Demain, le 5e écran

Bruno Marzloff, sociologue et animateur du groupe Chronos, un cabinet d’études spécialisé dans les problématiques de mobilités et de déplacements, nous livre ici une réflexion sur l’avenir de notre relation à la ville, à notre environnement urbain, pour mieux comprendre comment nous allons interagir avec lui, et comment cet environnement même va devenir le support de nos médias. L’urbain est-il un média ?

brunomarzloff01.jpg« Le nouveau média, c’est les gens », disait Pierre Bellanger dans un récent article de Netéconomie (« Le réseau social : avenir des télécoms »). Si on entend par là l’extension du domaine du collaboratif au niveau du téléphone mobile, ce n’est pas une surprise. Certes, « la nouvelle culture est participative » et le prolongement de cette démarche dans la mobilité semble aller de soi, même si on ne peut que supputer aujourd’hui les formes que prendra cette culture une fois détaché des PC et de leurs grands écrans sédentaires. Mais le patron de SkyRock va bien plus loin dans son raisonnement. Ce qu’il a en tête, c’est une révolution en marche, dont il est aux premières loges à l’écoute de ses audiences. On peut tenter de le formuler de la façon suivante : l’individu mobile est un média (et l’individu se confond avec son mobile). Alors ce mobile (individu et machine) devient la tête de pont de sa communication et de sa diffusion. Il est récepteur, émetteur et relais.

Cette place centrale du mobile dans l’univers média se renforce, ajoute Pierre Bellanger, parce que : « Qui sait mieux ce que je fais, ce que je regarde, ce que j’écoute, avec qui je converse et où je me trouve que la machine qui porte ces activités ? » Le média s’inscrit dans la mobilité de l’utilisateur tout en lui donnant « l’entier contrôle de ses échanges. La modestie de son écran et de son clavier ne le limite pas : il pourra se brancher sur n’importe quelle machine, y apparaître comme une machine virtuelle et utiliser ainsi la machine support comme ressource y compris ses périphériques ». Le mobile prend ainsi le contrôle de ses alentours : « Un peu comme un iPod prend le contrôle d’une chaîne hi-fi sur laquelle il est branché ». Et Pierre Bellanger de conclure :  » C’est donc le petit terminal qui prend le contrôle du grand ».

Le « petit terminal » est un nouvel écran dans le sillage d’autres qui jalonnent l’histoire de la communication. Le 1er écran dans l’histoire des technologies est public, c’est la grande toile du cinéma. Le second est collectif, mais n’est plus public : c’est le poste de télévision. Le 3e est personnel et reste partageable : c’est l’écran de l’ordinateur. Le 4e, c’est le mobile. Il est sur soi, intime, je ne le partage pas et il m’accompagne partout où je vais.

Reste que cette évolution n’est pas achevée. Un 5e écran s’annonce déjà. Un écran parfois sans écran, voire même sans contact, ou au contraire relié à une multitudes d’extensions. Un écran qui accentuera cette évolution vers plus d’autonomie et plus de « mobilisation » (c’est-à-dire la capacité à mobiliser les ressources, l’empowerment comme on dit en bon anglo-saxon).

Ce 5e écran se compose de la panoplie :
1) des dispositifs publics technologiques (panneaux, bornes et autres),
2) des supports publics sans écrans, mais qui dialoguent avec les terminaux personnels dotés d’écran (mobiles, smartphones, iPod et autres lecteurs, audio-vidéo, consoles de jeux…),
3) voire, par extension, avec d’autres « terminaux » qui n’en sont pas dotés (cartes sans contacts, puces RFID…),
4) du jeu des mobiles eux-mêmes, car « le système d’exploitation de la machine individuelle devient un système d’exploitation de serveur « , comme l’expliquait Pierre Bellanger.

Erigé en homme cyborg par le truchement du mobile, l’individu dialogue avec les tags dont la ville se dote progressivement. L’urbain nomade navigue alors à partir du programme de son propre système d’information ; en dialogue en temps et en lieux réels ; en interaction continue aussi avec les autres nomades.

Ce média complexe intègre donc les individus dans une trame mouvante. Le 5e écran marque l’avènement de l’informatique ambiante, de l’Everyware comme l’appelle Adam Greenfield, dans son livre éponyme, Every[ware], la révolution de l’ubimédia (voir ici et ). Cet Everyware constitue le champ de développement du 5e écran et la nouvelle perspective servicielle et média de la ville. C’est aussi un des chantiers ouverts par le programme Villes 2.0 et un défi pour comprendre la ville de demain. L’Everyware est enfin une révolution par l’extension du pouvoir de chacun (mais aussi des opérateurs divers et des autorités) à l’espace public. C’est pourquoi dans la ville de demain, l’urbain est un média.

La « familiarité » que l’on peut ressentir vis-à-vis d’une ville ou d’un quartier, même lorsqu’on les découvre, est l’enjeu du 5e écran. On parlera plutôt de la « familiarisation permanente » dans une ville où tout change et bouge tout le temps. Autre façon de le dire pour Peter Morville auteur d’Ambient findability, il s’agit de donner aux gens les moyens de leur autonomie, de leurs navigations et de leurs arbitrages – l’auteur parle de liberté rendue aux individus (empowering individuals with information and choice). Comment ? La réponse selon lui tient dans un néologisme, la trouvabilité (findability, qui désigne « ce monde en émergence rapide où on peut trouver n’importe qui ou n’importe quoi, de n’importe où à n’importe quel moment »). Concrètement ? On passe du web à la ville, du lien au lieu. On google la ville comme on google le Web. La « trouvabilité » s’appuie sur l’existence de signes, de repères, de balises, d’informations dans la ville, de liens en temps et lieux réels, qui permettent la navigation et la sécurité en ville par exemple.

L’objectif de ce 5e écran, comme le montrent déjà certaines expérimentations, est de rendre la ville familière, de servir l’information et la transaction utilitaire, d’instaurer des dialogues entre citadins, de permettre à la foule d’accéder à l’information participative, sans oublier de faire place à l’imaginaire. Le 5e écran, c’est la ville. C’est l’urbain comme média. Ce sont des ondes, des marques, des signes, des écrans, des traceurs, des capteurs… C’est une ville augmentée d’information, ce sont les informations augmentées par la géolocalisation, c’est le pouls de la ville qu’on peut saisir en temps réel et auquel on peut participer, comme le proposait les projets Real Time Rome et son complément WikiCity.

Le 5e écran est le prochain levier d’une politique des villes. Il permet à l’urbain de s’exprimer. L’urbain devient média dans la ville, comme l’internaute l’est dans le Web 2.0. Le 5e écran ouvre un espace à une multitude d’acteurs qui prendront appui sur ces opportunités de dialogues pour communiquer des informations, des divertissements, des services, des offres diverses.

Mais si le champ est ouvert, la boîte de Pandore l’est aussi ! Le 5e écran peut aussi bien être un moyen du répressif, de la surveillance et des intrusions multiples. Il peut être à l’opposé le média collaboratif de la sousveillance (le système permet aussi de voir les voyeurs et ainsi d’établir l’équilibre d’une transparence réciproque, comme l’évoque David Brin dans The Transparent Society). L’histoire du 5e écran est encore une page blanche que les citoyens, les entreprises et les territoires écriront ensemble.

Bruno Marzloff

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