Vers le web implicite

« Le concept du web implicite est simple », explique Alex Iskold de Read/Write Web. « Quand nous touchons l’information, nous votons pour elle. Quand nous venons sur un billet depuis un article qu’on a apprécié, nous passons du temps à le lire. Quand on aime un film, nous le recommandons à nos amis et à notre famille. Et si un morceau de musique résonne en nous, nous l’écoutons en boucle encore et encore. Nous le faisons automatiquement, implicitement. Mais les conséquences de ce comportement sont importantes : les choses auxquelles nous prêtons attention ont une grande valeur pour nous, parce que nous les apprécions. »

Le web nous donne justement l’occasion de capturer ce sur quoi nous portons de l’attention. Le web implicite est déjà une réalité, comme le montrent les moteurs de recherche et les moteurs de recommandations : nos gestes et actions en ligne révèlent nos intentions et nos réactions. Et d’en donner comme bon exemple, Last.fm, le moteur de recommandation de musique qui, se basant sur votre bibliothèque d’artistes préférés, vous recommande des chansons que vous ne connaissez pas. Nos achats, nos navigations, nos requêtes alimentent des moteurs de recommandation qui affinent le World Wide Web pour nous. « Nous sommes donc passés d’une toute puissance du lien hypertexte, point nécessairement nodal de développement du réseau et des services et outils associés, à une toute puissance du « parcours », de la navigation « qui fait sens », de la navigation « orientée » au double sens du terme », explique avec brio Olivier Ertzscheid. Bien sûr, cette attention portée à nos actions contient en germe des menaces sur notre intimité : pas tant sur le fait de monétiser nos parcours dans des logiques marketing propres au service qu’on utilise, mais plus encore des dérives d’exploitation tierces de nos profils. Que Google exploite notre historique de requêtes pour affiner les nôtres et nous proposer de la publicité adaptée quand on utilise ses services, soit, mais que ce même parcours bénéficie à l’un de ses partenaires ou à un autre service que je fréquente (ou pire, que je ne fréquente pas) posera certainement des questions plus profondes.

Le lien hypertexte a-t-il encore du sens ?
Le lien hypertexte va-t-il disparaître ? C’est l’une des implications terriblement provocatrice que suggère l’idée du web implicite. Le lien hypertexte, sous sa forme actuelle, nous conduit d’un endroit fixe à un autre endroit fixe, sans prendre en compte notre parcours, nos désirs, nos envies, le temps qui passe, l’actualité… En fait, ce n’est pas tant le lien hypertexte qui est appelé à disparaître que la stabilité de la relation entre deux documents que le lien créé. Demain, nos liens lieront des données, des documents et des données, des documents en train de se faire et des données à venir. Les liens se produiront tout seuls ou presque, au sein d’applications, à partir de nos traces et à partir de termes ouverts à l’interprétation. Le web devient un espace d’inférences, comme s’il mimait un début de capacité de raisonnement, lui permettant de s’adapter, de muter, selon l’environnement, pour mieux nous servir, voire mieux nous ressembler.

Nos liens vont devenir instables. Nos mots eux-mêmes ne seront peut-être plus que des inconnues dans des équations de phrases, des termes mouvants au gré de l’actualité ou des visiteurs pour mieux s’adapter aux contextes de chacun. C’est ce que montre par exemple une des nouvelles fonctions de Google Doc (une fonction qui date visiblement de novembre 2006, mais que Google Blogoscoped a mis en avant seulement récemment) : GoogleLookup. L’idée de GoogleLookup est assez simple : permettre d’interfacer les résultats d’un tableau avec des données issues du web. Le but : permettre à votre tableau aujourd’hui, à votre graphique et à vos textes demain, de rester à jour. En entrant une formule particulière, qui cherche les données sur le web, il est ainsi possible de créer un tableau où le nom du maire ou celui d’un ministre se met à jour tout seul, via l’internet (explications et limites actuelles des données interrogeables). Votre tableau de données peut aussi se connecter à des résultats sportifs ou à GoogleFinance et incorporer les dernières valeurs d’un marché (explications complémentaires). Les documents que nous rédigerons pourront demain citer des fonctions ou des données plutôt que des noms de personnes ou des chiffres, leur permettant de s’actualiser ou de se contextualiser seuls. Votre article sur Second Life ne citera plus le nombre d’inscrits au service au jour et à l’heure ou vous aurez écrit votre billet, mais le chiffre évoluera avec le temps en prenant en compte les données chiffrées émises par LindenLab.

Bien sûr, il a toujours été possible d’interfacer une base de donnée et un tableau, mais faire que cette base de donnée soit en prise directe avec un résultat de requête en ligne, en temps réel, est un pas de plus – sans compter le degré de simplicité et de complémentarité atteint qui semble mettre encore un peu plus le web en interaction avec lui-même. Dans la lignée de Freebase ou d’autres briques sémantique, ou du wiki sémantique (Google Doc a d’ailleurs souvent été évoqué comme un wiki évolué et réussi) que nous évoquions il y a moins d’un an, le web sémantique continue sa mue pour arriver jusqu’à nous.

Reste à ces applications et ces moteurs à s’affiner, à élargir leur périmètre et leurs modalités de requête : demain ils sauront ce que nous sommes capables de chercher selon l’heure de la journée, notre lieu de connexion, le lieu d’où nous venons, notre environnement applicatif ouvert, les actualités qui nous concernent…

Le lien hypertexte ne disparaîtra pas, car c’est lui qui rend ce web implicite possible, c’est lui qui en est l’armature, c’est parce que l’on fait des liens que les données prennent du sens comme le montre le PageRank de Google. Mais un autre web naît à côté de celui que nous connaissions. Assurément, comme le souligne encore Olivier Ertzscheid citant les théories de l’hypertexte de Vannevar Bush, « le parcours, le « chemin » (trail) importent au moins autant que le lien ». « Au moins autant », c’est dire si ce web est encore amené à progresser.

Hubert Guillaud

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6 commentaires

  1. bonjour,
    je reviens sur un point de l’article, concernant la mouvance perpétuelle des données d’un article, d’un tableau où tous les éléments se mettraient à jour implicitement…
    L’idée est certes séduisante, mais j’y vois un biais qui pose question.
    En effet, dnas le cadre d’un article, l’idée est de fixer une idée, une représentation des faits à un instant T. Si le contenu se met à jour en permanence, alors comment retracer un historique des faits ? comment s’assurer que les données mises à jour sont vérifiées, elles sont sans doute vérifiées à l’écriture de l’article mais qu’en est il lors des mises à jours ?
    en jouant les prophète du malheur, cette technique de mise à jour implicite, contient un biais dangereux, car si cette technique se généralisait, le ministère de la vérité n’aurait pas gran chose à faire pour « réactualiser » l’histoire.

    Si tout le contenu devient mouvant, à quoi arrimer nos certitudes, nos vérités ?

  2. belle remarque – mais on pourrait la retourner : si nos certitudes, nos vérités, nos inquiétudes et nos doutes sont devenus aussi mouvants, est-ce que ce n’est pas là que le Net devient un outil si performant et neuf ?

    moi j’aurais une autre question de fond : nous sommes, nous blogueurs, autant de micro ou nano « producteurs de contenus », mais il semble que les guerres essentielles, en ce moment, concernent les flux – les « univers » de netvibes, les agrégateurs genre wikio ou notre cher et militant rezo, l’agrégatif du CNL etc… ces agrégateurs vivent et « monétisent » (le mot est de Chapaz, un des responsables wikio et ex-netvibes) nos contenus, et peu à peu on a l’impression qu’ils deviennent notre seule porte de visibilité

    cela m’inquiète, dans l’accélération actuelle – et justement le poids que google met en ce moment dans la balance, pile à cet endroit là

  3. réflexion identique chez André Gunthert
    « C’est à ce dernier stade que l’on retrouve encore une fois le marché. Comme on a pu le constater lors du rachat de Flickr par Yahoo! ou de YouTube par Google (pour 1,65 milliards de dollars), l’élément décisif de la valorisation de la plate-forme est bien sa fréquentation, gage de revenus publicitaires pour les sociétés acquéreuses. Le paradoxe est que cette fréquentation est la conséquence directe du travail de valorisation produit bénévolement par les usagers eux-mêmes sur chaque contenu. »

    http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2007/07/06/459-un-marche-virtuel-une-nouvelle-economie-de-la-valeur-des-images

  4. On peut en effet s’attendre à voir émerger une partie du Web passif, remplaçant peu à peu l’interactivité par un « mywebtv » cherchant à occuper le plus d’heures de cerveau possible (les fameuses).

    Cet entertaiNet * sera alors le lieu de tout sauf du passé et de la mémoire, traces, regrets et actes manqués n’y seront pas invités. Le passé pourra être ressorti pour créer du contenu et être valorisé. Et puis il n’y aura pas le temps à perdre dans de longues soirées de recherche avide et de surf cafeïné : le Monde à découvrir sera en push.

    Il devrait néanmoins demeurer un Web manuel à côté des grandes chaînes, probablement plus pour des usages professionnels et scolaires.

    A+

    (*) Je crois qu’ici on a le droit d’inventer un truc par paragraphe, j’en profite, c’est pour ça que j’aime bien InternetActu je crois 😉

  5. Alexis Mons rebondit sur le sujet en évoquant surtout les modèles de business que ce « nouveau » web promet : « Le web implicite, ce n’est pas juste une question de moteurs de recherche qui tiennent compte de ce que nous sommes (comprendre de ce que nous publions, visitons, marquons ou notons), ce sont des processus inscrits dans les mécanismes du service pour qu’ils s’adaptent à ce que nous sommes et nous servent donc mieux, sans que cela empêche pour autant des parcours et choix déclaratifs.
    Le web implicite, ce n’est pas du design d’interface, c’est considérer les services au regard de ce qu’ils produisent en terme de connaissance utilisateur et de leur capacité à tirer profit de cette connaissance pour se contextualiser à l’attention de celui qui s’en sert. C’est déjà et comme je le suggérais semaine dernière, savoir bêtement adapter le service au degré d’implication de l’utilisateur. Si j’interagis beaucoup, j’aime que soit mis en avant le fruit et les modalités de cette interaction, et si je suis simple consommateur ou lecteur, j’apprécie à ce que l’information soit valorisée et non les commentaires au premier rapport. Une réponse aux problèmes de dosage des refonte média type USA Today. »

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