Internet et innovation : « questions globales, réponses locales »

On n’a jamais, dans une manifestation de la Fing, autant parlé du passé, souvent lointain, que lors de cette Université de printemps consacrée à l’innovation. On y a revisité les mythes fondateurs via l’Inde et la Grèce, mentionné Galilée et Amerigo Vespucci, évoqué Gutenberg et la Renaissance, réinventé l’imprimerie, retracé l’histoire de l’automobile jusqu’à Cugnot et son fardier…

Pourtant, si l’on se place du côté de l’innovateur plutôt que de l’innovation en général, il s’agit au contraire, souvent, de s’extraire du passé, de la tradition, pour faire une proposition à l’avenir.

Comment expliquer ce paradoxe ? Je proposerais volontiers une hypothèse : celle selon laquelle, face à la perte d’influence des institutions, à la désagrégation des grands édifices pourvoyeurs de sens, c’est aujourd’hui aux « innovateurs » (d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient) que l’on assigne certaines fonctions – donner un sens à nos actions, rassembler autour de projets, retourner en volonté nos inquiétudes vis-à-vis de l’avenir.

Si cette hypothèse correspond un peu à la réalité, alors l’innovation a clairement une valeur en soi. Le processus d’innovation prend autant d’importance que son résultat : il faudrait décorer tous les innovateurs, même ceux qui échouent ! Et ce processus crée de la société autant que de la nouveauté. D’où l’importance, sans cesse rappelée lors des discussions, du « milieu », du bouillon de culture d’où naissent les innovations et dans lesquelles elles se nourissent, surtout lors de leur phase d’émergence. Ce « milieu » se compose des innovateurs, mais aussi de ceux qui s’y intéressent, de ceux à qui ils s’adressent, de ceux qui s’en inquiètent, de ceux qui les financent, de ceux qui se posent des questions plus larges, etc. Il est l’endroit où les innovations toutes ensemble font société.

En d’autres termes, face à des questions globales, nous espérerions une somme de réponses locales, non planifiées, non coordonnées. Ce pari comporte naturellement des risques. Le rythme imposé à l’innovation est-il soutenable ? La conjonction de ces changements locaux ne crée-t-elle pas des risques systémiques ? Peut-on s’en remettre à une sorte de sélection darwinienne pour construire notre vision de l’avenir ? Devons-nous retrouver des grilles de lecture collective des « bonnes » et des « mauvaises » innovations – et si oui, comment le faire sans tomber dans le conservatisme ?

Ces questions globales sont, qui plus est, difficiles à poser, parce qu’il y a l’innovation (qu’il faut encourager, questionner, valoriser, contrôler…) et les innovateurs. Et chez ces derniers, un principe essentiel qui domine tout, me semble-t-il : celui du plaisir. Innover est une aventure, le produit d’un désir, la poursuite d’un rêve, un privilège que l’on s’octroie. Faire place à ce désir puissant, tout en sachant à quoi l’on ne veut pas céder, sont deux tâches également difficiles dans l’Europe d’aujourd’hui.

Daniel Kaplan

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Dans les jours à venir, nous publierons en ligne quelques autres synthèses marquantes de la 3e Université de printemps de la Fing. Ces comptes-rendus ne pourront pas être exhaustifs. En revanche, la totalité des séances plénières et certains ateliers restent accessibles en vidéo.

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0 commentaires

  1. B ien sûr qu’il y a plaisir à innover! Mais ce plaisir commence avant: avant même d’entamer la recherche, la découverte du sujet qui va amener à innover est en soi une satisfaction.

    Mais je ne suis pas d’accord avec votre suggestion : pour l’innovateur il ne s’agît pas tant de s’extraire du passé que du présent
    Quant à votre hypothèse sur le rôle de l’innovateur pour notre société, elle est inchangée.
    Comme dans le domaine artistique, tant que l’innovation n’a pas reccueilli l’assentiment ou la caution sociale, elle demeure dans les faubourgs de l’avant-garde, pluis ou moins interdite de droit de cité. Le processus qui ensuite lui permettra l’intégration dépendra bien plus souvent de la lecture qu’en feront les acteurs économiques que politiques.
    Encore faut-il que les lecteurs économiques ne soient pas de courte vue.
    Mais là, c’est aussi une question de culture du risque.

  2. Bonjour, je venais à l’instant de rédiger ce texte qui n’est vraiment qu’un brouillon, mais comme il y a une certaine résonance je vous le présente:

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    En quête de l’homo sapiens !
    Penser la société de demain

    Nous ne sommes pas des homo sapiens. Il nous manque encore un élément clef : la sapience, justement. Qu’est-ce que la sapience ? Il n’est pas besoin d’aller chercher loin : sagesse, jugement, discernement, raison, philosophie, prudence, maturité, modération… voilà les premiers synonymes qu’en donne par exemple le dictionnaire intégré d’un logiciel de traitement de texte fort répandu.

    A l’heure actuelle, nous avons du savoir et nous sommes capables de réflexion, certes, mais de sagesse nous n’en avons que des miettes éparses, car la sagesse provient de l’expérience et que nous sommes encore bien jeunes sur cette planète Terre. Pourtant, malgré notre jeunesse, dans l’arrogance de l’adolescence, emplis de cet hubris que l’ont connaît depuis des millénaires et dont on peine encore aujourd’hui à se séparer, nous nous sommes spontanément déclarés maîtres de tous ce qui nous entoure : après tout, nous autres Humains ne sommes-nous pas les seules créatures douées de pensée, et ainsi les seules qui aient une certaine conscience de ce qu’ est la responsabilité ? Dans ce cas, nous sommes aussi sans doute les seules à pouvoir assumer cette responsabilité ? Mais si pour une raison x ou y il manquait quelque chose à ce raisonnement ? Si sa logique interne – être seul conscient de ce qu’est la responsabilité revient à en posséder une compétence suffisante – ne parvenait pas à rendre compte de la complexité de la situation ? Si malgré tout ce que nous avons vécus depuis des millénaires, nous n’étions pas encore vraiment capables d’assumer la pleine responsabilité de l’Univers, ou même de la seule Terre ?

    Ce qui est en tout cas apparent aujourd’hui c’est que dans l’espace des quelques centaines de milliers d’années durant lesquelles nous, Humains, avons foulés la Terre, les choses ont bien changées. On ne s’en est pas forcément bien rendus compte en grandissant, mais aujourd’hui les changements sont assez radicaux et le recul suffisant pour que cette réalisation ne puisse plus échapper à grand monde : nous commençons à devenir vraiment grands, et vraiment lourds, et notre mère la Terre aura bien du mal à nous porter encore longtemps si nous ne cessons de nous conduire comme des enfants gâtés.

    Il y a eu une époque où nous pouvions faire à peu près ce que nous voulions, et même nos actions les plus graves ne l’étaient pas davantage que ne le serait pour un être humain un coup d’épée de bois dans le tibia : peut-être douloureux mais pas bien dangereux ; or aujourd’hui, si nous le souhaitons vraiment – ou si nous y sommes réduits, dans la panique – nous avons le pouvoir bien réel de tapisser la surface de la Terre de bombes si puissantes qu’elles feraient disparaître les hommes comme leurs villes en un instant, ne laissant de ces milliers d’années de civilisation qu’une énorme croûte de radioactivité. Voilà qui ressemble plutôt, à échelle humaine, à un écorchement à vif suivi d’une soigneuse onction de poison. Si la « vie » de la planète Terre était rapportée à l’échelle d’une vie humaine, nous pourrions donc voir les choses ainsi : un parasite apparu dans les dernières secondes disparaîtrait dans la seconde suivante, non sans avoir arraché sa peau à son hôte et l’avoir recouvert d’une chose infecte qui continuera à la pourrir, au moins en surface, des années et des années durant. Belle perspective.

    Mais si nous sommes capables de nous faire disparaître et d’abîmer sérieusement la planète entière – l’érosion, que l’Humain en tant que « force de la nature » entraîne nécessairement et inlassablement, est tout aussi destructive à moyen terme que toutes nos bombes, et les risques sont d’autant plus sérieux que cette érosion n’est pas hypothétique : il s’agit bien de la tendance actuelle, qui ne fait que s’accentuer de façon de plus en plus radicale – l’Humain est toutefois capable d’agir de façon positive à la même échelle incroyable. Il est évidemment des milliers de fois plus facile de détruire que de construire, mais dans le cas qui nous concerne tous ici vivants, il s’agit précisément d’une question de vie ou de mort, et davantage encore. Et la conscience de ceci est en train de se répandre à travers toutes les cultures, et toutes les couches sociales. En plusieurs dizaines de milliers d’année, l’Humain aura au moins réussi à développer une forme de conscience collective, et c’est précisément cette conscience qui sera l’instrument principal de notre survie ou de notre élimination.

    La conscience humaine planétaire est manifeste notamment au traverse des technologies de l’information et de la communication, autant de synapses entre les neurones que sont les individus. Ceci dit, il s’agit d’une conscience multipolaire et acentrale : chacun de nous est capable de produire des idées à l’échelle planétaire (qu’il s’agisse d’un édit politique, d’une activité dans le commerce international, de la création d’une chanson à succès ou encore du film amateur d’un illustre inconnu circulant sur le Net), il n’y a pas pour ainsi dire UNE base centrale pour cette conscience, même si le paysage n’est pas uniforme et qu’il y a même une hiérarchie certaine dans la façon dont cette conscience est canalisée, la façon dont elle peut agir et évoluer. Pour commencer, il y a tout simplement les individus qui ont conscience de cette « conscience collective » qui les dépasse – et qui agissent dessus volontairement – et ceux qui en ignorent plus ou moins l’existence, ou qui en tout cas n’agissent pas dessus au quotidien. Pourtant, nous aurions sans doute les moyens d’étendre cette conscience collective à tous, et il semble que ce soit même le seul moyen de parvenir enfin à maturité, d’espérer enfin atteindre à la sapience dont nous nous glorifions aujourd’hui bien à tort.

    L’Humain, en tant qu’entité collective, puisqu’il se donne des droits (comme celui de disposer comme il le souhaite des ressources de son environnement proche et lointain – au-delà même de sa planète), doit assumer son existence collective et les responsabilités collectives qui accompagnent celle-ci. Il est bien temps – puisqu’il est presque déjà trop tard – de réfléchir enfin collectivement au futur commun que nous voulons. Se donner les moyens de penser collectivement la société de demain est la responsabilité la plus urgente de cet Homo qui poursuit le statut de Sapiens. Et cette entreprise devra comporter au moins ces éléments-ci : le fait d’assumer collectivement la responsabilité de chacun envers tous et de tous envers chacun pointe vers l’évidence de l’urgente mise en place d’une véritable solidarité internationale à un niveau matériel, mais aussi au niveau de l’éducation pour tous – seule façon d’assurer une véritable prise de conscience totale ; puis, ensemble, nous devrons penser à la fois sur deux tableaux, sans que l’un n’obscurcisse l’autre, mais chacun informant aussi le second : quels futurs voulons-nous pour l’Humain, à court et moyen terme ? et quels sont les moyens à notre disposition pour œuvrer à faire naître ces visions, à court et moyen terme ?

    Seule une telle vision d’ensemble est à même de dompter les appétits individuels de façon paisible et coopérative, et seul la subordination de ces même appétits individuels au bien collectif permettra la mise en place de projets de cette ampleur, et la survie harmonieuse de l’Humain entité-collective, qui connaîtra alors peut-être enfin les rudiments de la sagesse, un passage à l’âge adulte.

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    Ce qui précède est un texte écrit à brûle-pourpoint, avant la lecture de cet édito. Et même s’il dénote un certain engagement, il est vague. Il s’agissait surtout pour moi de rédiger un premier prologue à un travail plus poussé et à un échange, d’inviter à réfléchir sur ces thèmes.

    Le rapport avec l’édito ? Une question sensible: doit-on et peut-on subordonner l’innovation à un intérêt autre que celui de la découverte ? De mon point de vue, l’innovation sert déjà à demi-mot « l’intérêt collectif supérieur », puisque ce qu’elle permet contribue – en théorie – au bien être de tous ; alors pourquoi ne pas aller une étape plus loin, admettre qu’il est véritablement temps de tous se donner la main, et mettre un moment de côté le construct humain le plus important de notre époque – devenu le seul cadre de référence de l’activité, et ainsi castrateur pour tout ce qui veut dépasser ce cadre – l’économie ?

    Les questions globales, s’il paraît désormais évident que les meilleures réponses sont souvent locales, ont besoin d’associer à la fois ces deux points de vue. Et si depuis toujours nous faisons partie de cultures locales, avec une conscience et une appartenance locale, c’est ce siècle qui a vu naître des individus se réclamant avant tout citoyens du monde. Face au reste de l’Univers, notre monde aussi n’est qu’un minuscule ensemble local, alors pourquoi ne pas envisager notre unité globale, et au nom de l’Humain entité-collective, s’engager dans une activité de recherche et d’innovation plus adaptée aux besoins réels qu’aux caprices du seul plaisir de la découverte, et des impulsions névrotiques du marché ?

    Ouvert à toute remarque, surtout les plus en désaccord! :o)

    Finn Dickman

    fairyhacker@gmail.com

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