« La force centripète est celle par laquelle un corps est attiré ou poussé vers un point quelconque considéré comme un centre », expliquait Isaac Newton. Le web centripète qu’évoque Nicholas Carr, est celui par lequel nous sommes attirés ou poussés vers Google, considéré comme son centre. En évoquant comment subrepticement il est passé de l’utilisation de Technorati à Google Blog search, Nicholas Carr explique que notre passage à Google ne tient pas seulement de la réactivité et de la fiabilité de Google par rapport aux autres outils. En tant que conglomérat de web services, Google rend plus facile d’utiliser son site pour faire plusieurs requêtes, pour utiliser plusieurs outils. En permettant d’un clic d’affiner sa recherche sur le web, dans l’actualité, dans les blogs ou dans les articles de chercheurs, Google semble être la clef d’entrée du web. Mais il n’y a pas que Nicholas Carr à céder aux sirènes de Google. Et d’évoquer comment Techcrunch a récemment rapporté l’abandon de nombreux utilisateurs de Bloglines, un agrégateur en ligne, pour passer à Google Reader. Un changement dont « l’élan, encore une fois, semble être lié à un mixte de frustration dû aux failles de Bloglines et à la disponibilité d’une alternative décente et convenable lancée par Google. »

On pensait que « le web serait résistant à la centralisation », « qu’il avait aplati le terrain de jeu des médias pour de bon ». « Mais c’était une illusion. Même à l’époque [de l’origine du web], la force centrifuge du web était en train de se construire. La création de liens hypertextes a été la boucle de rétroaction qui a servi à amplifier la popularité des sites populaires… des boucles de rétroaction devenues plus puissantes lorsque les moteurs de recherche comme Google ont commencé à classer les pages sur la base des liens, du trafic et d’autres mesures de popularité. Les outils de navigation qui étaient utilisés pour donner de l’emphase à l’éphémère se sont mis à le filtrer. Les routes pour s’éloigner ont commencé à nous ramener. (…) Une requête sur Google renvoyait des centaines de résultats, mais peu d’entre nous les parcouraient au-delà des trois premiers. Quand la commodité rencontre la curiosité, la commodité l’emporte le plus souvent. »

« Wikipédia fournit un bel exemple du pouvoir formel qu’exerce l’âme centripète de la force du web. La populaire encyclopédie en ligne est moins la « somme » des connaissances humaines (une idée ridicule !) que le trou noir de la connaissance humaine. Au cœur d’un vaste exercice de copier-coller et de paraphrase (Wikipédia interdit expressément une pensée originale), Wikipédia aspire le contenu d’autres sites, aspire les liens qui y mènent, aspire les résultats de recherche, puis aspire les lecteurs. (…) Les articles de Wikipedia sont devenus le lien externe par défaut pour de nombreux créateurs de contenu sur le web, non pas parce que Wikipédia est la meilleure source existante, mais parce que c’est la meilleure source connue et qu’elle est en général « assez fiable ». »

Et Nicholas Carr de dénoncer ce web centripète qui ne cesse de grossir. « En effet, les statistiques montrent que le trafic web est de plus en plus concentré sur les sites les plus importants, alors même que le nombre total de sites continue d’augmenter. Une récente étude a révélé que, à mesure que l’usage du web augmente chez les gens, leur activité se concentre de plus en plus sur un petit ensemble d’outils, de sites de base. (…) Plus le web décolle, plus nous sommes attirés vers de gros objets. Le centre nous tient. »

Un web centripète que la dernière innovation de Google, le First Click Free, risque surtout de renforcer, comme l’explique encore Nicolas Carr dans un autre billet, où il dénonce ce que dénonce également le chercheur en science de l’information Olivier Ertzscheid dans « le web en son reflet motorisé ». First Click Free est une solution pour faire indexer par Google – et uniquement par Google – des parties protégées de son site. Une manière de créer une indexation exclusive, des « monopoliens » comme l’explique le chercheur en science de l’information.

« Au final, First Click Free donne un coup de pouce supplémentaire à la force centripète du web, renforçant l’avantage de Google dans sa domination de la recherche web », explique Nicholas Carr. « Si vous avez une vue privilégiée du web lorsque vous accédez par l’intermédiaire de Google, n’est-ce pas, comme le suggère Philipp Lenssen, une forme subtile de lock-in (de verrouillage) ? Le web de Google n’est-il pas juste un petit peu mieux que le web traditionnel non médiaté par Google ? »

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0 commentaires

  1. bon, par contre j’espere qu’on aura un compte rendu de JFM de l’event à Lorient, mais y a quand même clairement un pb de representation des élus sur le truc….

  2. Cette idée du « web centripète » n’est au fond que la réactualisation de la vieille idée des « rendements croissants » qui ont fait la fortune en d’autres temps de Microsoft. « The winner takes all ». Le vainqueur prend tout. Cette logique irrésistiblement monopolistique est accentuée par les réseaux. Leur pouvoir croît avec le carré du nombre de leurs noeuds, quand il s’agit de réseaux réels (routiers, ferroviaires ou électriques). Mais on pourrait supputer que, dans le monde virtuel des hyperliens et de l’économie de l’attention, le pouvoir de ceux qui contrôlent l’une ou l’autre des variables clé croît non comme le carré mais comme la puissance 10 du nombre des points actifs. L’Internet des objets, dans cette perspective, va permettre d’accumuler un pouvoir monopolistique auprès duquel celui des « barons voleurs » du 19ème siècle apparaîtra comme bien innocent, bien désuet.

    Quand Olivier Auber parle de perspective numérique (voir http://perspective-numerique.net/ ) il propose un concept intéressant puisque il nous offre par là le moyen de visualiser et peut-être même de conceptualiser les « lignes d’univers » qui strient le monde des hyperliens, et d’ainsi débusquer les trous noirs et autres anomalies de l’espace-temps du web. Il nous faut sans doute désormais, non pas de nouveaux Galilée ou de nouveaux Newton pour reconnaître la vraie nature de la Toile, mais bien de nouveaux Einstein et de nouveaux Schrödinger. Si la Toile est un monde, et si elle a une glande pinéale, voici les questions qui peuvent raisonnablement se poser: son évolution est-elle déterminée par des lois inflexibles (comme disait Einstein), ou bien y a -t-il encore un espoir de liberté et d’indétermination créatrice (comme le laissait entendre Schrödinger)?
    Quand j’aurais ajouté que c’était exactement le même fossé conceptuel qui s’est ouvert en Europe avec la Réforme (Luther, Calvin, Hobbes, Diderot, Marx, Freud étant comme Einstein partisans du déterminisme, et Erasme, Descartes, Kant, Bergson étant les rares défenseurs de la liberté), on aura compris que la grande bataille économique, technologique et politique qui se joue devant nous pour le contrôle du Net n.0, a aussi une nette composante philosophique et même religieuse (en gros : liberté vs grâce).

    Peut-être est-il temps de se mettre en quête de catacombes pour nous abriter quelques siècles, en attendant que l’Empire se convertisse?

    voir aussi: http://queau.eu/2008/10/28/le-trou-centripete/

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