La tentation d’Orwell, ou Big Brother décomplexé

Jusqu’où la Science-fiction peut-elle nourrir l’imaginaire scientifique et les choix politiques ? 1984, de Georges Orwell, a-t’il plus fait pour la lutte contre le totalitarisme ou bien, a contrario, a-t’il précisément donné des idées à ceux qui font le pari des technologies sécuritaires, au nom de la défense de la démocratie ?

Jusqu’où la Science-fiction peut-elle nourrir l’imaginaire scientifique et les choix politiques ? 1984, de Georges Orwell, a-t’il plus fait pour la lutte contre le totalitarisme sous toutes ses formes, ou bien, a contrario, a-t’il précisément donné des idées à ceux qui font le pari des technologies sécuritaires, au nom de la défense de la démocratie ?

Big Brother, Hitler stylePour David Brin, auteur de Science-fiction passionné de prospective, les scénarios catastrophes constituent probablement l’un des meilleurs moyens de se prémunir des dérives à venir : plus nous aurons peur, mieux nous serons armés pour les anticiper, et donc peut-être les éviter. 1984, de Georges Orwell, aurait ainsi constitué l’un des meilleurs vaccins qui soit à l’encontre du totalitarisme et de l’avènement d’une société de surveillance et de contrôle.

« La société de contrôle de demain est-elle déjà une attraction ?«  se demande en revanche Fabrice Fernandez, qui enseigne la sociologie de la déviance à l’université du Havre. Il y a quelques années, il avait été invité, avec d’autres sociologues du CNRS, à participer à un projet d’exposition interactive initialement intitulé « 3001 l’odyssée de l’espace« . Trois vaisseaux spatiaux devaient y entreprendre un voyage intergalactique d’une durée de 300 ans avec comme objectif de coloniser une autre planète.

Amateur de Science-fiction et intrigué à l’idée de travailler avec des écrivains de SF comme Claude Ecken, j’avais tout d’abord répondu positivement à cette demande. Mais bien vite quelque chose m’ennuyait : comment penser une forme d’enfermement qui durerait sur plusieurs générations ? Comment penser et faire en sorte que des individus ne se rebellent pas ou que cette rébellion ne remette pas en cause le projet initial ? Et surtout pourquoi, au delà de l’enthousiasme science fictionnel et même en laissant de côté la contradiction entre ce projet de réflexion et mes propres valeurs, pourquoi est-ce que je dépenserais de l’énergie à imaginer un système totalitaire « parfait » ? Quel en est le but ? Une attraction dominicale de plus à découvrir en famille ? (…) On pourrait dire que l’imaginaire comme l’opinion ça se travaille… à l’avance.

Orwell a fustigé Big Brother… et dénoncé des communistes

Big Brother, Staline styleIsaac Deutscher, journaliste et historien, fit partie des 38 « crypto-communistes » (dont les acteurs Charlie Chaplin, Michael Redgrave et plusieurs journalistes) dénoncés au Foreign Office par… Georges Orwell en 1949, un an après la rédaction de 1984, et un an avant sa mort (l’accusation est vertement dénoncée en commentaire, plus bas).

Rappelant à quel point, à son époque (1948), le roman d’Orwell servit à promouvoir les valeurs de la démocratie face au péril rouge, il écrivait en 1954 que « des deux côtés de l’Atlantique, la télévision, le cinéma ont familiarisé des millions de spectateurs avec le visage menaçant de Big Brother, avec le cauchemar de l’Océania, supposée être communiste. Le roman a été utilisé comme une sorte de superarme idéologique dans la guerre froide. La peur instinctive du communisme, qui a submergé l’Ouest après la seconde guerre mondiale, a été reflétée et concentrée dans 1984 comme dans aucun autre roman ou document. »

Mais si, pour Fernandez, « ce que dénonçait Orwell, la surveillance politique et le totalitarisme, la surenchère technologique, la manipulation, la désinformation, la suspicion, etc., a été utilisé certes pour critiquer le communisme (…) toutes ses techniques, dont certaines relevaient quand même de l’anticipation quand Orwell les a décrites, ont été mises en place pour se défendre de ce communisme (la chasse aux communistes aux Etats Unis, la surveillance des citoyens, l’écoute, le mensonge, la propagande par l’utilisation de nouvelles techniques)« .

De même, et alors que le roman d’Orwell sert surtout aujourd’hui à stigmatiser les dérives sécuritaires des technologies de surveillance et de contrôle de l’information et des individus, leur développement et le soutien politique dont elles bénéficient se font eux aussi au nom de la défense des droits de l’homme et de la démocratie, sur fonds de lutte contre le terrorisme et l’insécurité.

Torturer au nom de la liberté

Travaillant la sociologie du risque, de la déviance et du contrôle social, Fernandez relève bien ce paradoxe :

Big BrotherPour résumer ma pensée, je dirais que Orwell a posé avec 1984 un univers qui s’est lentement glissé dans nos imaginaires et nos manières de penser, qui a participé à poser les termes du débat sur la gouvernance des populations dans l’objectif de nous permettre de nous dégager de ces formes d’oppressions et de peurs qui résident tout d’abord en nous (« si vous désirez une image de l’avenir » nous dit le tortionnaire de 1984, « imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement« ). Mais pour cela il faut que la peur diminue et que la conscience progresse, dans le cas contraire nos peurs suppriment le sens. Ne parvenant pas à donner du sens à notre vie individuelle et sociale, on devient alors soi-même expert du double langage, du double jeu et de la double pensée, on torture au nom de la liberté, on théorise habilement pour faire accepter l’oppression de l’homme, on devient « spécialistes de l’histoire employés à refaire le passé pour justifier le présent« , etc. Ce qui devait être un avertissement pour le futur, est travesti, déformé, découpé pour ne garder que des images sécurisantes et expurgées de sens pour devenir le futur « acceptable » avec notre accord tacite, par démission de la pensée. On est dans l’idéal technologique, le futur sans conflit…

Big Brother au service… de la démocratie

Banalisé, décomplexé, « Big Brother » ne fait plus peur. A la manière des jeux du cirque, sa déclinaison « téléréalité » contribue, dans le monde entier, à l’acceptation du modèle panoptique de contrôle social décrit dans Surveiller et punir.

Big Brother, democratic styleL’informatisation de la société et le développement exponentiel des NTIC ont, paradoxalement, également contribué à banaliser la notion même d’atteinte à la vie privée.

Ainsi, l’affaire de la carte Sesam Vitale -qui était d’autant moins susceptible de garantir la protection de la vie privée de ses porteurs que les mécanismes de sécurité n’avaient tout simplement pas été activés- n’a même pas fait scandale, ni débat.

Et la majeure partie des citoyens semblent aujourd’hui prêts à sacrifier leurs libertés en échange d’un peu de sécurité (pour Benjamin Franklin, ils ne mériteraient dès lors ni l’une ni l’autre).

Au-delà même de l’instrumentalisation politique qui peut être faite du terrorisme et du sentiment d’insécurité, la tentation, qualifiée d' »orwellienne« , de surveillance et de contrôle telle qu’exprimée dans 1984, n’est plus l’émanation des seuls pouvoirs en place, mais de plus en plus externalisée auprès de la société civile, et du secteur privé.

Qu’on le perçoive comme une réponse légitime à des menaces réelles, ou comme une dangereuse fuite en avant, le phénomène est tel que l’on est, paradoxalement, passé d’une vision top down à un modèle bottom up. Et ce qui fut pensé comme une dénonciation des régimes totalitaires se retrouve aujourd’hui mis en oeuvre par les démocraties, au nom de la lutte contre les ennemis de la liberté.

« Une stratégie vendéenne en face du tsunami numérique »

Dans un entretien récemment accordé à la revue Multitudes, Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique, le psychanalyste Jacques-Alain Miller, cherchant à théoriser les (petites) actions de résistance à la surveillance technologique que l’on voit poindre ici ou là, n’en demeure pas moins (relativement) optimiste :

Un ordre numérique se met en place sur la planète, et nous verrons des phénomènes par rapport auxquels le luddisme, la destruction des machines, n’aura été que la maladie infantile : nous avons commencé à voir ce qu’il va en être avec le 11 septembre. C’est-à-dire l’utilisation même du processus numérique pour contrer les servants du processus numérique. Et tout ce qui sera fait pour développer le processus numérique et contrôler ses adversaires servira inévitablement ses adversaires, tôt ou tard. Encore une fois, nous entrons dans le monde qui a été pressenti par les artistes, par les écrivains ; nous entrons dans le monde de Metropolis, dans le monde d’Orwell, dans le monde de Kafka. (…) Pour résumer et terminer : moi qui suis machiavélien, je pense qu’il faut raisonner dans les termes de l’avant-dernier chapitre du Prince, à savoir qu’il ne faut pas rêver de vaincre ce processus. Tant que le transfert de l’humanité à ce savoir numérique durera, il est vain de combattre frontalement. En revanche on peut et on doit construire ce que Machiavel appelle des digues, il faut une stratégie du bocage… Une stratégie vendéenne en face du tsunami numérique !

Jean-Marc Manach

Voir aussi, en apparté sinon en complément, les enregistrements audio et vidéo du Mois de la Science-Fiction de l’École normale supérieure, qui se tenait en mai dernier.

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7 commentaires

  1. Jusqu’où peut-on recycler un roman (aussi précurseur soit-il) écrit il y a plus d’un demi-siècle pour expliquer des phénomènes technologiques en constante évolution dont les fonctionnements et les dysfonctionnements se déroulent sous nos yeux? L’invocation rituelle de 1984, et dans une certaine mesure du Surveiller et Punir de Foucault ne traduisent-ils pas une certaine parresse intellectuelle qui préfère les analogies un peu facile à une analyse plus approfondie et empirique de notre réalité? Au panoptique de Bentham et de Foucault, ne doit-on pas plutôt privilégier le synoptique de Mathiesen, une situation inverse où beaucoup de monde regarde la même chose? La banalisation de la surveillance dans les rapports familiaux (parents qui gardent un oeil sur leur progéniture par le biais de webcam cachées ou de services de localisation des téléphones portables) et de travail dépasse de loin le simple modèle d’un État opprimant ses citoyens. Par ailleurs, le bien fondé du mythe de l’efficacité des technologies de surveillance reste encore à démontrer. Pour tous les milliards engloutis dans les grandes oreilles de la CIA et de la NSA, les résultats en la matière semblent bien maigres. Abandonnons le fétichisme intellectuel de certaines références incontournables pour nous retrousser les manches et défricher le champ des recherches sur la surveillance: non pas celle des romans ou des traités de philosophie, mais celle qui est menée de manière de plus en plus routinière et qui nous est présentée sous un jour quasiment ludique (http://securisphere.blogspot.com/2006/06/le-ct-ludique-de-la-surveillance.html)

  2. Une réaction à vos messages :
    http://fabricefernandez.wordpress.com/tag/la-societe-de-controle-et-les-anneaux-du-serpent/

    « Suite aux nombreux messages que j’ai reçu concernant le billet sur “ La société de contrôle de demain “, je tenais tout d’abord à remercier toutes les personnes qui ont repris et approfondi certains des points que j’ai abordés et toutes celles qui m’ont témoigné leur gratitude.

    Vous êtes nombreux à rapporter cette thématique du contrôle au domaine des surveillances technologiques, de la biométrie des automates intelligents ou encore de la nanotechnologie, et ce à raison… »

    Lire la suite:

    http://fabricefernandez.wordpress.com/tag/la-societe-de-controle-et-les-anneaux-du-serpent/

  3. Une réaction à vos messages :
    http://fabricefernandez.wordpress.com/tag/la-societe-de-controle-et-les-anneaux-du-serpent/

    Suite aux nombreux messages que j’ai reçu concernant le billet sur la société de contrôle de demain, je tenais tout d’abord à remercier toutes les personnes qui ont repris et approfondi certains des points que j’ai abordés et toutes celles qui m’ont témoigné leur gratitude.

    Vous êtes nombreux à rapporter cette thématique du contrôle au domaine des surveillances technologiques, de la biométrie des automates intelligents ou encore de la nanotechnologie, et ce à raison…

    Lire la suite:

    http://fabricefernandez.wordpress.com/tag/la-societe-de-controle-et-les-anneaux-du-serpent/

  4. Le synoptique est un modèle très intéressant, que l’on retrouve aussi dans le concept de « sousveillance« ; cela dit, pour ce qui est des technologies sus-citées, il s’agit bien de panoptique : les citoyens ne sachant généralement pas qu’ils sont surveillés ne peuvent donc encore moins « surveiller les surveillants ».

    Pour ce qui est de la (relative) efficacité desdites technologies, j’en ai déjà longuement parlé, notamment dans « La surveillance high tech est-elle soluble dans le low tech ?.

    Enfin, je ne vois pas ce qu’il y a de « ludique » dans les technologies de surveillance : vous écrivez vous-même à ce sujet qu' »on ne peut qu’être frappé par la douce acclimatation qui est proposée aux plus jeunes d’un monde où le fait de se soumettre à des contrôles de plus en plus intrusifs devient un jeu dont les conséquences négatives sont soigneusement occultées« .

    Voir, à ce titre, les extraits caviardés du sinistre « Livre bleu » du Gixel, qui veut éduquer les enfants, dès l’école maternelle, aux « vertus » des technologies de surveillance.

  5. Il est absolument sidérant qu’une telle énormité : « Orwell a fustigé Big Brother… et dénoncé des communistes » puisse encore être publiée en 2006.

    Je vous cite :
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    Orwell a fustigé Big Brother… et dénoncé des communistes
    Isaac Deutscher, journaliste et historien, fit partie des 38 “crypto-communistes” (dont les acteurs Charlie Chaplin, Michael Redgrave et plusieurs journalistes) dénoncés au Foreign Office par… Georges Orwell en 1949, un an après la rédaction de 1984, et un an avant sa mort.
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    Lisez donc :
    George Orwell devant ses calomniateurs : quelques observations, Paris, Ivrea/Ed. de l’Encyclopédie des nuisances, 1997. ISBN : 2-85184-260-9
    et si vous n’en avez pas le temps reportez vous là.
    http://www.republique-des-lettres.fr/242-george-orwell.php
    http://monde-libertaire.info/article.php3?id_article=1744

  6. Intéressant en effet de revenir sur cet excellent ouvrage, 1984. Il fait d’ailleurs partie des livres de chevet, la relecture est tout à fait intrigante…

    Mon avis : toutes les mesures techniques sont au point pour que ce qu’avait prédit Orwell se réalise. Le Big Brother est donc pour moi potentiellement là. Mais est-il (déjà) là, qui le sait vraiment.

    En tous les cas, la gestion de l’identité numérique, me pose de plus en plus de questions…qui demeurent pour moi sans réponse claire. Cf l’article sur mon blog sur les pétitions en ligne & l’identité numérique…

  7. Juste cette phrase qui m’a fait réagir à la lecture : « Mais pour cela il faut que la peur diminue et que la conscience progresse, dans le cas contraire nos peurs suppriment le sens. »

    N’avez-vous pas rédacteurs ou encore lecteurs cette sensation terrible que tout est fait pour entretenir la peur et éviter de développer la conscience ? Je vois toutes ces nouvelles générations qui arrivent et si peu, trop eu ont appris à penser, à réflechir, remettre le monde en question. On se moque bien des USA ou une part franche de la population est peu éduquée et est à la merci de la peur de l’autre et de l’anéeantissement des consciences programmées par le gouvernement et les médias qui les asservissent littéralement… mais ça devient valable partout, et même en France, de manière plus marqué depuis environ 5-10 ans…

    J’ai de grosses craintes pour l’avenir, et je ne suis pourtant pas du genre alarmiste…

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