Internet et politique en contributions

Nadia Tiourtite est allé à la journée d’études « Démocratie et dispositifs électroniques : regards sur la décision, la délibération et le militantisme », organisée par le réseau Démocratie électronique, qui s’est tenu les 6 et 7 décembre 2005, sous la responsabilité scientifique de Gérard Loiseau. Ceux qui s’intéressent à ces questions trouveront d’intéressantes contributions sur le serveur FTP de Gérard Loiseau d’où nous nous permettons d’extraire quelques contributions.

Stéphanie Wojcik (.pdf) analyse les forums électroniques municipaux du grand Sud-Ouest en montrant comment ils s’insèrent dans les processus délibératifs traditionnels, voire les prolongent, sans que les modalités du processus ne soient encore vraiment efficaces. Pascal Ricaud interroge lui, la charge symbolique de ces « espaces publics partiels (.pdf)« , coincés entre « la consultation légitimante et le simulacre de participation ». Marin Ledun et Patrick Paniez passent en revue les expérimentations de vote électronique en France (.pdf) et montrent bien leurs limites actuelles, malgré la poussée des enjeux liés à ces questions : « Entre renforcement des procédures électorales traditionnelles et introduction de logiques marketing dans les activités électorales, ces projets expérimentaux contribuent in fine assez faiblement à la définition de normes politiques associées à l’usage des outils techniques de vote électronique (biométrie, cartes à puces, etc.). » Laurence Monnoyer-Smith (.pdf) interroge, elle, la symbolique qui sépare la machine à voter de l’urne tradtionnelle et le risque que nous courons à ne voir l’expression électronique que sous son aspect technique.

Sophie Falguères livre une intéressante contribution disséquant Les forums de discussion de sites web (.pdf) de Libération et du Monde, qui montre les différences de traitement accordées à la parole des lecteurs. Fabienne Greffet signe un article captivant sur la comparaison franco-britannique des usages TIC en matière de démocratie interne aux partis, à travers une étude des sites web partisans en France et au Royaume-Uni afin de savoir si la démocratie interne constitue un sujet de communication interne. Sa conclusion sur le débat démocratique interne est assez tranchée : « On peut être sceptique sur l’effet qu’auront les nouvelles technologies sur le fonctionnement des partis politiques : en matière d’efficacité d’organisations professionnalisées et segmentées, on peut supposer que les NTIC apporteront des améliorations ; mais le développement d’une « démocratie interne » où tous seraient consultés et entendus grâce aux nouvelles technologies, relève de la réactivation du mythe participatif. ».

« Les jeux de simulation peuvent-ils influer le comportement des citoyens dans les débats publics ? (.pdf) » : telle est la question un peu saugrenue que se posent Hélène Michel et Domnique Kreziak à partir du jeu en ligne Vacheland, développé à l’initiative du Conseil régional de Poitou-Charentes. Leur enquête exploratoire montre que la conjonction entre le jeu et le comportement réel des consommateurs reste fort limitée. Marie-Gabrielle Suraud (.pdf) livre une synthétique analyse des listes de discussions militantes suite à la catastrophe de l’usine AZF en 2001 à Toulouse, et de leur gestion de l’information : comment le net élargit et revitalise l’espace public et comment il structure les groupes constitués. Une étude que l’on pourra compléter par celle d’André Vitalis sur les techno-réseaux en temps de marée noire. Virginie Waechter-Larrondo en s’intéressant à « L’opposition aux projets publics » (.pdf), illustre le fameux effet « nimby » (not in my back yard, « pas dans mon jardin »), autrement dit le fait que bien des oppositions aux projets publics seraient motivées par la défense d’intérêts immédiats, alors que d’autres interprétations la considèrent comme l’expression politique même de la nécessaire controverse locale.

Dominique Cardon et Christophe Aguiton, en se préoccupant de « L’équipement technologique des débats altermondialiste (.pdf) », montrent s’il en était besoin que « la mise en oeuvre d’un système de communication dépend de la manière dont certains types d’échanges et de communication sont valorisés ou condamnés par la culture politique de leurs utilisateurs ».

Il est dommage que beaucoup de ces contributions s’appuient sur des données un peu anciennes qui rendent les résultats parfois désuets à l’aune des évolutions rapides que connaissent les pratiques. En tout cas, nombre de contributions, comme le souligne Nadia Tiourtite, montrent que nous sommes très loin du mythe d’une démocratie participative totale. Et que si l’électronique permet d’avoir une vue élargie des enjeux sociaux, elle ne saurait vraiment remettre en cause la représentation. La réflexion sur la démocratie électronique serait encore trop centrée sur l’outil, alors qu’il faudrait peut-être l’éclairer philosophiquement comme le rappelait visiblement le philosophe Paul Mathias.

Soulignons encore que Fabienne Greffet propose une rapide analyse sur les blogs politiques français en 2005 (.pdf), pour en livrer une typologie encore un peu fruste. On préférera se référer à la très constructive sociologie de la blogosphère politique d’un blogueur et observateur du phénomène, Versac, qui paraît plus pertinente dans sa typologie. Après avoir exposé son schéma général et le profil des blogueurs politiques, il réalise un classement surtout pertinent parce qu’il revient sur les différents usages existants et analyse les facteurs de succès. Et conclut : « En insérant rapidement quelques blogs de « non politiques » dans le classement, on s’aperçoit que la plupart des blogs d’hommes politiques ne comptent pas pour grand chose dans la société en ligne. De nombreux blogs de commentateurs politiques sont plus lus et liés que celui de Jack Lang, pourtant candidat à la présidentielle et en promo télévisuelle permanente ou que celui de nombreux ministres ou députés, par ailleurs importants dans la marche de la cité. La raison en est simple : ils ne s’incluent pas eux-mêmes dans cette société en ligne. Et ce n’est pas par manque de temps, par jeunesse ou par fraîcheur, mais bien souvent par un manque d’intelligence (au sens de compréhension habile) de l’outil. »

Une enquête que vient compléter très utilement le blog de NetPolitique qui a essayé d’affiner les résultats en quantifiant la résonnance des propos des blogs politiques dans la blogosphère. L’exercice met en lumière les conversations transversales, entre les blogs, qui permet de mesurer la reprise et la propagation des propos et des idées. La conclusion vient confirmer celle de Versac : « Or, que constate-t-on lorsque l’on fait le test avec les blogs de DSK et Alain Juppé, qui semblent trôner au sommet de la blogosphère politique ? Et bien qu’ils prêchent sans doute à de nombreux lecteurs, fidèles commentateurs, mais dans un vaste désert ! »

Un constat qui marque en tout cas une nette différence entre ceux qui utilisent le blog comme un média et ceux qui l’utilisent comme un réseau.

Mise à jour du 10/02/2006 : Versac vient de prolonger sa sociologie d’une tout aussi intéressante cartographie où il conclut : « Ce sont les citoyens, les indépendants, les anonymes, les commentateurs, qui seront les pivots du débat. Ce sont eux qui vont aider l’information à se structurer. C’est là que se font et se feront les confrontations d’idées, les argumentations, les discordes. C’est là que beaucoup d’individus viendront chercher des opinions et des analyses pour se faire une idée, pour former leur jugement, de manière autonome. C’est là, d’ailleurs, au risque de me répéter, qu’est bien la – petite – révolution à laquelle nous assistons, puisque des individus, non encartés, mis en réseau informel, peuvent influer sur la manière dont son traités et perçus les sujets d’actualité et de débat. »

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