Notre culture numérique transforme-t-elle notre intelligence ?

Et si le rêve transhumaniste, de pouvoir télécharger (« uploader« ) son cerveau sur des machines était déjà en passe d’être réalisé ? C’est l’idée que soulève Clive Thompson dans Wired. Thompson fonde sa réflexion sur une étude publiée durant l’été par le neuroscientifique britannique Ian Robertson, qui montrait que les plus jeunes de nos contemporains étaient moins capables que les plus âgés de se souvenir d’un numéro de téléphone ou d’une date de naissance.

La raison invoquée : la technologie et nos outils qui déportent les choses les moins importantes dont nous ayons à nous souvenir dans des mémoires numériques externes. « Sans le remarquer, nous externalisons d’importantes fonctions cérébrales périphériques à l’électronique qui nous entoure. » Nous sommes déjà des cyborgs !

L’éditorialiste David Brooks, pour le New York Times, se fait la même remarque… depuis qu’il a acheté un navigateur GPS pour sa voiture.

« Depuis l’aube de l’humanité, les gens doivent s’inquiéter de comment aller d’un endroit à un autre, explique-t-il. De la puissance cérébrale précieuse a été utilisée pour stocker des directions et mémoriser des détours. (…) Mon GPS m’a libéré de cette corvée. Il me permet d’externaliser l’information géographique depuis mon cerveau vers un cerveau satellite. (…) Et je me sens au Nirvana. (…) Jusqu’à présent, je pensais que la magie de l’âge de l’information était de nous permettre d’en savoir plus, mais maintenant, j’ai réalisé que la magie de l’âge de l’information est de nous permettre d’en savoir moins. »

Le numérique nous fournit des assistants cognitifs externes – disques durs, filtres collaboratif en ligne, algorithmes de personnalisation fondés sur nos préférence, connaissances en réseau… – qui nous permettent de nous libérer de nous-mêmes. « Mes goûts musicaux ? Je les ai externalisés aussi. Je me connecte à iTunes, et il me dit ce que j’aime. »

« Suis-je pourtant en train de perdre mon individualité ? », s’interroge David Brooks. « Je ne crois pas. Mes préférences sont plus précises et individuelles qu’elles ne l’ont jamais été. C’est plutôt mon autonomie que je suis en train de perdre. »

Notre individualité se démultiplie, comme le souligne avec acidité David Brooks :

« J’ai abandonné le contrôle de mes décisions à l’esprit universel. J’ai fusionné avec la connaissance de la cybersphere, j’ai accédé au bonheur d’une plus haute métaphysique. Comme l’a écrit à quelque chose près John Steinbeck, un individu n’a pas vraiment son esprit à lui tout seul, mais juste un petit bout du grand esprit – celui qui appartient à tout le monde. Et puis, tout cela n’a pas vraiment d’importance. Je serai partout, tapi dans l’obscurité. Partout où il y a un réseau, je serai là. Là où un magnétoscope TiVo me recommande une comédie à partir de mes choix passés, je serai là. Là où un lecteur du New York Times choisira les articles qu’il lit parmi les plus envoyés par e-mail, je serai là. Je serai dans la manière dont Amazon lie les achats de Dostoïevski à ceux de mobilier de jardin. Et quand les mèmes se répandent, quand les vidéos humiliantes se partagent sur Facebook – je serai là aussi. »

En déportant notre mémoire dans les objets, les objets deviennent une extension de nous-même.

Mais il n’y a pas que notre mémoire que notre immersion dans la culture numérique transforme. Il y a bien sûr la façon dont nous communiquons, mais plus encore, la façon dont nous réfléchissons. Tout d’abord parce que l’externalisation libère certaines de nos fonctions mentales pour faire autre chose on l’a vu. Mais également parce que l’hypertextualité des données multiplie les connexions possibles entre celles-ci, les contextes, les applications et les personnes. En augmentant nos mots de liens, nous changeons le sens que nous leur donnons. Le contexte est toujours là et empêche de réduire l’information à ce qu’elle n’est pas. Parce qu’elle se prête mal au manichéisme facile, parce qu’elle pose le doigt sur la complexité du monde, la culture numérique nous pousse à un effort d’intelligence. Elle mobilise notre capacité de réflexion et d’analyse.

D’un autre côté, en devenant données, les informations peuvent être associées à toutes sortes de contextes, combinées avec d’autres informations, pour prendre une infinité de sens possibles. L’information a désormais plusieurs états. La connaissance organisée sur des supports adaptés, avec des arborescences, des classifications, explose sous nos yeux et nous demande elle aussi un sursaut d’intelligence pour inventer de nouvelles combinatoires. Comme si ce déport de nos fonctions cognitives changeait finalement les formes mêmes de construction de notre réflexion.

Reste qu’il faudrait encore savoir de quelle intelligence nous parlons ? L’intelligence humaine est-elle semblable à un processeur, doit-elle se consacrer surtout à analyser rapidement les données et à en reconnaître la structure, en laissant les données elles-mêmes au Web, à ce Web de données (Web of data) dont parle Tim Berners-Lee ? On voit bien que pour servir ce type d’intelligence (celle du raisonnement, du traitement), notre culture numérique est parfaitement adaptée. Reste qu’il faudrait également interroger son impact sur d’autres composantes de l’intelligence : notre sensibilité, notre perception, l’imagination, etc. pour autant que, à la suite du psychologue Howard Gardner, on distingue plusieurs formes d’intelligences.

Ce qui est certain, c’est que cette nouvelle culture réinterroge les précédentes et ne fait pas fi de la complexité, mais en montre tous les enjeux. Notre culture numérique a une influence sur notre façon dont nous mémorisons, concevons, partageons, innovons, mais indubitablement sur la façon même dont nous réfléchissons, dont nous appréhendons le monde. Certes ce n’est peut-être pas encore une capacité partagée par tous, mais indubitablement, même ceux qui pestent contre ces outils trop souvent défectueux le sentent bien : la culture numérique nous aide à mieux structurer notre analyse. Ca compense peut-être l’amnésie qui nous gagne ?

Hubert Guillaud

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16 commentaires

  1. David Brooks croit-il vraiment que sans autonomie son individualité perdurera, autrement qu’en étant un 1 ajouté au tas d’une masse?
    C’est nos différenciations, donc la richesse de tous, qui sont en question, plus que notre ego.
    Le système de préécriture qui nous fait gagner tellement de temps est aussi un système de triage qui nous parque. Sloterdijk est de plus en plus à l’honneur.
    Ainsi, lorsque sur mon smartphone doté de Windows mobile, je commence à écrire le Dj du prénom « Djamal », la reconnaissance d’écriture de mon magnifique téléphone doté de GPS et tout et tout me propose…Djihad

  2. Pour ceux qui aimeraient approfondir la question, les textes académiques des théories de la cognition distribuée sont très pertinents.

    Par exemples:
    Hutchins, Edwin (1995) Cognition in the Wild. MIT Press, Cambridge, MA.
    et en plus court l’article de Hollan, Hutchins et Kirsh: Distributed cognition: toward a new foundation for human-computer interaction research (http://portal.acm.org/citation.cfm?id=353487)

    Ces auteurs présentent ainsi une vision de la cognition (terme moins glissant que « intelligence ») comme un système incluant d’autres individus et des artefacts présents dans l’environnement.

  3. L’externalisation des fonctions humaines est patente depuis l’aube de l’humanité, avec les outils d’une part (prolongement de la main), puis la mémoire. Ces prolongements sont déjà abordés par McLuhan dans son oeuvre, mais aussi par des ethonologues comme Mauss…
    voir aussi sur la cognition un texte intéressant sur le xml
    http://www.chez.com/xml/articles/docalifr.htm

  4. En effet l’externalisation ou la constitution d’un échauffade cognitive (« cognitive scaffolding » de A. Clark) est quelquechose de très ancien. D’après A. Leroi-Gourhan dans Le Geste et la Parole c’est un élément entièrement constitutif de notre évolution. On perd donc en autonomie corporelle (supposée dégradation physiologique) mais on gagne en cognition pure (et donc théoriquement on agrandit son champs de possibilité et sa capacité à survive). Dans le pari de la branche de l’évolution que notre espèce semble suivre (le tout cognitif de notre société de l’imatériel) cela semble logique.

    Merci donc de partager vos recherches en IA et les différents bots et leurs sources que vous utilisez au quotidien (éventuellement les réseaux de bots que vs avez constitués ainsi que leur méta-réseaux)

  5. Il faut bien sur lire « échaffaudage » et non pas « échauffade », quoi qu’avec les problemes croissants de surcharge cognitive on pourrait en douter 😉

  6. Concernant l’idée d’ « uploader » son cerveau on peut d’un coté très léger et grand publique noté la démarche « non intrusive » (aucune perforation dans la boite cranienne n’est nécessaire 😉 le format APML (Attention Profiling Mark-up Language) qui d’une certaine manière constitue bien une étape.
    Le problème à mon avis ce situe plus au niveau du … transfert de conscience et la on peut aller réfléchir sur les travaux de D. Denett

  7. Le ton provocateur d’un « Sommes-nous entrain de devenir des imbéciles » est accrocheur, mais un article comme celui du NYT passe à côté de son sujet. Il faut se demander comme le fait Utopiah : quel usage fait-on de la capacité cognitive libérée ? Il me semble que l’exportation des détails permet de retenir l’essence : notre pensée est structurée en différents niveaux d’abstraction et la progression vers des niveaux d’abstraction plus élevé ne peut se faire qu’en perdant, ou je dirais en éliminant, une partie de l’information contenue aux niveaux d’abstraction les plus bas.

    Il serait ainsi impossible de créer une carte routière qui retienne tous les éléments de la réalité qu’elle représente. Le langage appartient lui à un niveau d’abstraction élevé : comme serait-il possible de concevoir le mot « humain » sans être, au préalable, capable « d’oublier » les différences existant entre les humains particuliers que nous connaissons.

    Cette amnésie n’en est donc pas une, mais elle nous rend en effet dépendant. Et ce qui rend cette dépendance patente c’est que la mémoire dont nous nous déchargeons, celle de bas niveau d’abstraction, est une mémoire procédurale : c’est elle qui nous permet d’agir au quotidien. Il ne me suffit pas de me rappeler qu’il me faut un code (en tant que catégorie) pour rentrer dans mon immeuble pour pouvoir y rentrer : il faut que je me souvienne du code particulier à 5 caractères qui me permet d’en ouvrir la porte. Le détail a là toute son importance…

  8. Bonjour,

    bel article sur un sujet récurent de l’attractivité des artéfacts de substitution à la mémoire.

    Sommes nous plus ou moins ?
    j’aurais tendance à penser nous sommes autres.

    Si le modèle d’évaluation de la connaissance se base sur ce que nous avons bâti depuis longtemps il est évident que nous pourrions être moins
    Si les modèles d’évaluation restent se qu’ils sont nous risquons d’être encore plus moins 😉

    alors à nous d’imaginer d’autres modèles pour évaluer la connaissance.
    Inventons les artéfacts qui nous permettront d’observer, de comprendre, de remédier, aux trous de connaissances. Inventons les experts logiciels qui viendront en aide aux experts humains.

    Il me parait important de regarder ces traces laissées lors des séquences d’apprentissage afin de comprendre les frontières flous de cet apprentissage et de proposer des solutions individualisées en rapport au besoin personnel.

    Reste que cette connaissance des points doit devenir une connaissance des liens, la connaissance se tisse comme une toile.

    Pourquoi alors continuer à observer se que l’élève sait sans se soucier de ce qu’il construit avec. Il faut inventer le lien car nous risquerions de voir l’école dépassée.

    Nous devons essayer de répondre à une question récurrente à l’usage massif des artéfacts numériques en milieu scolaire :

    Mais qu’apprennent les élèves qu’ils n’apprendraient pas autrement ?

    pour réfléchir

    patrick

  9. Grand merci,Hubert Guillaud. Quel enrichissement à vous lire..
    Je rédige actuellement « L’idée de la joie », second tome de « Dieu sera Web ».
    Vous citant, je souhaiterais votre accord.
    Si vous en aviez le temps, je serais heureux au cas où vous accepteriez d’en parcour la formule béta, pour expertise, réactions (co-rédaction ?)
    Version béta dispo en janvier 2008.

    La qualité des rebonds sur votre post donne envie d’ouvrir cette proposition aux autres contributeurs ayant réagi.
    Bien cordialement
    js loygue
    http://www.loygue.com

  10. Michel Serres nous dit que les technologies, permettant l’externalistion des fonctions qui jusqu’à présent surchargeaient notre esprit, le libèrent et lui offrent la possibilité de plus d’intellgence. L’intelligence qui débarque dans notre esprit et qui a décidé de prendre toute la place : ouste, dehors la mémoire, tu as cinq minutes pour faire tes paquets, allez, du balai. Allez hop, l’imagination, on dégage aussi, on se dépêche, maintenant c’est à moi tous ces synapses, c’est tout pour l’intelligence, vous, débrouillez-vous dehors avec les machines qui plantent tout le temps, les systèmes propriétaires et tout ça, désormais je vivrai seule dans cet espace organique, MON espace, et toute cette petite complexité sera À MOI, les neurotransmetteurs transmettront pour mon compte, les recapteurs de la sérotonine recapteront à mon service, mais qu’est-ce que vous fichez, vous êtes encore là ?

    Alors une “tête bien faicte” serait une tête allégée, ça tient on dirait cette idée, ça a tenu après Gutenberg, on dirait pas que le monde est devenu plus con depuis que les gens ne savent plus par cœur les livres. Dans les cas extrêmes, d’enfermement pas exemple, c’est bien que des gens sachent par coeur des choses, lorsque l’accès est impossible aux prothèses de la mémoire. On devrait peut-être tous savoir par cœur un petit nombre de choses, des choses de secours : quelques poèmes, quelques chansons, quelques formules scientifiques, quelques pages de littérature, quelques histoires drôles. Des trucs à se raconter dans les abris après la grande explosion atomique. Des trucs à se raconter pendant une prise d’otages qui durerait très longtemps.

    Seulement dans nos têtes il n’y a pas seulement des savoirs et des connaissances. Notre esprit n’a pas seulement à s’occuper de notre culture, qu’elle soit littéraire, scientifique, artistique. Il s’occupe aussi de tâches “internes”, il fait en sorte que notre moi soit un moi, il est occupé en permanence à faire exister toutes ces instances du moi qui vont ou ne vont pas être concernées par tout le reste. Notre esprit s’occupe aussi de faire en sorte qu’il y ait, à tout ceci, un sujet. Et ça, il ne semble pas qu’il soit nécessaire de l’externaliser. Bien au contraire. Pour que l’intelligence marche, pour qu’elle ait même envie de marcher, il faut qu’elle cohabite bien gentiment avec ce qui en nous est à l’origine du désir. Il faut que de la place soit laissée, une bonne place, bien spacieuse et confortable, pour cette activité mentale incessante qui nous permet de dire “Je”, et de nous constituer comme sujets.

    L’espace du dedans, ainsi nommé par Michaux, l’espace du dedans semble en permanence à reconquérir. Non qu’il soit nécessaire de l’investir, de le coloniser. Non. Il faut simplement parfois un effort très important pour se souvenir de son existence. Pour le retrouver. Pour oser y entrer et s’y installer. S’y poser. S’y abriter. Probablement est-ce cela que les religieux appellent l’âme. Les gosses qui n’arrivent pas à se concentrer, qui n’arrivent pas à apprendre, qui n’arrivent pas à rester en place deux minutes, qui n’arrivent pas à s’intéresser à quoique ce soit, ont juste été empêchés de se construire pour eux-mêmes cet espace-là. Ils ignorent tout de la sécurité que procure la certitude qu’il est possible de se réfugier dans un espace mental intérieur confortable. Ils ignorent tout de la liberté obtenue par celui qui a eu la chance d’apprendre à goûter le silence et la solitude.

  11. En 2002, Courrier International avait publié un HS « 2002-2020 », dans lequel on pouvait lire une courte nouvelle (quasi-pléonasme) de Poul Anderson sur le sujet.
    Elle s’intitulait « Comment disparaissent les civilisations »… Je ne sais si elle est accessible en ligne.

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