Où est passé le futur ?

Que peut-on apprendre des prédictions qui ne se sont pas réalisées ? Patrick J. Gyger, directeur de la Maison d’ailleurs, le Musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires sis à Yverdon-les-Bains en Suisse, et le chercheur Nicolas Nova, nous proposaient en ouverture de la 4e édition de Lift, la conférence européenne sur les questions que posent les nouvelles technologies, un détour par les échecs de l’informatique et de la science-fiction pour mieux comprendre notre avenir.

Patrick Gyger, dans une présentation très imagée par les collections de la Maison d’ailleurs dont il est directeur, se demande si nous ne vivons pas déjà dans un monde de science-fiction (SF). Nous avons toujours imaginé l’avenir d’une manière idéale, et en relation, bien sûr, avec les technologies. Après les précurseurs du 19e siècle, comme Jules Verne, la SF est devenue un genre à part entière dans les années 50, avec le développement de très nombreux fanzines américains comme Amazing Stories. Pourtant, dès l’origine, les écrivains de SF ont montré que l’innovation technologique était la clé du progrès et de notre conception de l’avenir. La SF a transformé le monde contemporain en un monde de demain, transcendant la littérature et les médias. Les images du futur se sont répandues dans la culture populaire, plus comme un prétexte, une forme, un style pour parler de la modernité du présent que pour parler du futur, car un objet pour être moderne et désirable a besoin de ressembler à ce qu’il sera dans le futur. La SF a bien sûr énormément influencé le marketing et nos modes de consommation.

Patrick Gyger par Stéphanie Booth
Image : Patrick Gyger à Lift, CC. Stéphanie Booth.

Le monde de demain est construit sur des composants qui reviennent : l’espace, les robots, la médecine et bien sûr la guerre. Mais la SF imagine aussi des villes et des maisons permettant de montrer concrètement les transformations qui nous attendent. Les modes de transports publics et personnels sont bien sûr également au coeur de la SF. Bien sûr, on retient souvent l’exemple du trafic aérien personnel, comme un rêve de futur qui n’a jamais existé. Mais s’il ne s’est pas généralisé, il a existé ! Dès 1921, de nombreux prototypes de voitures-avions ont existé et volé, comme l’explique Gyger dans son livre sur les Voitures volantes.

Bien d’autres objets ont connu des destins similaires, comme les montres-téléphones, la cybernétique, la robotique ou les vidéophones… Beaucoup d’autres n’ont pas encore d’existence : le voyage dans le temps, la téléportation, les colonies spatiales… L’avenir n’a pas pris toutes les formes que les visions de la SF ont popularisées, mais il s’est souvent inspiré de ses concepts. La SF joue indubitablement un rôle de créateur de désir, explique Patrick Gyger.

Il y a une histoire du futur à comprendre, mais qu’il ne faut pas entendre sous la forme de la prédiction. La SF parle surtout des espoirs et les peurs des sociétés passés. Dans ces visions grandioses du futur qu’elle n’a cessé de construire, on croit que les machines, plus que la politique, produisent des changements sociaux bénéfiques. Mais on commence à comprendre que la technologie ne suffit pas à faire changer les mentalités. Comprendre la SF nous aidera certainement à comprendre comment les sociétés voyaient le progrès, plus qu’à prédire l’avenir de nos sociétés, conclu Patrick Gyger.

Les échecs successifs de nos Saint Graals
« Quels sont les produits qui n’ont pas marché ? Quels sont ces produits, qu’on nous promettait comme des Saint Graals, comme des produits géniaux qui allaient bouleverser nos existences, et qui n’ont pas pris. Pourquoi ne les avons-nous pas utilisés ? », se demande le chercheur Nicolas Nova (voir cette présentation d’une version précédente de son exposé proposé à Lift). Il y a de nombreux facteurs qui expliquent les échecs du vidéophone, notamment techniques : mais cela n’empêche pas qu’en 2008, certains constructeurs continuent de nous proposer ce type de produits, toujours sans grands succès. Les frigos intelligents sont également un autre exemple de ce type de produits qui a échoué à toucher le grand public pour lequel il était destiné. Pour Nicolas Nova, c’est également le cas des services de localisation qui permettent de savoir où sont nos amis (du TapTap du Xerox Parc inventé en 1993 à Google Latitude, le service de géolocalisation de Google). Cela fait 20 ans qu’on cherche des applications à ces outils, sans véritables succès. Les gens ont du mal à se servir des outils de localisation collective, notamment pour des raisons qui sont liées au respect de la vie privée.

Nicolas Nova à Lift 2009 par MRTNK
Image : Nicolas Nova à Lift, CC MRTNK.

Pourquoi, tous ces objets n’ont-ils pas atteint les marchés de masse qu’on leur promettait ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre les caractéristiques communes de ces objets, explique Nicholas Nova. Souvent, ces objets sont lancés avec un certain « sur-optimisme” même quand parfois ils réinventent la roue. D’ailleurs, ils connaissent souvent un fort écho, notamment dans la presse, disproportionné par rapport à leurs capacités de ventes réelles. Souvent, les technologies mises en oeuvres ne sont pas assez fiables ou encore trop imparfaites pour être acceptées. Et surtout, rappelle le chercheur, ce genre de propositions repose souvent sur une faible compréhension et une méconnaissance des attentes réelles des utilisateurs. Leurs concepteurs sont souvent convaincus que ces projets sont fondamentalement nouveaux, alors qu’ils ne le sont pas toujours.

Il y a des causes à ces échecs également, explique Nicolas Nova. Ils sont “pris dans l’air du temps” (trapped in the Zeitgeist). Tout projet est conçu à une certaine époque, avec une certaine mentalité qu’il exprime. Mais les choses changent… On a imaginé les véhicules volants personnels en pleine guerre froide, tout comme la course à l’espace ou le nucléaire. Tout comme aujourd’hui, on imagine l’internet des objets ou les services centrés sur l’utilisateur enfermés dans la mode de la participation. “Le temps n’est pas stable” : il n’est pas une ligne droite. Il y a des perturbations, des pics, des trous noirs qui changent la donne, comme le numérique a changé la donne pour la photo argentique. Il y a également le fait que nous avons tendance à confondre le court terme et le long terme. Mais surtout, encore une fois, nous avons du mal à comprendre les utilisateurs, souligne Nicolas Nova : « On ne regarde pas assez les exceptions ! » Les concepteurs imaginent souvent un utilisateur moyen qui n’existe pas. L’automatisation des processus est toujours difficile à accepter pour les gens, car nous avons plein de façons de faire qui ne sont pas automatisables. L’innovation n’est pas que technique ! » Comment imaginer des machines qui reposent sur des automatismes (comme l’approvisionnement des frigos qui se ferait uniquement automatiquement via l’internet), alors que la plupart de nos achats ne sont pas automatiques ou ne sont font pas chez un fournisseur unique ? « Nous n’avons pas que des rituels automatiques ». Dire notre localisation à nos amis est certes un rituel, mais qu’une machine ne peut peut-être pas faire à nos places, car les contextes sont complexes.

On pense également souvent qu’on peut rendre les choses plus naturelles, comme l’imaginait le célèbre Clippy de Microsoft. Mais nos langages sont différents de ceux de l’ordinateur. Qu’est-ce qui est naturel ? Comment la technologie “choisit” ce qui est naturel ? Sans compter que “le naturel” dépend du contexte et évolue sans cesse ! Dans le métro parisien, les usagères passent leur sac sur le lecteur RFID des bornes Navigo. Ce geste naturel l’est pour ceux qui en ont l’habitude, mais l’est-il pour les autres, pour un touriste ou une personne âgée ?

Il est primordial d’explorer et de comprendre ces échecs, conclus Nicolas Nova. Car souvent, ces produits ou ces projets sont de bonnes idées, nées avant leur temps. Les échecs sont des signes de futurs possibles. Le vidéophone a échoué en passant par le téléphone, mais sur nos ordinateurs, communiquer avec l’image est un succès. Pourquoi ? Qu’est-ce qui a été possible avec l’ordinateur qui ne l’était pas avec le téléphone ? Les échecs permettent d’apprendre ce qui s’est mal passé, où et pourquoi, et surtout, ils sont une source riche pour la conception. Apple n’aurait certainement pas fait l’iPhone s’il n’avait pas appris des échecs du Newton. Nous devons apprendre à utiliser les échecs comme des stratégies pour la conception, en appelle avec le chercheur.

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