Bernard Stiegler : L’amitié, « le bien le plus précieux » à l’époque des socio-technologies

Retour sur quelques présentations des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se sont tenu les 3 et 4 octobre à Beaubourg.

« Ce que l’on appelle les réseaux sociaux touche au corps de ce qui constitue le social », explique le philosophe Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou et cofondateur de l’association Ars Industrialis. Pour Aristote, ce sont les amis (la philia) qui fondent la base du social, comme dans Facebook, s’amuse le philosophe. « L’amitié est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre », dit Aristote dans L’Ethique à Nicomaque. La philia (qui désigne l’amitié, l’amour) est le « bien le plus précieux qui soit » pour les individus, mais aussi pour les sociétés, car elle en constitue le principe même, en tant que pouvoir de liaison capable de former des solidarités qui constituent le socle des trames relationnelles.

Mais, les technologies relationnelles avancées que constituent les systèmes sociaux numériques transforment les réseaux sociaux qui leur préexistaient. Par exemple, sur Facebook, on décrit d’abord son réseau d’ami en le déclarant et donc en effectuant une sélection entre nos connaissances, qui n’est pas sans incidence puisque nos amis eux-mêmes voient le résultat de notre sélection. « Les amis » sont la marque de la procédure relationnelle qu’impose Facebook. Sur Facebook : on déclare, on formalise et on publie (on rend public) ses amitiés. Bien sûr, la déclaration publique de l’amitié a une valeur performative qu’on pourrait critiquer, puisqu’elle oblige la relation alors que l’amitié ne se nourrit pas nécessairement de formalisme ni de publicité. Quoique. « Peut-être y a-t-il toujours une déclaration publique de l’amitié ? », se demande le philosophe, même si cette publicité est intime, relative, personnelle et informelle.

Les technologies relationnelles détruisent-elles le social ?
Reste à comprendre si ces technologies ne détruisent pas le social tout en le formalisant ? En effet, de tels dispositifs permettent d’appliquer des capacités de calcul à l’existence, au risque de détruire ce qui la constitue. En même temps, c’est à partir de ces mêmes calculs que sont nées les premières recherches sur les Social Networks ou celles de Claude Levi-Strauss. Finalement, le droit ne fait rien d’autre en formalisant des règles sociales. La Cité comme la Nation ne reposent-elles pas sur une technologie de déclaration des relations formalisée par l’écriture, l’Etat-Civil ?

Si l’écriture est un régime d’individuation – c’est-à-dire un processus par lequel un individu se constitue comme tel, en se différenciant de tout autre individu – qui renforce les liens sociaux, elle peut aussi conduire à un processus de soumission et à un processus de désindividuation. Michel Foucault, en examinant la société disciplinaire, expliquait comment l’écriture consistait justement à fixer les caractéristiques des individus : « L’examen fait entrer l’individualité dans un champ documentaire », expliquait-il dans Surveiller et Punir. Pour Stiegler, la grande question n’est pas tant celle du contrôle policier de nos profils et de nos réseaux, que celle de leur utilisation marketing qui risque de nous conduire à une servitude assistée par ordinateur – ce qu’il appelle le « psycho-socio pouvoir », pour désigner les techniques de la culture et de la cognition comme techniques de manipulation de l’esprit. Les réseaux sociaux ne se réduisent pas à la police ni au marketing, prévient-il, et il ne faut diaboliser ni l’un ni l’autre, car nous avons besoin des deux. Force est de constater que les processus de grammatisation sont en oeuvre. La grammatisation, c’est un processus de formalisation et de discrétisation qui isolent un geste, une pensée ou autre pour les retranscrire en les rematérialisant autrement. Par exemple, on peut dupliquer, en l’abstrayant de sa provenance initiale, la voix – qui correspond au départ à un certain état du corps et à la manière dont les organes qui le composent communiquent et s’agencent entre eux -, en la matérialisant sous une autre forme, numériquement. Les sites sociaux rendent possibles les opérations de calcul et de contrôle et facilitent de ce fait la grammatisation de nos actions. « Comme tous les processus de grammatisation, les réseaux sociaux sont pharmacologiques » : c’est-à-dire qu’ils sont à la fois le poison et son remède.

« Inventer l’avenir des réseaux sociaux, dans et avec les réseaux sociaux »
C’est peut-être cette question qu’il faut creuser, explique alors le philosophe en proposant un programme de recherche sur la transindividuation des réseaux sociaux, c’est-à-dire sur le croisement de l’individuation psychique, collective et technique. « Les réseaux sociaux sont aujourd’hui vécus comme un poison avant d’être un remède. Or, il s’agit d’inventer l’avenir des réseaux sociaux, dans et avec les réseaux sociaux ». C’est-à-dire de les comprendre suffisamment pour savoir s’ils peuvent nous permettre de mieux nous comprendre.

De nouvelles civilisations industrielles se font jour avec leurs nouvelles catastrophes : psychiques, sociales et individuelles. La famille, l’école, la citoyenneté, les relations de voisinage se délitent du fait des excès des psychopouvoirs (que sont les médias, le capitalisme culturel…) qui conduisent à une forme de désindividuation psychologique et collective. La destruction des relations intergénérationnelles, la capture de l’attention psychique et sociale par les industries culturelles sont la marque de la mutation des techniques de formation et de captation de l’attention. Les réseaux sociaux participent de ce qui créé des processus de destruction du social, mais sont aussi la seule voie pour développer de nouvelles formes de construction du social.

Facebook et autres sont des réseaux non sociaux qui viennent suppléer le manque de relation sociale, comme les jeux viennent suppléer le manque de relations individuelles. La corrosion des liens traditionnels (comme les liens familiaux, mais aussi les formes de relation de notre vie quotidienne qui fondent la civilité ou l’urbanité, c’est-à-dire la civilisation que nous partageons) explique en partie, pour Bernard Stiegler, le succès des réseaux sociaux auprès des adolescents. Ce constat porte en soi une bonne nouvelle. Ils montrent que la jeunesse veut s’individuer, échanger, et pas seulement consommer, comme le montre l’essor des systèmes P2P. Les espaces publics que forment les réseaux sociaux technologiques permettent aussi de rompre avec les réseaux télévisuels. L’adolescent veut développer son propre réseau social et relationnel.

Mais les réseaux socio-technologiques ne suffisent pas à construire les groupes sociaux : il faut réfléchir à l’agencement des réseaux socio-technologiques avec les groupes sociaux existants en dehors du numérique. Le philosophe ne doute pas que la grammatisation des réseaux socio-technologiques va intégrer peu à peu tous les réseaux sociaux. Les adultes doivent regarder avec responsabilité le développement de ces réseaux et y participer, invite-t-il. Ce n’est qu’en permettant aux générations de s’y croiser que nous arriverons peut-être à subvertir les phénomènes de désindividuation qui y ont cours.

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0 commentaires

  1. Ce n’est pas les technologies relationnelles qui détruisent-elles le social mais la façon dont on les utilise et les valeurs qui nous animent…mais j’ai l’impression de parler dans le vide !

  2. Vive la masturbation intellectuelle!!
    Ca doit être les mêmes qui créent les articles du wikipédia qui font des articles ici. Incompréhensible pour le commun des mortels!

  3. Ben.. j’ai toujours pas compris pourquoi M.Stiegler apôtre de la solidarité amicale n’a jamais fait acte de réception de l’ouvrage francophone Un manifeste hacker qu’à la demande de l’auteur je lui avais adressé, ni — et là c’est un comble d’énigme pou moi — pourquoi il n’a pas fait demander à la librairie Flammarion du CNAC Pompidou quelques exemplaires de l’ouvrage à présenter pendant ces actes, alors qu’un ouovrage anglphone de l’auteur se trouvait en vitrine.
    Ne voulant pas faire d’ombre à l’auteur que je respecte et d’autant plus que de mon côté je le tiens également pour un ami, j’ai donc préféré rester discrète et ne pas aller poser de question ni forcer que notre livre participe de sa présence concrète à la vitrine de la librairie… mais par contre assister à ces journées si intéressantes fussent-elles (j’en suis convaincue — et d’autant plus que je tenais d’autres amis qui y intervenaient;-) était devenu impossible du fait de mon devoir de réserve en même temps que de ne pouvoir accompagner les tentatives de sabordage par défaut d’intérêt de mon entreprise en part maudite (je parle en terme de coûts).
    Mais qu’on me permette d’apporter un bémol à un tel article qui paraît limiter les réseaux de l’amitié à un cercle expert et institutionnel à propos d’internet et des nouvelles industries, qui ne va même pas jusqu’à ceux qui font l’effort d’en éditer en français des auteurs remarquables dont pourtant ils se targuent à juste titre.
    Ceci, n’engage pas l’auteur mais moi seule. Mais en ce temps de nivellement du haut par le haut eet du bas par le haut, j’espère que personne ne trouvera illégitime que je défende mon activité singulière, ses choix et ses engagements symboliques.

    Aliette Guibert Certhoux
    directrice des publications des éditions criticalsecret
    notamment de la version francophone :
    Un manifeste Hacker (en liste dans Electre) de Mckenzie Wark
    400 exemplaires vendus en auto-distribution — éditeur décliné par les distributeurs car étant un « essai » et à cause du petit nombre du stock (mais toujours réapprovisionné par 200 et 400). Ouvrage listé sur Dilicom et vendu dans la plupart des grandes librairies en ligne et sur commande chez tous les libraires, sur retrait de coursier, expédition postale, ou par Prisme.
    Notre structure est singulière mais professionnelle.

    Cet ouvrage paru en 2006 et présenté au salon de la revue en 2006, aux journées de Marseille lui étant consacrées en 2007, et au salon OFF du livre à Bruxelles en 2008 (pas encore invité au salon du livre de Paris ni même par la région), a été remarqué par la revue du Collège international de philosophie « Rues descartes », a fait l’objet d’une page dans Technikart, et d’une page dans le monde des livres, en 2006, 2007, 2008. D’autre part notre version francophone a fait l’objet d’une information dans le site de l’éditeur original anglophone Harvard Press, à propos de la lecture de Jean Baudrillard.

    Actuellement, il sera présent parmi les ouvrages de la librairie du forum européen de l’essai sur l’art qui se tiendra à l’Institut national de l’histoire de l’art à Paris, du 20 au 23 novembre 2008, organisé par les Rencontres place publique, sous la direction de Jacques Serrano et la présidence de Françoise Gaillard, dans le cadre du cycle « Saison de l’Europe en France », avec le concours de France Culture, des grands éditeurs et des petits éditeurs d’essai en Europe.

    Enfin, l’adaptation de l’ouvrage francophone pour une émission d’une heure réalisée par jean Couturier, dans le cadre de la série sur France Cuture « Perspectives contemporaines », sera diffusée le 20 décembre à partir de 22h 10 sur les ondes hertziennes et sur Internet.

  4. Que cet article te soit incompréhensible, ne veut pas dire qu’il en soit de même pour le commun des mortels…

  5. « Pour Aristote, ce sont les amis (la philia) qui fondent la base du social, comme dans Facebook, s’amuse le philosophe.  » A fortiori là serait donc la preuve que nous aurions dépassé le temps aristotélicien et notamment dans facebook;-)
    moi je suis non a et le revendique dans mon temps:)
    Vive l’hétéro-organisation !
    Bonne soirée et sans racune à qui le prendrait pour lui.

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