Jean-Louis Fréchin : « On ne peut pas normaliser les processus d’invention ou d’innovation »

Jean-Louis FrechinJean-Louis Frechin se définit comme un designer numérique. Issu du design industriel classique, il a réalisé plusieurs cédéroms culturels pour l’éditeur Montparnasse Multimedia. Aujourd’hui, il enseigne à l’Ensci (Ecole nationale supérieure de création industrielle) et, avec sa société Nodesign, continue d’expérimenter sur les produits et services numériques, cherchant, dit-il, « à rendre la technologie compréhensible ».

InternetActu.net : Votre passage par Montparnasse Multimedia a-t-il constitué une expérience importante dans l’élaboration de votre conception du design numérique ?

Jean-Louis Frechin : Le cédérom culturel a été le premier outil informatique non utilitaire avec les jeux. Un objet pour des gens qui ne s’intéressaient pas à l’informatique. A l’époque, nous avons créé une vingtaine d’interfaces non-standard, spécifiques et contextuelles, c’est à dire adaptées à des contenus et à un public. Cela nous a permis de proposer des architectures fonctionnelles et éditoriales nouvelles et une interactivité toujours spécifique aux sujets. Par exemple, sommaire dynamique, vidéo interactive, interface immersive, personnalisation, navigation contextuelle, agent intelligent, etc.

On a expérimenté, poussé les limites de l’acceptable et de l’inacceptable. Ainsi, avec l’hypernavigateur du deuxième cédérom, Orsay, nous avons rencontré une limite en cherchant à caser un maximum de fonctions dans un minimum d’espace. L’interface se fondait sur une boule qui pouvait prendre sept états différents. Mais les gens cherchaient les sept boules du mode d’emploi : ils étaient dans la culture de la page et non dans celle de la dynamique de l’écran, ce que nous avons tout a fait accepté, mais il fallait le tenter.

InternetActu.net : Vous dites qu’on ne peut pas décréter la simplicité, qu’on ne peut pas s’opposer à la complexité, mais qu’on doit l’accompagner. Pourtant, le design, l’interface c’est aussi rendre simple des choses compliquées, non ?

Jean-Louis Frechin : La « simplexification », c’est d’abord une pratique de synthèse créative  ! Un produit, aujourd’hui, est toujours une chose complexe. Notre approche transversale nous permet de proposer un regard qui intègre toutes les composantes en jeu pour plus de simplicité. Un designer se trouve en effet à mi-chemin entre l’art et l’industrie. Il doit se méfier de notre société du toujours plus, et viser une société du toujours mieux .

Pour les interfaces, on pourrait parler de trois notions fondamentales à explorer :
– D’abord, le déport : on regarde ailleurs, loin de l’informatique.Les widgets d’Apple par exemple. On crée des objets virtuels connectés, avec des représentations et des usages connus qui sont des incarnations différentes de processus qu’on connaissait avant : un baromètre connecté, une radio, un cadre à photo lié à mon compte Flickr.
– Ensuite, la déconstruction ou innovation vers le bas : on crée des produits performants avec des vieilles technologies pour toucher un maximum de gens. Une innovation non technologique. L’exemple que je préfère est iMovie, moins performant techniquement que d’autres produits mais qui s’adresse à plus de monde.
– Enfin, la réduction, la simplicité qui fait sens aujourd’hui : on se repose sur l’intelligence d’un algorithme, on n’a besoin de rien d’autre que cette technologie. Ainsi, lorsque tout le monde criait sur le Web pour se faire remarquer, Google a inventé le silence. Google a pu agir ainsi car sa technologie écrasait tout le monde.

Ce n’est pas une chose qu’on peut toujours se permettre, à l’exception peut-être de quelques produits « lifestyle ».

InternetActu.net : Ces trois principes, c’est un discours de la méthode ?

Jean-Louis Frechin : Ce n’est pas une recette à appliquer mécaniquement, plus une philosophie proche d’une approche systémique. Certains disent que le design c’est une philosophie concrète.

InternetActu.net : Vous vous singularisez par votre opposition aux tentatives de normalisation dans le domaine des interfaces…

Jean-Louis Frechin : Oui. Que certaines personnes connaissent des problèmes d’accès (par exemple ceux qui ont une mauvaise vue) et qu’on tente d’apporter pour eux des solutions normalisées me paraît tout à fait impératif. Mais en faire une recette universelle, Eldorado d’un prêt a penser rassurant et forcement réducteur, me parait dangereux. Surtout quand on est dans le champ du « nouveau » et de l’innovation. Il y dans la réflexion actuelle sur l’accessibilité, ou l’usabilité, du très bon, du sincère comme les recommandations du W3C, et des dérives marchandes. Cela produit un mélange des genres pour le moins étonnant. C’est ma théorie des 3 P. Les Pionniers effectuent un travail sincère. Les Parasites (par exemple les sociétés commerciales qui utilisent l’open source sans bien savoir comment se positionner par rapport à lui) peuvent entraîner la mort ou la symbiose. Les Prédateurs pillent aux pionniers des idées qu’ils interprètent mécaniquement, sans réfléchir. C’est pourquoi, je trouve étonnants et parfois dangereux, les discours actuels autour de l’accessibilité ou de l’usabilité, qui regroupent un ensemble de notions souvent contradictoires dont beaucoup ont montré leurs limites dans le monde réel. Une recette de cuisine n’est pas la simple addition régulée des différents ingrédients, il y a une part de créativité.

InternetActu.net : Vous insistez sur l’importance de l’utilisateur final, mais vous n’aimez pourtant pas qu’on parle d’approche centrée sur l’utilisateur…

Jean-Louis Frechin : L’expression « design centré utilisateur » est un pléonasme. Le design est une activité humaniste. On est passé d’une logique où l’utilisateur n’existe pas à un discours selon lequel on va tout construire autour de lui. Je suis par formation « orienté utilisateur » et je pense que c’est la finalité unique de mon métier.

Transformer celui-ci en cible de laboratoire ou demander trop tôt son avis à l’utilisateur est extrêmement dangereux, cela tue l’innovation, limite le pouvoir d’existence des produits et tue le désir, primordial dans un secteur ou il y a a priori pas de besoin. Cela rappelle les grandes primo-théories du marketing, centrées sur la « ménagère » pour savoir ce quelle souhaite. Il y a forcement un mimétisme dans les réponses et cela conduit à reproduire ce que l’on connaît ; dans ce cadre la DS ou la Twingo n’auraient jamais existé.

On ne peut pas normaliser les processus d’invention ou d’innovation avec des produits grand public pour lesquels il n’existe pas de besoin spécifique. Être orienté utilisateur est un processus permanent et constamment recommencé, pas une norme ni une recette.

InternetActu.net : Quelle est l’importance de la notion de design numérique, ou, comme vous dites, de « l’innovation non technologique » aujourd’hui ?

Jean-Louis Frechin : Le design, c’est la tentative de création d’une relation entre un dispositif et un individu. Quelque soit son profil un un produit finit toujours par une représentation, une forme et cette forme est liée à l’usage et aux fonctionnalité du produit.

La révolution du Web 2.0, c’est d’abord une révolution de design, sa reconnaissance. On assiste, de fait, à l’apparition d’un discours ultra-spécialisé et parcellaire sur les interfaces, comme s’il s’agissait d’un domaine spécifique sur lequel on pouvait tenir un propos isolé. Un designer est un intégrateur, un point de convergence des forces d’une équipe transdisciplinaire au service du produit ou du service, une sorte de « pole de synthèse » ou de « chaînon manquant ». Notre expertise est la culture du produit, et de son environnement dans une approche globale et contextuelle : marque, usage, pratique, tendance, évolution sociale et sociétale, détournement, forme, esthétique, fonctionnalité, interactivité.

Il y a beaucoup de gens qui pensent que le designer n’est que la main d’un cerveau plus intelligent . Quelqu’un qui vient habiller le produit à la fin. En réalité, il est une force de proposition. Nous sommes malheureusement trop souvent considérés comme des spécialistes du beau ou même de l’habillage dans le pire des cas. C’est particulièrement vrai en France, où l’opposition entre notre esprit cartésien et la grande tradition des arts appliqués n’a jamais permis une intégration pleine de la force du design à la pratique industrielle.

Propos recueillis par Rémi Sussan.

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0 commentaires

  1. tant qu’à parler de formation en design numérique, je ne pense pas que ce soit le cas de nantes atlantique mais je sais que l’ISD valenciennes formes des « designers numériques » qui n’ont pas (dans leur jargon) la fonction de designer dont on parle ici : il s’agit de modeleur 3d (et faiseur d’images et animations 3d) : ça n’a rien à voir mais c’est très intéressant de voir ce métier spécifique plus mature qu’autrefois et conscient de son objectif qui est en général de faire le pont entre le BE et le designer, il peut donc être un élément clef efficace dans la productivité d’une équipe de design (agence ou intégré).

  2. bonjour,

    Le design numérique, dont nous parlons, s’applique à la conception de produit et service numérique, c’est à dire à des « produits virtuels ou réels » dont l’usage et la finalité sont liés aux TIC et aux nouvelles industries numériques.
    C’est une activité de création.
    Le mot design numérique est apparu en 1998 à l’issue lors de la création de l’atelier de Design numérique et lors de la crétion de NoDesign.net. Le terme Digital Design est apparu a peu près en même temps aux US et UK. (MIT, RCA)

    Il se distingue des pratiques spécifiques du Web 1.0 par une culture centrée sur les produit et service numériques, plus que sur les Media.

    La modelisation 3D et l’image, c’est à dire la chaine de production des images numériques et de modélisation de base de donée 3D releve d’une méthode de production.
    Il est difficile de l’appeler Design. Le dessin de plan au rotring, n’est pas une discipline a part entiere, mais un moyen qui influe comme tous les outils sur le resultat. L’ISD, à ce titre fait un super boulot sur ces process spécifiques

    Ces contributions semantiques autour du mot design montre plusieurs choses:
    La notion de design n’est pas clair en France. Sa pratique est donc préemptée actuellement (accessibilité, usabilité) par tout un ensemble de métier: ergo, semio, socio, etc…
    Des noms identiques relevent de pratiques et posture differentes.
    Il est dommage que cela se résume à une discussion entre designer ou entre école.

    Remercions la fing de s’investir sur ce terrain

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