De la « communication durable »…

L’informatique a un problème avec le nombre. Cela peut paraître paradoxal, s’agissant d’une technologie qui réduit tout à des nombres. Mais justement, le métier de l’ordinateur, c’est de manger du nombre (« number-crunching ») ; son progrès, c’est d’en manger plus, des plus grands, plus vite et pour moins cher. Et son problème, c’est quand certains nombres ne se laissent pas réduire ; quand ils font système ; quand ils s’opposent les uns aux autres – bref, quand s’impose l’indivisibilité du physique, du biologique et du social.

Premier exemple : la surabondance des messages, la surcharge cognitive. Les ordinateurs savent traiter cet afflux de message, mais nous, non. Pourriel mis à part, nos boîtes aux lettres sont devenues ingérables ; les forums et listes de discussion sont de plus en plus souvent abandonnés aux quelques bavards qui les colonisent. Sans parler des phénomènes de cascade, de la diffusion des virus aux hoaxes (fausses alertes). Saurons-nous demain nous inventer des secrétaires virtuels ? Comment demander à la machine de traiter le sens, sans nous laisser déposséder ? Ou bien, devrons-nous placer des cerbères humains à l’entrée de nos domiciles numériques ? Rassurons-nous un peu en pensant que les « grandes oreilles » elles-mêmes sont aujourd’hui dépassées par le nombre.

Autre exemple de surabondance : celle des machines elles-mêmes. Une machine, ça se gère. Un micro-ordinateur (ou deux), un agenda électronique, un téléphone mobile, une console de jeux, un magnétoscope numérique, un routeur sans fil pour relier tout cela… cela devient un enfer.

Troisième exemple : les externalités, qui mesurent l’impact indirect des actions d’un acteur sur l’environnement (au sens large) et sur ses pairs. Pendant qu’il mâche ses nombres, l’ordinateur consomme de l’électricité ; il chauffe et rayonne ; il s’use, se démode et approche du moment où il faudra lui trouver une décharge adaptée. S’il s’agit d’un appareil mobile et sans fil, se pose la question du bruit et des ondes.

Le social est, par excellence, le terrain où s’appliquent ces « externalités ». Le développement apparemment sans limite des capacités de traitement, de stockage, de transmission, de représentation… offertes par les technologies numériques, ont donné naissance à une sorte d’utopie de l’abondance : dans le monde numérique, les contraintes du monde physique, marqué par la rareté (des ressources, de l’espace…), disparaissaient. Et avec elles, disparaît tout besoin de régulation externe, d’organisation du partage et de la vie en commun. Chaque individu peut vivre sa vie comme il l’entend ; nul besoin de partager ce qui est illimité !

Or parce que nous vivons ensemble, ça ne marche pas. Le social ne peut pas se réduire au croisement de milliards de contrats individuels sur une sorte de marché, ce que l’ordinateur saurait faire. Le retour du secteur des TIC sur le plancher des vaches, au sens économique (la loi d’airain des rendements décroissants) et social (le retour de la société, du corps, de l’espace) réintroduit brutalement les questions de régulation – au sens fort de réglementation ou au sens plus « doux » d’organisation des relations en société, de civilité. Il n’est question de que ça, aujourd’hui, dans le cyberespace : on gère et régule les adresses, les noms de domaines, le spam, les données personnelles, la propriété intellectuelle et industrielle, la sécurité, l’identité, l’usage du courriel au bureau, les contenus illicites, la concurrence, l’accès aux fréquences…

S’agissant des usages « mobiles », l’interpénétration du numérique et du physique est complète et du coup, ces questions se posent avec une acuité renouvelée : quand et comment peut-on téléphoner dans un lieu public ? Dans quelles conditions installer une antenne GSM ? Comment faire cohabiter plusieurs bornes Wi-Fi et équipements sans fil, dans un même espace, en évitant le brouillage ? Et demain, en imaginant des espaces peuplés de milliers de puces capables de communiquer entre elles sans fil : comment se partager le spectre, l’usage des équipements publics (écrans, distributeurs, imprimantes, sécurité…), les sources d’énergie… ? Qui peut communiquer avec quoi, pour obtenir quel résultat, à quel prix ? Quel partage des écrans personnels entre messages publics, alertes, annonces, messages privés, signalisation ? Quel contrôle des moyens de surveillance, mais aussi quel accès à ces moyens ? La liste est loin d’être épuisée.

Trop de machines, trop d’utilisateurs, trop de messages, trop de sens… Il y a bientôt deux ans, nous en faisions un scénario pour sourire : aujourd’hui, il paraît clair que la « communication durable » est, pour le secteur des TIC, une nouvelle frontière à franchir.

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