Le web : hégémonie de l’amateurisme

Nicholas CarrNicholas G. Carr, auteur notamment de Does IT Matter ? (« Les TIC sont-elles importantes ? »), est connu pour ses positions critiques à l’égard du caractère « nouveau » des nouvelles technologies. Dans un récent article publié sur son blog, « L’amoralité du web 2.0« , il s’en prend aux valeurs « New Age » que véhiculent les promoteurs du nouvel internet comme Kevin Kelly ou Tim O’Reilly dont nous vous parlions encore récemment.

« Et donc, toutes les choses que le web 2.0 représente – participation, collectivisme, communautés virtuelles, amateurisme – deviennent bonnes sans arguments, des idées qu’il faudrait nourrir et applaudir comme les emblêmes d’un progrès vers un état plus éclairé. Mais en est-il vraiment ainsi ? Y’a-t-il des contre-arguments à proposer ? Tout bien pesé, l’effet du web 2.0 sur la société et la culture pourrait-il s’avérer plutôt négatif ? Voir le web 2.0 comme une force morale reviendrait à rester sourd à ces interrogations.

Nicholas G. Carr incrimine l’intelligence collective symbolisée par Wikipedia, les blogs, le logiciel open source, avec, comme corrélats dénonce-t-il, « superfi­cia­lité, préfé­rence des humeurs aux faits, écholalie, tendance à renforcer plutôt qu’à contrecarrer l’extrémisme idéologique et la ségrégation », même s’il reconnaît que ces arguments peuvent s’appliquer aux media courants, il n’en prend pas moins le parti des professionnels sur les amateurs, des experts sur les dilletantes. Comme le souligne également Michael Fingerhut, Carr en conclut que l’internet bouscule l’économie de la culture au détriment plutôt qu’au bénéfice de la diversité : le choix est clair, entre l’Encyclopédia Britannica et Wikipedia, on choisira ce qui est gratuit, et ce qui s’y trouve sera répliqué à l’infini sur le web, quelle que soit sa qualité.

« Alors qu’arrive-t-il à ces pauvres andouilles qui écrivent des encyclopédies pour en vivre ? Ils flétrissent et meurent. La même chose arrive quand les blogs ou d’autres contenus libres vont à l’encontre de nos vieux journaux et magazines. Naturellement, les médias traditionnels voient la blogosphère comme un concurrent. Ils ont raison : c’est un concurrent. Et, étant donné l’économie de la concurrence, il pourrait bien s’agir d’un concurrent majeur (…). Ce qui est implicite dans cette vision mystique du web 2.0, c’est l’hégémonie de l’amateur. Pour moi, je ne peux rien imaginer de plus effrayant ». Dans « Nous sommes le web », Kevin Kelly écrit : « à cause de la facilité de création et de diffusion, la culture en ligne est la culture ». J’espère qu’il a tort, mais je crains qu’il ait raison. »

Comme le remarque Francis Pisani, Carr enfonce même le clou en proposant une loi des wikis selon laquelle « la qualité de la production décline à mesure que le nombre de participants augmente ».

Bien évidemment, les réactions ont été vives ! Jeff Jarvis dénonce l’utilisation de deux mauvais articles tirés de Wikipédia comme prétextes à rejeter en bloc la notion d’amateurisme : « Je pourrais lui montrer plein de mauvais papiers dans mon journal local. Est-ce que cela nie pour autant la valeur de toute la presse et de tous les journalistes ? ». Pour Richard Mac Manus : « Tout cela n’est pas une question de gratuité contre qualité. La question est plutôt : quel est mon jugement sur un contenu, qu’il soit gratuit ou payant. C’est vrai que le web 2.0 change l’économie du travail créatif, mais la qualité atteindra toujours le sommet. Qu’on soit dans un média professionnel ou amateur. Le défi des groupes médias du 21e siècle sera d’augmenter le ratio entre le contenu professionel et amateur et de tirer le mieux parti du meilleur des deux. »

Dan Gillmor est comme souvent plus mesuré. La proposition manichéenne de Carr est un peu réductrice explique-t-il et le risque vient plutôt d’autres services (petites annonces en ligne notamment) qui minent les fondements du modèle économique de la presse traditionnelle : amateurs et professionnels combinés créent une solution bien meilleur ajoute TechDirt : « les amateurs ne vont pas démolir les experts : ils vont juste les rendre encore plus nécessaires ».

Les polémiques ont aussi éclaté autour de la fiabilité de Wikipédia – un débat qui devient assez courant et qui n’a pas manqué de se répandre dans les pages du Register et du Guardian -, mais d’autres ont porté sur l’imbrication entre amateurs et professionnels, plus complexe qu’il ne semble, ou encore sur les contradictions économiques des perspectives dégagées par Nicholas Carr. Néanmoins si son message a trouvé autant d’écho, et pas seulement chez ses détracteurs, c’est qu’il dit quelque chose de pertinent, au moins sur les réserves que beaucoup émettent face à l’accès ouvert et la production sociale de contenu alors qu’aucun réel modèle économique n’est encore apparu pour valider la pérennité de ces options.

Mise à jour : Très intéressante contribution de Xeni Jardin dans Wired, qui rebondit sur ce débat et met l’accent sur la nature humaine des problèmes du web 2.0 dont les facilités de partage deviennent des vulnérabilités.

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16 commentaires

  1. Ce qui me parait étrange dans votre analyse, c’est qu’elle considère comme allant de soi « les réserves que beaucoup émettent face à l’accès ouvert et la production sociale de contenu alors qu’aucun réel modèle économique n’est encore apparu pour valider la pérennité de ces options », comme si l’économie était au ressort de tout et que quelque chose ne peut avoir un interêt que si elle a un interêt économique. Wikipédia n’a pas été créée pour son interêt économique, mais pour rendre le savoir disponible pour tous. Si un modèle économique peut se construire dessus, tant mieux, mais sinon, ça ne lui ote pas sa valeur.

  2. Pour moi aussi c’est la conclusion de l’article qui me choque. La phrase sous entend qu’une initiative n’a d’intérêt que lorsqu’elle peut se monnayer. La recherche fondamentale a-t-elle un modèle économique direct qui assure sa pérennité ? Non, mais pour autant elle a une utilité (fondamentale, serais-je tenté de dire) et un intérêt certain.
    Si l’on doit juger l’intérêt de toute chose à l’aune de son modèle économique, cela sous entend que toute activité repose sur un modèle économique … Quelle place existe alors pour le bénévolat, l’associatif, la solidarité ?

  3. Personnellement, je ne dis pas le contraire. Mais ce n’est pas ce que pensent les détracteurs de la production sociale de contenu. Il me semble que l’arrivée de projets collaboratifs importants qui donneront une reconnaissance pécuniaire aux contributeurs permettra certainement de faire progresser la notion de collaboration, qui pour beaucoup de critiques, comme celle qu’exprime Nicholas Carr, est perçue encore comme une belle utopie.

    Mais je ne dis pas qu’il n’y a pas de place pour l’associatif, le bénévolat et le partage libre et gratuit. Au contraire.

  4. ExpressYourself 2.0 Pour en finir avec l’amateurisme 🙂

    En enfermant le débat sur les blogs, les wikis et le web 2.0 dans le dispositif de catégorisation « pro/amateur », la réflexion tourne en rond et c’est une façon pour les journalistes encartés, les entrepreneurs es expressivisme de cantonner ces pratiques pour mieux les contrôler car il s’agit d’un mouvement social manifestant un individualisme expressif contemporain, qui boulverse de fait l’économie du savoir et de la culture et les régimes de vérité qui leur sont attachés.
    Réflexion à suivre dans un ouvrage à paraître « Les nouvelles Culture Médias », Armand Colin, novembre 2005.
    Bien à vous

  5. Une des problèmatiques soulevées par l’émergence d’une production sociale de contenu est la possible évolution vers un mode de fonctionnement « peer to peer » par opposition à une structure actuelle plus « centralisée » et hierarchisée où les média sont les seuls détenteurs et diffuseurs de l’information. Si à l’avenir ce sont les individus eux même qui agrègent, synthétisent, critiquent, associent, publient et diffusent l’information, les médias traditionnels seront dépassés et ringardisés et ils perdront de leur influence. Je ne sais pas si cette perspective est totalement envisageable à grande échelle mais pour certaines personnes pliées à l’usage des TIC, c’est d’ores et déjà possible, les outils existant déjà (fils RSS, sites de partage de bookmarks, wikipédia, etc.).

  6. La loi des wikis a produit quelques exceptions, pas inintéressantes car témoignant du temps, mais dans l’écrasante majorité les articles de Wikipédia en français deviennent de meilleure qualité quoique souvent avec un biais occidental et parfois franco-français.

  7. Je dois dire que cet article me fait frémir et me met dans une colère noire… Alors, du coup, je l’ai trackbacké sur mon site. Je ne redéveloppe pas ici tout ce que j’ai écrit, ça prendrait trop de place, mais je tiens à dire que, pour moi, rien ne remplacera jamais la gratuité de Wikipédia et des logiciels libres, et je pense que la communauté est aussi gage de qualité.
    Voilà, si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire le reste là : http://www.mariesg-becker.org/blog/index.php/2005/10/26/73-le-web-hegemonie-de-lamateurisme

  8. Je reprends ici qques remarques faites déjà sur Biblio-fr, où le débat se développe aussi, en les élargissant.
    Une petite réaction sur l’analogie avec les logiciels libres. Il me paraît dangereux de comparer sans précaution le monde du texte avec le monde du logiciel. Nous sommes ici, non pas dans des compétences fermées de spécialistes (en réalité le montage de chaque logiciel libre résulte de la coopération de quelques individus, que l¹on compte parfois sur une seule main) disposant de l¹expertise suffisante pour pouvoir dialoguer. Dans le monde du texte, nous sommes dans une expertise d¹écriture commune, très largement partagée. Les conséquences cognitives, sociales et économiques, sont très différentes.
    Deuxième remarque : on aurait tort de réduire la question à une nouvelle « lutte de classe savante » entre les gardiens du capital culturel et les libérateurs de l¹accès gratuit au savoir. Il y a bien des jeux de pouvoir fort, il y a bien des redistributions de cartes en cours, il y a bien des bastions sclérosés à abattre, mais ce n¹est pas la seule dimension du problème. Si l¹on en restait là, le résultat ne serait sans doute à terme que le remplacement d¹une caste de scribe par une autre.
    Je suis un admirateur et un observateur intéressé de Wikipédia, qui a ouvert des perspectives inédites passionnantes. Mais, il est très important de s¹interroger sur les questions de qualité et d¹évaluation des pratiques en émergence de reconstruction des savoirs. Croire que seul le mouvement spontané les résoudra, c¹est une position ultra-libérale (au sens des économistes) souvent maquillée derrière une phraséologie post-moderniste.
    Enfin, l’économie ne se réduit pas à la simple recherche du profit. Il s’agit de l’allocation des ressources. Aucune activité ne peut se développer dans la durée sans se poser la question de ses moyens. Wikimedia, lui-même, après avoir discuté avec de nombreux partenaires potentiels, semble avoir signé un accord avec la firme Answer.com. Mais cette option privée n’est pas la seule voie. L’économie publique est aussi très présente dans les médias, tout particulièrement en Europe. Là encore refuser de poser la question économique est dangereux. L’économie n’est pas un choix, c’est une fatalité. Il est préférable de la maîtriser plutôt que de la subir aveuglément.

  9. Je crois qu’il convient ici de distinguer deux choses: la question et celui qui la pose. La question de savoir si une collaboration de bénévoles peut ou non faire mieux que des intérêts commerciaux est du genre indécidable. Je renverrai ici aux débat nombreux sur l’apport réel des éditeurs de revue scientifiques face à des initiatives comme PLoS.
    Sur l’auteur (N. Carr) en revanche, la seule qualité que l’on puisse lui accorder est la facilité à surfer sur les modes, cf. « IT doesn’t matter ». Il fait partie de ces « scientifiques » dénoncés parfois par Nature comme plus amoureux de notoriété que de recherche. Jetez un oeil à son poulet, puis à Wikipedia (rubrique Bill Gates), pour constater qu’il pratique comme à son habitude, en tronquant les faits. Dans les sciences « dures », ceci se traduit rapidement par une opprobre générale. Le management étant (heureusement ?) insensible aux faits, cela peut encore faire illusion !

  10. Le « mouvement spontané » peut aussi être un mouvement brownien… si l’on applique (avec une dose d’ironie tout de même) le premier principe de la thermodynamique, il serait étonnant de voir une intelligence collective émerger de cette massification qui serait plus grande que la somme de ses composantes – à l’inverse, due à la quantité de travail inutile (parce que désorganisé), il se peut qu’elle en soit bien moindre ; et à utiliser le second principe, avec le manque de coordination évident dans ce mouvement brownien, on peut se dire qu’une certaine déperdition de cette intelligence est inévitable (non pas à cause du travail, mais des « frictions », erreurs à corriger, conflits…), avec une augmentation de l’entropie. Pour dire simplement, je pense que la Wikipedia est un système (pour le moment du moins) relativement désordonné (qui n’est cadré finalement que par la technologie), tandis qu’une encyclopédie est (souvent) un système ordonné.

  11. > Yves, les articles incriminés, comme celui sur Bill Gates, ont depuis été revus et corrigés par les wikipédistes.

    > Jean-Michel, personnellement, je suis assez d’accord avec votre vision des choses.

  12. Il y a bien un risque que les productions amateurs, multiples et gratuites, débordent progressivement les productions expertes, limitées et payantes. Ainsi, nous visons certainement en ce moment le déclin des grand journaux d’information (voir le récent livre de Jean-François Fogel, B. Patino « La presse sans Gutenberg »).

    La question est de trouver les meilleurs moyens, techniques ou humains, permettant de séparer le bon grain de l’ivraie dans les multiples productions amateurs, et de faire ressortir ce qui est de meilleur qualité.

    C’est une des bonnes surprises de Wikipédia qui montre que cela semble possible. Mais c’est fragile, et je crois qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire dans ce domaine : l’évaluation, la confiance, les sources…

  13. Vous trouverez ici une excellente interview de (entre autres…) Jimmy WALES (fondateur de la fondation Wikimedia).
    A votre avis, pourquoi cet homme là est-il si calme quand les « peer reviewers » et les profs de fac paniquent ?

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