Pôles de compétitivité, de la vision au terrain

Où vont les pôles de compétitivité et de quel type d’innovation peuvent-ils être porteurs ? Si l’annonce du gouvernement a libéré des énergies, a incité entreprises, labos de recherche et collectivités locales à travailler ensemble, la mise en oeuvre s’annonce plus difficile. Et la complexité du financement des projets apparaît vite dissuasive…

Après le coup de gueule de Bernard Charlès, patron de Dassault Systèmes, dans Le Monde du 15 novembre, on doit se demander où vont les pôles de compétitivité et de quel type d’innovation ils peuvent être porteurs.

Bien sûr, il est un peu tôt pour tirer le bilan d’un dispositif qui ne deviendra pleinement opérationnel qu’au début 2006. Mais on peut toujours tenter de poser les bonnes questions.

Le premier constat est positif : l’annonce du gouvernement a libéré des énergies, a incité entreprises, labos de recherche et collectivités locales à travailler ensemble, souvent d’une manière innovante, sur des projets construits, ambitieux et tournés vers l’avenir. Dans plusieurs pôles, les PME ont pu entrer dans le jeu et occuper, parfois un strapontin, parfois un vrai fauteuil dans le projet. Quoiqu’il advienne, il restera toujours quelque chose de cette mobilisation.

Vient ensuite le temps de la mise en oeuvre et là, Bernard Charlès exprime tout haut ce que beaucoup de participants des pôles des compétitivité disent tout bas. En particulier le fait que la complexité du financement des projets apparaît vite dissuasive. Dans les grands pôles, le « comité des financeurs » comprend parfois plus d’une douzaine d’organismes : la toute nouvelle Agence de l’innovation industrielle, l’Agence nationale de la recherche, les réseaux de recherche, Oseo, la Caisse des Dépôts, les ministères, les collectivités territoriales… Et le plus souvent, un projet labellisé par le pôle doit ensuite entreprendre, organisme par organisme (chacun ayant bien sûr des procédures, des exigences et des modes d’intervention différents) le parcours du combattant du demandeur de subventions (ou d’aides remboursables, etc.). On imagine le désarroi des PME. Apparemment, les grands groupes s’en inquiètent aussi. Souhaitons donc que ces difficultés disparaissent au terme de cette période de rodage.

Mais les questions les plus lancinantes sont celle de l’approche des processus d’innovation que traduisent les pôles de compétitivité et, de manière très liée, celle de la place des jeunes entreprises innovantes dans le dispositif. Lors d’une conférence récente, le représentant de l’un des grands pôles de la région parisienne en convenait sans fard : pour lui, les pôles de compétitivité ne s’adressent pas vraiment aux start-ups. Tout le monde ne dit pas cela aujourd’hui ; à la demande du gouvernement, Oseo et la Caisse des Dépôts, en particulier, mettent en place des interventions spécifiquement destinées aux PME impliquées dans les pôles. Mais on peut se demander si cela suffira, pour plusieurs raisons de fond.

Tout le dispositif des pôles de compétitivité repose sur l’idée de projets. Les pôles ont dû présenter leur « projet » en remplissant de lourds dossiers, en répondant à une longue liste de critères définis au niveau national. Puis ils sélectionnent eux-mêmes des projets (de préférence d’une certaine taille) pour les faire financer et les accompagner. L’avantage est de contraindre chercheurs et innovateurs à se fixer des objectifs et à définir des critères de réussite. Mais le risque en retour consiste à revenir à une forme de planification à plus ou moins long terme de l’innovation qui – en tout cas dans le domaine des applications et des services, que nous connaissons mieux que d’autres – s’est révélée assez inopérante dans les années passées. Rappelons qu’à notre connaissance [1], depuis 15 ans, aucune des innovations majeures dans les services et les usages de l’internet ne provient des grandes entreprises ou des laboratoires de recherche spécialisés dans les TIC. Comment les pôles de compétitifs faciliteront-ils l’emergence de ce type d’innovations de rupture et « d’en bas » – et surtout, leur développement ultérieur ?

Cela paraît difficile en l’état, d’autant que le fonctionnement et l’animation des pôles, entendus comme réseaux humains plutôt que comme systèmes de financement et d’accompagnement de grands projets, ne semble pas considéré comme une priorité par la plupart d’entre eux. La réussite des « vallées » et autres « corridors » innovants du monde entier repose autant sur la densité des relations entre les hommes, que sur leur capacité à drainer des financements : on se retrouve lors de soirées, on se croise au café, on se pique du personnel, on s’échange des tuyaux (voire des clients)… Les pôles de compétitivité doivent aussi nourrir et se nourrir de ce « bouillon de culture », devenir des lieux de désordre d’où émergent idées, questions, petits et gros projets. La manière dont la plupart d’entre eux s’organisent aujourd’hui (sous l’égide du Préfet de région), en partie rendue inévitable par la complexité du système et des jeux d’acteurs, augure mal d’une quelconque relation positive à l’idée de désordre…

Enfin, du point de vue des PME, la question – au-delà du financement de l’innovation – demeure avant tout celle de l’accès au marché, de la confiance qui conduira les grands donneurs d’ordres à faire appel à elles plutôt qu’aux solutions rassurantes, mais moins innovantes, de leurs grands concurrents. Les pôles de compétitivité ne peuvent pas répondre à cette dernière question. En revanche, l’appel relayé de toute part (et apparemment entendu par le gouvernement et quelques grandes entreprises) en faveur d’un « small business act à l’européenne » reste pleinement d’actualité.

Daniel Kaplan

[1] Nous formulons cette affirmation comme un défi : nous serions ravis que l’on nous démente ! Mais depuis plusieurs années que nous émettons cette provocation, personne ne l’a encore fait. N’hésitez pas !

À lire aussi sur internetactu.net

13 commentaires

  1. Je partage pleinement cette analyse et ces constats. On ne peut que constater que les prévisions des observateurs – entre autres exprimées lors de l’UP FING il y a six mois – sont malheureusement en train de se réaliser, éclairant une fois de plus que la carence est dans le management de l’innovation. Je vais finir par croire qu’il y a une raison culturelle à cette faillite permanente.

  2. On peut lire aussi l’entretien accordé par Gilles Duranton, professeur d’économie à l’université de Toronto, dans le supplément Économie du Monde, daté du 22 novembre. Il cite notamment une étude, réalisée à Harvard, dont la conclusion est sans appel : sur 773 pôles de compétitivité mondiaux, il n’y en aurait qu’un seul, le pôle taïwanais de Hinshu dont « le succès repose principalement sur une intervention gouvernementale ».

  3. Street fighting MAN:

    Allergie à l’innovation et féodalité, organisation du désastre.

    Je suis d’accord avec l’assertion de Daniel et sur cette descente aux enfers de quinze ans, car c’est bien le moment où j’ai commencé de me heurter à ces murs: mais ce n’est pas une raison « culturelle » comme je l’ai cru aussi pendant quelques années et jusqu’à voir le film « Ridicule ». Derrière cette « faillite permanente » il y a bien
    – une volonté (« que rien ne change », devise de la féodalité)
    – une organisation (République devenue bananière).

    Que faire ? …continuer le combat …. car ce ne sont pas des « pôles » de compétitivités qui sont nécéssaires mais des essaims d’innovateurs….mais cela terrorise l’ordre établis.

  4. Il en est de même avec l’émergence des nanotechnologies ? La mise en place d’un organisme en Rhône-Alpes peine à voir le jour. Les besoins et attentes sont différents pour des méthodes de travail que tout opposent (financement, décalage entre univers de la recherche et monde de l’industrie…).

  5. Coopération métropolitaine : une voie de réconciliation avec le Politique ?

    De nombreux discours et écrits dénoncent régulièrement la morosité des Français et leur défiance grandissante vis à vis de la vie politique. Le souhait d’une démocratie plus participative est souvent exprimé au sujet de la société civile ou de la société du savoir. Rares sont pourtant les occasions concrètes de mise en œuvre proposées à nos concitoyens et qui seules pourraient amorcer une telle avancée.
    Une opportunité de ce type risque aujourd’hui de passer inaperçue par de nombreux Français : l’Appel à coopération métropolitaine de la Datar qui vient de sélectionner 15 métropoles parmi les plus importantes de France. En effet l’Etat s’engage à accompagner un maximum d’acteurs de ces territoires afin qu’ils puissent réfléchir avec leurs élus locaux à un devenir mieux partagé. Il s’agit de relever des enjeux de visibilité et d’attractivité au sein de l’Union Européenne. Une alliance stratégique est préconisée entre des grandes villes de France qui prises isolément ont un déficit dans ces deux domaines par rapport à leurs concurrentes en Europe. Le processus est suffisamment long, il se déroulera jusqu’à fin décembre 2006 et structuré, il mettra en œuvre des groupes de travail par thème, pour assurer une réflexion de fond. On peut l’envisager comme une base de réconciliation entre les citadins et le « Politique »

    Cette initiative aborde deux axes de progrès qui méritent d’être partagés par tous ceux qui espèrent une amélioration de la création de richesse dans notre pays :

    Sur le plan civique et politique ce texte sollicite spécifiquement la société civile citoyenne dans le cadre notamment des Conseils de développement. Ceux-ci sont installés aujourd’hui dans la plupart des grandes agglomérations dynamiques par des collectivités qui souhaitent les associer à leurs réflexions prospectives. Leurs délégués seront conviés au coté de ceux des CCI, des Autorités organisatrices de transport, du Monde universitaire, des Inter Scot à participer aux groupes de travail. Ils peuvent y apporter notamment le recul d’un éclairage de bon sens et d’une ambition collectivement établis par leurs travaux annuels.
    L’Appel favorise en France une culture de la coopération entre des entités de toute nature qui souhaitent rester autonomes, mais ne renoncent pas pour autant à réaliser ensemble les progrès qu’elles ne peuvent réaliser seules. Les exemples d’alliances telles que celles autour de Metz / Nancy/…., de Lyon / Grenoble/…, de Rennes / Nantes/…, représentent un grand pas pour l’efficacité socio-économique et le développement culturel des régions françaises dont les métropoles sont les moteurs.

    Sur le plan économique et de l’emploi, bien qu’occulté par la légitime médiatisation organisée autour des Pôles de compétitivité, l’Appel à coopération peut offrir à ces derniers une complémentarité décisive. Le croisement de filières technico-industrielles avec les ressources de l’Economie territoriale représente une des clés à la création tant recherchée d’authentiques clusters français. En effet les recommandations qui seront faites par les groupes de travail, préfigureront les très importants investissements financiers qui se négocieront lors des prochains Plans Etat / Régions.
    Elles pourront viser tant la mobilisation de ressources financières régionales qui font encore défaut pour les étapes de pré-industrialisation des secteurs innovants, que toutes les synergies nécessaires avec les filières connexes, que la mise à disposition des fonctions métropolitaines supérieures indispensables et la constitution de territoires dits « intelligents » offrant un contexte attractif et convivial.

    A cet égard il est intéressant de noter que hormis l’Ile de France (qui n’est pas concerné par l’Appel ; est-ce une autre raison de l’absence de communication ?) la quasi totalité des Pôles, qu’ils soient à vocation mondiale ou régionale, est située dans les 15 territoires retenus par la Datar.
    Ce n’est pas une coïncidence fortuite encore devons-nous en être conscients, être créatifs et bâtir sur la convergence exceptionnelle qui est actuellement offerte.

  6. Cette situation est culturelle ds le sens de l’esprit jacobin, chez nous il appartient aux énarques de manager la recherche.
    Mais n’est ce pas la suite logique qui fait que la France est le seul pays au monde qui confie sa recherche (du moins 80% de ses crédits) à des fonctionnaires ?
    Bureaucratie et cloisonnement sont les 2 mamelles de la recherche Française.

  7. J’approuve pleinement ton analyse mais il me parait y manquer une composante essentielle du bouillon de culture que tu décris, petit complément avec lequel je pense que tu seras d’accord, plus important encore que le SBA: c’est le role des business angels que tous les financements publics et le venture capital ne remplacera jamais :

    La création d’entreprise ? En tant que telle elle ne pose plus aujourd’hui de problème et notre taux de création est même supérieur aux US, mais pour celà la love money suffit.
    L’innovation? L’analyse historique montre que sur ce plan nous n’avons rien à envier à personne
    Le Capital Risque? Il déborde d’argent et se plaint de ne pas trouver assez de « bons » projets.

    alors?

    Eh bien un benchmark avec les pays anglosaxons montre que l’échelon manquant ce sont les business-angels, entrepreneurs dans l’ame, qui ont une expérience de management (souvent anciens chefs/créateurs d’entreprises) capables de juger des hommes des projets, reconnus par les marchés et les financiers dans leur domaine de compétence, avec un large carnet d’adresse et un peu d’argent:

    la « love money » pour la création dépasse rarement 100k€ et le capital risque ne « se penche pas » sur des dossiers qui demandent moins de 2M€ (à cause des couts d’instruction et de gestion 200k€ rapporté au dossier retenu, pas de compétences pour évaluer un projet en émergence qui n’a pas de track record). lors de sa dernière assemblée il s’est plaint de la concurrence d’Alternext!!

    reste un immense gap (100k€ -2 M€) qui tel un plafond de verre empêche nos PME innovantes de passer au stade de « gazelles » ou entreprises de forte croissance (sur ces dernières années il y a 10 fois moins de Business angels et 10 fois moins d’emplois créés dans ce type d’entreprises en france qu’en grande Bretagne!). le miracle de la silicon valley et de ses homologues dans les autres pays (Inde, Chine) repose largement là dessus et il faut savoir qu’aux US les BA représentent 25 Milliards de $ d’investissement annuel soit davantage que le VC.

  8. Plusieurs projets européens ont pour objectif de développer des outils en ligne destinés à la mise en place de réseaux de croissance et d’innovation pour les PMEs. Les premiers outils sont disponibles en Open source. Ils ne s’agit pas simplement d’outils de collaboration en ligne… L’exemple du projet DBE ( http://www.digital-ecosystems.org ) me parait un bon exemple ( pas de participant Francais ! ). Il me parait probable que les innovations dans ce domaine trouveront aussi des applications dans le financement des projets de ces PMEs. Je ne doute pas que des financiers s’y interesserons…

  9. du fait de ses raisons ‘culturelles’ que nous continuons activement a cultiver… c’est pour ca que tout ceux qui ont un projet novateur ‘fuient’ vers les etats unis et autres pays ou les BA sont quand meme moins bureaucrate qu’ici et peut etre un tantiner plus visionnaire.

  10. L’impact des poles de compétitivité au niveau des entreprises se situe principalement dans la mise en réseau des structures académiques, pme et grands groupes. Les synergies et les partenariats qui s’ouvrent sont encourageants et justifient à eux seuls la mise en place de ce dispositif.
    Cependant le financement de l’état est faible est morcelé en X projet. De plus la charge et le coût humain de la mise en place des différents dossier sont très élevés. Pour une PME il n’est pas stratégiquement efficace de rentrer dans ses processus là. Il est préférable de suivre les démarches d’un grand groupe que d’initier un projet en interne.

  11. Ce qui manque surtout aujourd’hui, c’est l’état d’esprit pour créer des entreprises.
    Hors, cet envie de créer et d’innover est désormais étouffée par le secteur publique qui attire de plus en plus de personnes diplômées, qui ne recherchent plus que la sécurité. Ces derniers finissent par s’y « encrouter » dans ce qui est aujourd’hui un gigantesque amalgame dont le sens se délite au fur et à mesure que la taille augmente.
    Il faut avant tout changer l’état d’esprit, ce qui n’est pas le chemin pris par nos amis énarques. Et pour cause, ils sont les premiers concernés en se blotissant sous les ailes de l’Etat, à faire des annonces qui ne sont plus que de la communication : un pure exercice scolaire dénué de tout rapport avec la réalité …
    Pour changer cet état d’esprit, il faut rendre insécurisé et décourageant le secteur publique pour rediriger les diplômés vers le secteur privé, et ainsi stimuler la recherche et l’innovation : le principe du vase communiquant …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *