La nouvelle littérature chinoise est sur l’internet

La lecture de la semaine provient du blog Prospero sur le site de The Economist, un blog concernant les arts, les livres et la culture. Le titre de l’article : « Littérature chinoise en ligne : des voix dans les étendues sauvages ».

« Pour la Chine, le pays qui a inventé le papier, il n’est pas sans ironie que la littérature la plus innovante s’écrive hors des livres. Grand nombre d’auteurs, étouffés par la censure et une industrie de l’édition très conservatrice, trouvent plus de liberté sur les réseaux. Dès la fin des années 90, des aspirants écrivains ont commencé à partager leur travail en ligne. L’une d’entre eux, Li Jie, s’est mise à écrire des histoires sur internet sans autre raison que tuer le temps. Elle s’ennuyait au guichet d’une banque, et elle s’est mise à signer des textes sous un nom de plume Anni Baobei. Sa peinture d’une jeunesse abîmée et sans illusion a fait mouche. A 25 ans, et face à ses parents horrifiés, elle a abandonné un revenu assuré pour écrire à plein temps. Le pari a payé. Elle est passée à l’édition papier et est aujourd’hui un des auteurs les mieux vendus en Chine.

L’écriture sur internet n’est rien d’autre qu’une révolution pour la littérature chinoise. Elle a permis à une myriade de voix de se faire entendre. Le paysage et la technologie numérique ont changé depuis que cette première vague d’auteurs s’est mise à écrire ; aujourd’hui, les lecteurs chinois ont accès aux romans sur leurs smartphones et leurs tablettes plutôt que sur leur PC. Mais internet reste la voie privilégiée pour débuter une carrière d’écrivain en Chine. Jo Lusby, directrice de Penguin China le dit « Tous les auteurs chinois de moins de 35 ans ont été découverts sur internet ».

Clavier Chinois

Les sites littéraires ont fleuris en Chine pendant la dernière décennie. Ils fournissent une alternative riche et spontanée aux maisons d’édition dirigées à l’ancienne par l’état. Alors que tous les livres publiés en papier sont sujets à la lecture scrupuleuse d’éditeurs prudents et de censeurs zélés, les sites de littérature sont examinés avec moins de soin. Bien sûr ils opèrent derrière la Grande Muraille numérique, le système qui permet de filtrer le web chinois et de bloquer les sujets ou les mots sensibles, mais le volume total d’œuvres produites, combiné à l’absence de filtre éditorial, ouvre des failles considérables.

Sur des sites comme Rongshuxia, les visiteurs paient par tranche pour lire les textes. Les auteurs, qui souvent postent et écrivent simultanément, peuvent mesurer le retour des lecteurs et modifier l’intrigue en conséquence. Les éditeurs les plus en pointe d’une édition privée chinoise bourgeonnante vont à la pêche dans ces textes pour trouver la perle rare.

En 2002, Hao Qun était vendeur de voitures à Chendu, une métropole du Sud de la Chine, quand il s’est mis à écrire un roman. Sous le pseudonyme de Murong Xuecun, il a posté son travail par morceaux, à la mode de Dickens, ajustant les personnages et l’intrigue à mesure qu’il avançait. Le livre qui en a résulté Oublier Chengdu, une mise en accusation brutale d’une Chine urbaine désenchantée, a trouvé des fans de la cyber-jeunesse du pays entier. Il a attiré, au dire de son traducteur en anglais, entre 3 et 5 millions de lecteurs. Connu pour s’attaquer à des questions sociales, Murong a ensuite publié en ligne sous forme de feuilleton un roman sur le système de corruption légale en Chine.

L’écriture en ligne n’est pas sans danger. Murong a raconté qu’un lecteur impatient avait essayé d’écrire sa propre version du chapitre à venir, avant que l’auteur ne poste la sienne. Le piratage est un autre problème. Mais Murong insiste sur le fait que les entorses au droit d’auteur sont le dernier de ses soucis. « Un environnement informel et libre est plus important que les royalties ».

L’écriture sur internet, cependant, n’est pas seulement un lieu d’expression : c’est aussi un lieu de loisir. Alors que beaucoup d’éditeurs d’état continuent avec obstination à voir la littérature comme un véhicule de propagande et d’amélioration morale, les sites sont dirigés par les forces du marché et les lecteurs ont encouragé des genres de niches, de la romance pour ado au voyage dans le temps. Et le grand public a fini par suivre. En 2011, des romans publiés sur internet ont été inclus pour la première fois dans la liste des candidats au prix très officiel prix littéraire Mao Dun.

Avec 564 millions d’usagers d’internet, les sites littéraires sont un gros marché. Shanda Littérature est un des plus gros acteurs. L’entreprise, fondée en 2008, réunit plusieurs sites littéraires parmi les plus populaires. Elle annonce avoir constamment dans sa base de données près de 6 millions de titres produits par les usagers. Shanda est intéressé par les auteurs commercialisables qui peuvent générer des revenus pour la compagnie à travers des scénarios pour la télévision, le cinéma ou le jeu vidéo. Mais à mesure que le succès croît et est reconnu, il devient impossible à Shanda de rester sous le radar : pour rester opérationnel, de bonnes relations avec le pouvoir sont nécessaires. Le PDG explique que les sites de Shanda subissent beaucoup moins d’interventions de la censure que les maisons d’éditions traditionnelles. Mais il dit rester très ferme et censurer les contenus qui violent les lois de l’Etat.

A mesure que se restreint leur espace sur ces sites passés sous surveillance de l’Etat, certains des écrivains plus hardis politiquement se tournent vers de nouvelles plateformes, en particulier de microblogging, pour exprimer leurs vues. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui un outil très important pour Murong : son compte sur Sina Weibo (la version chinoise de Twitter) a plus de 3 millions de followers. Ses propos sont parfois retirés par la censure, mais pas avant d’avoir été lus par des milliers de gens. Même si ça ne remplace par la fiction au long cours, cela permet à l’écrivain d’être en lien direct avec le lecteur et de passer des messages sensibles qui n’ont plus leur place sur les sites littéraires.

Pour Li, l’écriture en ligne est devenue trop marchandisée. Dans les années 90, explique-t-elle, les rares usagers de l’internet étaient éduqués et les auteurs qui postaient des textes étaient vraiment passionnés par leur art.

Aujourd’hui, la simple vanité est un mobile répandu et tout le monde peut s’essayer à être écrivain. « L’internet est devenu trop populaire », explique-t-elle. La quantité des textes en ligne, et la vitesse à laquelle ce nombre augmente signifie que la plupart sont à jeter. Mais l’internet a ouvert des failles dans l’appareil de censure chinois. Depuis les étendues sauvages, de nouvelles voix d’importance continuent d’émerger. »

Xavier de la Porte

“Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 27 avril 2013 s’intéressait à internet et ruralité en compagnie d’Arthur Devriendt, doctorant en géographie à l’université Paris 1 et dont le sujet de thèse traite de l’habitat et des Tics en milieu rural ; de Benoit Coquard, doctorant en sociologie, qui travaille sur les sociabilités des classes populaires rurales et Philippe Vidal, maître de conférences en géographie et aménagement à l’Université du Havre, codirecteur de la revue Netcom.

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