Les médias localisés : point de contact entre le réel et le virtuel

Sa localisation dans l’espace est le premier vecteur de définition d’un territoire, quel qu’il soit. Les technologies et les services de géolocalisation (location-based services, LBS) correspondent à cet ensemble de mesures techniques et de coordonnées géographiques qui composent l’information numérique localisée.

Il y a encore 10 ans, le terme géolocalisation n’existait pas vraiment. On parlait de géomatique pour qualifier « l’ensemble des procédures de traitement de données géographiques par ordinateur » (Roger Brunet et alii, Les mots de la géographie, 3e édition, 1994). Popularisée par les technologies GPS, la triangulation GSM, la cartographie satellitaire et les Systèmes d’information géographiques, la géolocalisation englobe aujourd’hui une très large palette de solutions qui permettent à la fois de situer (repérer, cartographier), d’accéder (tracer des itinéraires) et de connaître (« regarder » ce qui est à proximité) un espace décrit dans un format numérique.

Sommaire
Des coordonnées pour quoi faire ?
Les « médias localisés » (locative media)
Sans coordonnées et sans repères, pas de carte
Locative Media : l’hybridation réel/virtuel
Pour aller plus loin


Des coordonnées pour quoi faire ?

Les informations numériques sont encore rarement enrichies de coordonnées géographiques, les outils de repérage fonctionnent mal et pourtant, une vaste palette d’usages et de services est déjà déployée, prête à accueillir nos requêtes. Les applications sont dès à présents multiples : recensements de sites locaux (comme cette carte de la blogosphère francophone), informations localisées en situation de mobilité ou non, petites annonces géolocalisées comme les offres de location immobilières de Vehicall, etc. L’indexation par les coordonnées géographiques permet une foule d’usage dont nous avons déjà largement rendu compte par exemple : les observations scientifiques géolocalisées, les jeux, la relation à l’espace public, missions de sauvetage ou d’urgence, …

Aujourd’hui, la géolocalisation s’est surtout appliquée à l’univers mobile pour repérer les objets et les personnes dans l’espace physique. Elle permet de déterminer sa position géographique, éventuellement une direction de déplacement, et à partir de ces données, d’accéder à des informations de proximité ou à des services « contextualisés », adaptés au lieu et à la situation de l’utilisateur.

Commander une place au cinéma d'à côté depuis son téléphone portable.Si l’on en croit les producteurs de services et d’applications mobiles géolocalisées, comme GeoVector, le but ultime de cette information consiste donc à nous permettre de géocirculer dans des informations contextuelles pour pouvoir réserver son billet de cinéma depuis son mobile juste en passant devant une affiche de film par exemple.

Mais le potentiel de la géolocalisation va bien au-delà de ce type d’application. En appliquant les technologies de localisation à des données, à des sites web, à des systèmes d’information, on permet aux informations numériques d’interagir de toutes sortes de manières avec le monde physique. Et comme on le voit aujourd’hui, les services d’échanges, de mise en relation seront certainement plus utilisés que les services purement commerciaux.

Les « médias localisés » (locative media)

On parle de plus en plus de Locative media (qu’on pourrait traduire par média localisé) pour désigner des systèmes d’informations numériques dotés de coordonnées géographiques permettant aux mondes physique et numérique de s’interpénétrer à leurs points de convergence.

Le terme de média localisé a été initialement proposé en 2003 par Ben Russel et Marc Tuters du Locative Media Lab, comme une tentative de catégorisation des nouvelles formes d’art médiatées qui travaillent à explorer l’intersection de l’espace virtuel et de l’espace physique. Les médias localisés ont attiré l’attention d’une nouvelle génération d’artistes et de techniciens, bientôt rejoints par des chercheurs et universitaires, qui ont cherché à explorer l’utilisation de technologies de géolocalisation dans des interventions artistiques, des cartographies personnalisées ou des définitions de réseaux sociaux.

Aujourd’hui, les projets de médias localisés sont nombreux. One Block Radius, par exemple, est un projet de deux artistes de Brooklyn, Christina Ray et Dave Mandl, dont l’objet est de tisser une représentation psychogéographique d’un « block » new-yorkais, à l’aide d’une variété incroyable de médias : vidéos, photos, blogs, cartes. Les projets new-yorkais Yellow Arrow (flèche jaune), Digital Street Game ou 24 dollars Island permettent à tout individu d’associer des messages et commentaires à des lieux et d’accéder depuis ces mêmes lieux aux commentaires des autres. Dodgeball est un service en ligne destiné à activer ses réseaux relationnels en mobilité. En informant le site de sa localisation, via son mobile, on reçoit en retour une information sur ses amis qui se trouvent à proximité… Citons encore le réseau social de voisinage, I-Neighbors, du département d’études urbaines du Massachusetts Institute of Technology (MIT), dont le but est de faciliter la rencontre et l’interaction avec ses voisins par l’intermédiaire du web.

Dans cet inventaire à la Prévert, difficile d’y voir clair sur les enjeux des médias localisés puisqu’ils interrogent à la fois les réseaux relationnels, le marketing, l’univers du jeu, l’urbanisme… Par leur transversalité, ils apparaissent pourtant comme le premier support de l’internet ambiant, de la réalité « augmentée » par une information qui saura répondre, mieux encore que la réalité crue, à nos insatiables requêtes. Dans leur diversité, les médias localisés nous interrogent car ils forment un ensemble d’applications qui visent à se saisir d’un territoire physique, d’un « espace public » investi, enrichi par les outils numériques. Qu’on y navigue aujourd’hui en flâneur, en touriste ou en citoyen, ces premières applications dessinent par l’exemple comment l’on pourrait tisser des réseaux humains, faire vivre des communautés, administrer et entretenir de véritables « territoires » à la fois numériques et physiques. Car contrairement à bien des services de géolocalisation, l’essentiel n’est pas uniquement de dire « où je suis » ou de recevoir des informations sur l’endroit où je suis, mais plus encore de donner de la profondeur à ma position par la dimension multi-utilisateurs. Le côté communautaire et social de ces applications est bien souvent essentiel, qu’il s’agisse de jeu, de réseaux sociaux, d’applications de sécurité, de sauvetage ou d’urgence ou même d’activisme.

Si les médias localisés donnent une telle impression d’éclatement, c’est aussi, en partie, parce que ces initiatives ont du mal à passer le stade de l’expérimentation. Il y a plusieurs raisons à ce constat comme le fait remarquer Nicolas Nova, doctorant à l’Institut de technologie de Lausanne. Tout d’abord, la généralisation butte sur la confidentialité de données : pour beaucoup d’utilisateurs, donner sa position, même en gardant le contrôle des gens à qui ils la communiquent, est vécu comme une agression, une intrusion dans son intimité. La géolocalisation est encore une technologie très perturbatrice. Sans compter que ces expérimentations sont très orientées technologie et ne prennent pas assez en compte les utilisateurs et leurs activités. Mais surtout, les médias localisés nécessitent bien souvent une masse critique d’utilisateurs pour fonctionner convenablement et faire sens, et elle est loin d’être atteinte. Outre l’absence de pratique, l’absence de normes, de standards qui permettent à chacun de situer ses données dans l’espace et de les rendre intéropérables est aujourd’hui un vrai handicap pour les applications.

Sans coordonnées et sans repères, pas de carte

Des coordonnées sans normes…
La double carte de Londres proposée par MultiMap : une photographie satellitaire couplée à une carte.

Techniquement, il est assez simple d’ajouter des coordonnées (longitude et latitude par exemple ou « tags » de noms de villes) à des données ou à un site internet pour qu’une information puisse être repérée géographiquement. Il n’est même pas nécessaire de posséder un outils GPS : de nombreux services permettent de connaître précisément ses coordonnées géographiques (comme Multimap, MapQuest ou Geocode ou Heavens Above par exemple).

Mais encore faut-il que ces coordonnées puissent se reconnaître entre elles, c’est-à-dire qu’elles aient un sens pour la personne ou l’application informatique qui les lit. Aujourd’hui, de nombreux organismes de normalisation s’efforcent d’établir des normes relatives à la localisation des informations : IsoTC 211, Open Geospatial Consortium et le W3C. Il existe au moins 3 méthodes pour ajouter des coordonnées l’ensemble des métadonnées associées à un document numérique : celle de Joshua Schachter, créateur de la base de données GeoUrl [1] et inventeur du métatag ICBM, celle de Geotag (qui porte à la fois sur des coordonnées et sur un marquage par villes et zones géographiques) et le vocabulaire RDF géographique validé par le W3C [2].

Aucune de ces normes ne s’est réellement imposée à ce jour dans les pratiques. Sans compter que la sémantisation de ces données géographiques est encore balbutiante : quelles coordonnées donner à un objet numérique ? Celles du lieu dont il parle ou de celui où il a été conçu ? Si c’est les deux, comment les distinguer ? Comment associer plusieurs coordonnées à un objet ou une information numériques ? Un espace réel peut-il avoir des « coordonnées » géographiques dans des mondes virtuels ? Comment relier les informations qui partagent les mêmes coordonnées, comment circuler entre elles ? …

Comme le remarque (Karl Dubost, Conformance Manager au World Wide Web Consortium, évoquant le service de partage de photographie FlickR, il reste encore à inventer des hiérarchies simples et intuitives pour naviguer dans les métadonnées géographiques.

Des repères à construire
L’adjonction de métadonnées ne fait pas tout. Encore faut-il référencer ses documents ou son site dans des bases déclaratives ou leur permettre d’être référencé par des moteurs dédiés. Mais en l’absence de standard, là encore la confusion règne.

Les moteurs spécialisés, tels que Geotag, n’indexent pas un grand nombre de sites, car ils exigent de leur part un référencement volontaire. C’était le cas de LocalFeeds [3], désormais disparu, qui était une base de donnée de fils RSS géolocalisés (via GeoUrl) qui permettait de recueillir l’information de toutes les sources disponibles localement par région ou par ville.

Pour pallier les carences des normes, les grands moteurs de recherche, comme Google Local ou Yahoo Local ont créé leur propre index de géolocalisation en corrélant plusieurs annuaires de données. Ces deux services, qui ne sont pour l’instant disponibles qu’en Amérique du Nord s’appuient sur le contenu qu’ils indexent déjà et le combinent avec les informations des pages jaunes américaines.

Mais cette pertinence peut-être battue en brèche selon le service proposé. Une même forme d’indexation géographique ne correspond cependant pas à tous les types d’usages. Si une entreprise implantée dans une ville vend des produits disséminés sur un territoire, le service aide à retrouver l’adresse de l’entreprise, mais pas forcément des biens qu’elle propose ou des ditributeurs de ses produits. Chaque catégorie de service « localisé » utilisera l’indexation d’une manière un peu différente. Les critères pertinents pour un city-guide ne sont pas ceux d’un annuaire, ni d’un service destiné à organiser le travail d’une équipe itinérante. Le niveau de détail nécessaire pour un site de quartier n’est pas celui d’un système de navigation automobile, etc.

La carte des Etats-Unis de MappR au 12 janvier 2005A ce jour, toute recherche locale demande donc de créer sa propre indexation. A l’inverse, une indexation mal penser peut rapidement décrédibiliser un service « local ». Topix.net établit ainsi des catégorisations automatiques selon les localités, mais confond allégrement la localité de Paris au Texas avec la capitale française. De même LocalNews qui fournit des fils d’actualités locales selon l’adresse IP des utilisateurs est très sensible aux mêmes types d’erreurs. MappR, une solution de représentation géographique de photographies issues de la galerie communautaire FlickR a développé sa propre indexation à partir des tags que les photographes utilisent pour décrire leurs images. Mais là encore, comme le rappellent leurs auteurs, des confusions sémantiques sont toujours possibles : on pourrait tout à fait détourner le service en indexant une même photo, par exemple celle d’une manifestation, et en lui donnant les noms de plusieurs Etats et villes américaines.

Enfin, il faut pouvoir accéder à des outils cartographiques pour repérer les données récoltées. Mais l’information géographique n’est pas libre de droit. L’essentiel des cartes (topographiques, satellitaires…) existantes sont la propriété de leurs éditeurs. Un mouvement pour la géographie et la cartographie libre existe [4], mais les cartes éditées sont encore balbutiantes quand elles ne sont pas merveilleusement artistiques.

Locative Media : l’hybridation réel/virtuel

Aujourd’hui, l’étude des médias localisé est avant tout le fait d’un réseau international d’artiste, de techniciens et de chercheurs. Elle se fait connaître par des expérimentations et des applications de plus en plus nombreuses, souvent à fort potentiel ludique et artistique, qui prennent appuis sur des technologies mobiles de jeu, de communication, de publication ou de cartographie pour mieux décrire leurs implications sociales et artistiques. Ces chercheurs et artistes s’inspirent de Guy Debord et de la psychogéographie chère aux situationnistes qui consistait en « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus source » [5]. L’objet d’étude des médias localisés est bien de mettre en perspective l’action du milieu géographique sur l’affectivité par le biais de l’hybridation du réel et du virtuel. Comme le disait Jason Tester de FutureNow, après avoir participé à une expérience de géo-annotation virtuelle de lieux réels, la motivation première à laisser une empreinte de son passage quelque part tient à des raisons sentimentales.

Mais cette véritable « discipline », dont le vaisseau amiral est le Locative Media Lab, a des ambitions plus profondes, comme l’expliquait récemment Anthony Townsend, l’un de ses plus ardents avocats :

« Un nombre croissant d’urbanistes pensent que les médias localisés pourraient transformer les modèles d’activités et de consommation urbaines dans la ville du 21e siècle dans une mesure égale, voire supérieure, à ce qu’a apporté l’automobile au 20e siècle. […]
Les médias localisés vont renforcer la conscience que nous avons de notre condition urbaine et offrir aux urbanistes le même types de donnés en temps réel que celles dont disposent les climatologues et les astronomes pour comprendre leurs propres systèmes complexes. Les médias localisés pourraient ainsi induire une véritable rupture dans la manière dont nous appréhendons les villes en tant qu’organisations collectives – et peut-être, nous aider à mieux contrôler leur consommation et leur production de déchets.
« Deux scénarios sont donc possibles : soit les médias localisés déclenchent une explosion insupportable de la mobilité personnelle dans les grands villes mondiales, soit ils deviennent la clé d’accès à la connaissance dont nous avons besoin pour réaliser un système urbain mondial durable. »

Géolocaliser le réel, les objets n’est qu’une affaire de technologie : puces Rfid, outils GPS… Mais géolocaliser les données demande de coupler les informations géographiques du réel avec celles, éparses et dissemblables, du monde numérique. C’est pourtant bien dans notre capacité à faire s’interpénétrer les 2 mondes, à créer une meilleure intégration entre les objets et l’information comme le disait récemment Bruce Sterling, à créer l’hybridation du réel et du virtuel, que reposera notre compréhension du réel.

Pour aller plus loin
Sur le sujet, on consultera les blogs d’Anthony Townsend, Martin Rieser et Nicolas Nova – que je remercie pour sa relecture attentive et pertinente. Ainsi que l’incontournable site du Locative Media Lab.

Signalons également ces quelques listes faisant la recension de projets de médias localisés : celle de Brett Stalbaum et Naomi Spellman, de Steve Dietz, de Paul Baron, de Regine Debatty et de Timo Arnall.

Notes
__________
[1] Voila longtemps que GeoUrl ne fonctionne plus. Signalons cependant que A2B, reprenant la simplicité de son principe et le même métatag, permet d’enregistrer simplement les métadonnées géographiques de son site dans une base de données commune et de consulter les sites localisés à proximité du sien. Un projet allemand (GeoUrl.info vient également de voir le jour.
[2] On pourrait aussi évoquer le projet Geo.licio.us, basé sur le principe des signets partagés de Del.icio.us, et pourquoi pas évoquer d’autres projets fondés sur de simples « tags » de localisation (nom de rue, de ville…).
[3] Local Feeds via LeRomanais.
[4] Signalons les intéressantes initiatives de l’association Un point c’est tout, Mapping LA ou de la London Free Map, ainsi que cette collection d’outils et de système d’information géographiques en Open Source.
[5] Guy Debord, « Introduction à une critique de la géographie urbaine », Les lèvres nues, n° 6, Bruxelles, 1955 : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=33.

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