Humanoïdes, trop humanoïdes ?


Alors que la création de robots humanoïdes ne suscite guère l’intérêt des chercheurs occidentaux, qui trouveraient plutôt chez les insectes leur source d’inspiration, les asiatiques, notamment les Japonais, investissent bien plus dans la création d’androïdes. Quelle peut en être la raison ? De façon plus générale, pourquoi les robots japonais sont-ils charmants, sympathiques, kawaii pour employer ce terme spécifiquement nippon ? Et ce, alors que leurs équivalents américains ou même occidentaux sont affreux, repoussants, pour ne pas dire franchement terrifiants, à l’instar de ce robot « émotionnel » créé en Grande Bretagne par Kevin Warwick en 2003, qui s’est avéré tellement effrayant qu’on a interdit aux moins de 18 ans d’interagir avec lui ?

C’est là dessus que s’est interrogé Timothy Hornyak, dans son récent livre Loving the machine, the art and science of japanese robots (« Aimer la machine, l’art et la science des robots japonais » – Amazon) .

La première cause d’une telle divergence de vision pourrait tout simplement être la source de financement :

« En Amérique, une grande partie des travaux sur l’Intelligence Artificielle et la robotique est effectuée par les militaires, explique-t-il. Quand je vois certains des robots de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), comme ce robot mitrailleuse monté sur pneus, j’ai l’impression de faire face à la première génération de Terminators. »

Autre facteur, le vieillissement rapide de la population japonaise, qui nécessiterait la multiplication des robots androïdes pour s’intégrer à la population humaine âgée et lui venir en aide . Takeo Kanade, qui fut directeur du Robotics Institute , confirme le point de vue de Horniak et voit dans ce besoin d’insertion dans la société une des sources majeures de la différence entre robots asiatiques et américains. « Le coût du travail aux Etats-Unis n’est pas très élevé, explique-t-il. Il est facile d’employer un humain pour nettoyer la maison, tondre la pelouse ou déplacer les meubles, pourquoi utiliser un robot ? » Les machines américaines sont donc essentiellement conçues pour effectuer des travaux trop difficiles ou trop dangereux pour être réalisés par des humains, par conséquent imiter ces derniers ne présente pas grand avantage. Au contraire, l’état de la démographie japonaise crée une demande de robots personnels pour l’exécution de tâches quotidiennes et qui doivent donc se fondre avec harmonie dans l’environnement.

Il y aurait d’autres causes, plus culturelles.

On ne saurait tout d’abord sous-estimer l’influence des manga, notamment ceux des années 60, l’époque d’Astro Boy, qui aurait fortement marqué les concepteurs nippons. Enfin, il y a l’influence de la religion, qui tendrait à laisser se développer envers les robots une attitude plus affective, moins méfiante. Le Shinto, l’une des plus vieilles religions animistes du monde, reconnaît en effet aux objets inanimés la possession d’une âme immortelle. Mais le bouddhisme japonais n’est pas en reste :

« Dans les temples bouddhistes, rappelle Hornyak, il n’est pas rare de voir des cérémonies funéraires ou d’actions de grâce en l’honneur d’outils comme les aiguilles » et de citer Masahiro Mori, roboticien et bouddhiste :

« Comme toute chose, les androïdes avancés possèdent la nature du Bouddha : la capacité d’Illumination. Elle est en toutes choses pas seulement chez les robots qui ressemblent aux humains. » Un point de vue qui ne se limite pas aux bouddhistes japonais, puisque le Dalai Lama , qui est tibétain, semble partager les mêmes idées :

« Il est difficile de dire [qu’un ordinateur] n’est pas un être vivant, qu’il ne possède pas de cognition, même du point de vue bouddhiste. La conscience n’émerge pas de la matière, mais un flux de conscience peut éventuellement s’incarner en elle. La question de savoir si la structure physique d’un ordinateur peut acquérir la capacité de servir de base à un tel flux pourra uniquement être résolue avec le temps. »

Bref, la question de l’intelligence, voire de la conscience des machines, ne trouble pas autant les asiatiques que nous. Et considérer un robot comme un compagnon familier y apparaît bien moins inquiétant qu’en Europe ou aux Etats-Unis.

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5 commentaires

  1. Disons que la question de la conscience des machines intéresse les japonais, mais qu’elle ne représente pas forcément, pour eux, une menace.

    On peut comparer à ce propos les productions culturelles dans ce domaine, entre la science-fiction occidentale (voir récemment « I, Robot » pour les américains, et « Innocence » pour les japonais). L’intelligence artificielle, pour Oshii, peut être dangereuse, mais ne l’est pas nécessairement.

  2. Bonjour,

    L’article parle des USA et de l’Asie, mais il y a une start up Française, ALDEBARAN Robotics, qui developpe pour vendre des humanoides; le projet est assez avancé, avec une orientation qui n’est ni militaire americaine, ni mécanique asiatique…

    En complément à l’article, la culture, en partie façonnée par la religion me semble bien la premiere raison de cette différence de perception des robots humanoides en Asie ou en Occident; Chez nous, il y a ce qui a une âme (les humains) et le reste; il y a réellement un gap entre les deux mondes, et les humanoides sont un peu perçus comme une tentative pour le monde d’en bas d’entrer dan le monde d’en haut; alors qu’en Asie, il y a une continuité entre les choses, les plantes, les animaux, les humains, et mettre les robots qq part n’est pas un problème; ils ne sont donc pas vus à la base comme mauvais, et peuvent donner tout leur potentiel de participation utile ou fun.

    Ceci dit, des que les robots donneront « envie de les acheter », parce que beaux, réellement utiles ou fun – chacun aura sa raison – l’occident ne sera pas en reste.

    Bruno Maisonnier, ALDEBARAN Robotics

  3. En même temps le meilleur robot, celui qui nous ressemble le plus et dans un monde que nous construisons à nos dimensions, ben c’est nous même.
    Je pense qu’il ne sera pas si compliqué de se faire greffer des puces pour faire la vaisselle inconsciemment par exemple tout en visualisant un film directement sur le nerf optique. Certes la connaissance du cerveau à ce niveau n’est pas acquise mais enfin nous arriverons nous même à apprendre à utiliser une telle puce.

  4. Dans le dernier numéro de Connection Science, Karl Mac Dorman, de l’école d’informatique de l’université de l’Indiana et Hiroshi Ishiguro, directeur du laboratoire de la robotique intelligente de l’université d’Osaka, publient « Moi robot, toi humain », un article où ils expliquent que les robots humanoïdes sont plus doués pour les interactions humaines. Via Roland Piquepaille.

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