Ethan Zuckerman : Que se passera-t-il quand nous porterons attention à l’Afrique ?

L'attention du journal britannique le Guardian à l'info provenant du monde entier en 2007A l’occasion de la 3e édition de la conférence hollandaise Picnic, Ethan Zuckerman du Berkman Center for internet and society, s’est intéressé à l’attention que nous portons à l’Afrique. « Quelle attention portons-nous à l’Afrique ? », nous demandait-il. « Aucune », répondait-il aussitôt en nous assénant une cinglante démonstration : les cartes de l’attention des médias à l’Afrique (exemple), comme celles sur lesquelles travaille Ethan, sont depuis longtemps parlantes : l’Afrique n’a pour nous aucun intérêt. En s’intéressant à l’historique des requêtes faites sur Google sur le nom de Madagascar depuis 2004, le seul pic d’audience qui apparaît ne correspond à aucuns des évènements politiques ou à aucune des catastrophes qui ont touché l’île ces dernières années, mais au dessin animé éponyme, qui ne parlait même pas de ce pays pourtant plus peuplé que la Hollande.

Ethan Zuckerman sur la scène de Picnic 2008
Crédit photo : © White African.

En novembre 2005, un journaliste du Malawi Times passe dans un village, quand on lui montre un moulin à vent assemblé avec un reste de vélo et de dynamo, construit par un gamin, qui génère suffisamment d’électricité pour alimenter la maison de ses parents. L’histoire du jeune William Kamkwamba a été bloguée au Malawi puis reprise par l’excellent AfriGadget, et relayée de blogs en blogs jusqu’à ce que le jeune inventeur soit repéré par la presse internationale et même invité à TED, la célèbre conférence rassemblant les plus grands penseurs et innovateurs de la planète. William Kamkwanba a depuis reçu suffisamment d’argent pour aller dans la meilleure école du Malawi. Toute sa vie a été transformée par le fait que quelqu’un lui a porté attention. « A côté de combien d’autres innovateurs de ce type passons-nous dans la plus grande indifférence ? », s’inquiète Ethan Zuckerman.

« Si aujourd’hui, c’est encore un blanc qui nous parle de l’Afrique », Ethan espère bien que ce ne sera plus longtemps le cas. Car la communauté des blogs africains se structure (avec des sites indispensables comme Afromusing ou Afrigadget qui font partie de la blogroll d’Ethan). Et d’évoquer, parmi de nombreux sites, Ushahidi une plateforme citoyenne d’information née pendant la crise kenyane de janvier 2008 afin de mieux faire circuler l’information via des cartes et des lignes de temps.

Des outils qui permettent à l’Afrique d’attirer l’attention sur ce qu’il s’y passe. Sur Global Voices, cet agrégateur d’informations internationales produites par des blogueurs et des journalistes du monde entier, dont Ethan est l’un des fondateurs, on peut écouter la voix de l’Afrique, à côté de celle de tous les autres pays du monde. Ethan évoque également l’importance du développement des classes moyennes en Afrique et leur rôle dans cette diffusion de l’information.

Bien sûr, comme de nombreux autres observateurs des transformations africaines, Ethan souligne aussi l’impact du développement du téléphone mobile en Afrique. Et d’insister sur comment le téléphone est devenu un outil de paiement, où les règlements par téléphone mobile représentent quelques 2 % de l’économie de la Zambie. Au Ghana, il nous explique la façon originale dont on utilise les cartes téléphoniques comme moyen de paiement. Vous achetez une carte, vous téléphonez à celui qui dans le village a un téléphone, vous lui communiquez le code pour qu’il utilise le crédit de 20 dollars qu’il y a dessus et il donne 19 dollars à votre mère, à votre frère ou à votre soeur resté au village. Au Ghana, il a ainsi pu payer son taxi avec son téléphone mobile, alors qu’il n’y est pas parvenu à Amsterdam, s’amuse Ethan.

Nous avons tendance à penser à l’Afrique uniquement sous l’angle de l’assistance, mais ce n’est pas suffisant, nous explique-t-il. L’Afrique a besoin d’infrastructures pour l’énergie, les transports, le téléphone, l’eau… La Chine passe d’or et déjà des partenariats avec des pays africains pour y développer des infrastructures. Mais notre contribution à son développement est-elle suffisante ? Certainement pas.

Ethan Zuckerman tient à conclure sur une note positive, montrant que c’est aussi aux Africains exilés de porter attention à leur continent. Comme c’est le cas de Patrick Awuah qui, après avoir brillamment réussi sa carrière aux Etats-Unis, a décidé de construire un centre d’apprentissage d’excellence au Ghana dont il est originaire, l’Ashesi University College, pour que les Africains aient un avenir en Afrique.

Si l’Afrique est surprenante, c’est juste parce que nous n’y portons pas assez d’attention, conclut Zuckerman. Avec la richesse de ses exemples et de ses sources, il vient en tout cas d’en faire une éclatante démonstration.

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  1. Jonathan Gosier, sur le ReadWriteWeb, publie une série de trois billets sur ce qu’il se passe en Afrique, inspirés pour partie de l’Atelier animé par Ethan Zuckerman le dernier jour de PicNic :
    Le premier billet circonscrit les médias sociaux sur le web africain.
    Le second s’intéresse à la pénétration du mobile en Afrique et aux innovations qu’il permet.
    Le dernier observe la question démocratique et l’utilisation faite du web par les associations non gouvernementales.

  2. Deux observations de terrain:

    La Criiiiiiiiise vue du Mali !
    http://mali.blogs.liberation.fr/helsens/2008/10/la-criiiiiiiiii.html

    Du téléphone portable en Afrique en général et au Congo en particulier
    http://neufmoisabrazza.blogspot.com/2008/10/du-tlphone-portable-en-afrique-en-gnral.html

    Deux projets:

    Google attacks!
    Google veut faire faire SA carte de l’Afrique par les africains…
    http://googlemapsmania.blogspot.com/2008/10/map-maker-for-africa.html

    OpenSteetmap veut faire la même chose, mais les données et les logiciels ont pour vocation à rester dans le domaine public. L’UNESCO soutient l’initiative sur la proposition de votre serviteur.
    http://openstreetmap.org/?lat=-4.3297&lon=15.315&zoom=12&layers=B000FTF

  3. A TED, Ethan Zuckerman vient de reprendre et compléter cette analyse, montrant combien notre regard sur le reste du monde se rétrécit plutôt qu’il ne s’élargit, comme l’explique la BBC. Le web s’est éloigné de son utopie originelle promettant une égalité dans l’accès à l’information. Il a fait de nous des cosmopolites imaginaires », et les réseaux sociaux n’ont fait qu’aggraver le problème puisque désormais la majorité des gens partagent des informations avec des gens qui partagent leur même vision du monde. Dans les années 70, 35 à 40 % d’un journal télévisé était consacré à des informations internationales, alors que ce pourcentage n’est plus que de 12 à 15 % aujourd’hui. Comment amplifier la voix des pays sous représentés ou sous écoutés sur l’internet ? Nous devons réparer nos médias, l’internet et l’éducation, a expliqué le chercheur.

    Consultez également ses slides et ses notes du texte qu’il a donné à TED.

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