Le design pour construire le futur dans lequel nous voulons vivre

Le design sert-il seulement à rendre les choses jolies ? Cela ne semble pas être la conception des designers qui partageaient la scène de la dernière édition de la conférence Lift à Genève. A quoi sert le design ? A changer le monde !, répondent Fabio Sergio, James Auger et Anab Jain.

Lost in Lift
Image : Ecouter Lift, par RaphaëlleLift, avec son autorisation.

Le designer Fabio Sergio de Frog Design a commencé son intervention en présentant le projet Masiluleke, un projet lancé en Afrique du Sud pour combattre le Sida. L’Afrique du Sud a plus de gens infectés par le virus du Sida que n’importe quel pays du monde, rappelle le designer. 40 % de la population est touchée (soit 4 millions de personnes). Mais seulement 2 % bénéficient d’un traitement et 40 % de ceux qui en bénéficient l’abandonnent en cours. Fabio Sergio explique comment des équipes de concepteurs ont travaillé pour développer un système adapté pour sensibiliser la population sud-africaine à ce fléau. La solution a été d’utiliser bien sûr le téléphone mobile et de permettre aux gens d’envoyer des SMS et d’en recevoir pour être mieux informé sur la maladie. Le programme a reçu 50 millions de messages en octobre 2008 et les appels au numéro d’information sur le Sida ont augmenté de 300 %. L’équipe a développé des messages adaptés aux langages locaux selon le lieu d’où appelaient les gens. L’équipe travaille désormais à fournir un kit de test moins cher que ceux existants, que les gens puissent utiliser depuis chez eux afin de n’avoir pas à passer par un hôpital pour leur assurer une certaine intimité. Le packaging du test a été conçu pour ne pas paraître trop médical, et être mieux accepté par les utilisateurs (pour plus de détail, voir également cette présentation du projet faite à la conférence PopTech 2008).

« Mais ne devions-nous pas plutôt parler du futur ? », s’interrompt Fabio Sergio. Le design peut avoir un autre rôle que de rendre les choses jolies, que de cacher les mécaniques internes des produits, rappelle le designer. Le design imagine le futur, créé du désir, des espoirs… Mais trop souvent pour décrire un monde qui n’existe pas ou imaginer un monde parfait. Or la réalité est bien moins belle, comme le montrent nos déchets qui s’accumulent tout autour de nous. Et de faire référence à Massive Change, le livre de Bruce Mau, qui n’est pas un livre sur le monde de la conception, mais bien sûr la conception du monde. « Le design ne va peut-être pas concevoir le monde, mais il peut contribuer à le changer », propose Fabio Sergio. Le processus du design (immersion, synthèse, conception, prototypage, itération…) peut s’appliquer à d’autres choses que des objets. Le design peut faire évoluer la façon dont on interagit avec le monde. « Le design est centré sur les gens, mais les gens ne sont pas seulement des utilisateurs ou des consommateurs. » « Il faut réfléchir à l’impact de ce que nous concevons et comment cet impact peut-être atteint par la conception elle-même. » La technologie est un matériel pour jouer avec. Le design ne doit pas seulement donner des visions de l’avenir, mais construire le futur dans lequel nous voulons vivre, en ayant conscience de celui-ci.

Des objets pour lancer des conversations

Le designer James Auger du collectif Auger-Loizeau et de l’excellent département de Design Interactions du Royal College of Art de Londres, tient le même discours. Le rôle du design n’est pas que de rendre les choses jolies pour faire de l’argent. Il a un rôle critique (Design Critic), comme l’a montré le célèbre projet de dent connectée d’Auger et Loizeau. Dans ce projet qui n’était qu’un visuel, qu’un prototype pour critiquer notre fascination technologique, Auger et Loizeau avaient imaginé en 2001 l’image d’un implant audio que l’on pouvait implanter dans une dent, afin de franchir l’étape ultime de la téléphonie, en intégrant nos communications dans notre corps. La dent téléphone a été choisie comme la meilleure invention de l’année par le Time magazine en 2002, alors qu’elle n’était pas un projet commercial, mais un visuel critique pour faire réfléchir les gens aux limites de nos technologies. Comme le disait Starck en lançant son célèbre presse-agrumes Juicy Salif qui est plus un objet de décoration qu’un objet fonctionnel : les objets servent à lancer des conversations.

James Auger à Lift par MRTNK
Image : cc. James Auger à Lift, par MRTNK.

La table attrape-souris de James AugerJames Auger travaille actuellement à un projet fascinant qui lui aussi interroge notre rapport à la technologie. S’inspirant des robots autonomes énergétiquement (comme Ecobot, des laboratoires de robotique de Bristol, ou l’université de Reading qui propose des kits de pile à combustible bio-énergétiques) capables de se nourrir de matières organiques pour générer leur propre électricité et fonctionner, James Auger et Alex Zivanovic ont imaginé des Robots domestiques carnivores (vidéo). Aujourd’hui, nous vivons avec des animaux domestiques (qui étaient il y a longtemps des animaux sauvages) : pourrait-on imaginer des robots domestiques carnivores qui se nourrissent de matières organiques comme nos propres animaux domestiques ?

Le Robot tue-mouche de James AugerEt de nous montrer les nombreux projets que les designers ont imaginés : un robot qui utilise un papier tue-mouche pour se nourrir, qui récupère les mouches qui s’y sont collées pour s’alimenter. Une lampe qui attire les insectes pour qu’ils fournissent l’électricité nécessaire à son éclairage. Autre projet tout aussi délirant, celui d’un robot qui utilise les araignées de nos maisons pour qu’elles construisent leurs toiles à sa surface afin de récupérer les insectes que l’araignée attrape dans sa toile pour s’en nourrir. Bien sûr, il y a aussi une lampe à UV, comme on en trouve dans certains restaurants, qui récupère les cadavres des mouches pour générer son électricité. Autre exemple encore, cette table de salon qui utilise les miettes qu’on y laisse comme piège à souris pour les attirer et les dévorer… « Quelles biomasses existent dans nos foyers que nous pourrions récupérer ? », s’amuse James Auger.

Derrière la question volontairement provocante, il y a bien sûr, comme toujours avec les artistes du département de Design d’Interaction du Royal College of Art, une réflexion passionnante sur notre rapport à la technologie.

Vers des objets vivants

La Designer Anab Jain de Nokia Design, a exposé quelques-uns de ses projets qui visent également à nous apprendre à jouer du futur. Notamment un projet de recherche (Little Brinkland) sur le futur du travail, qui consistait à imaginer de nouvelles formes d’interaction dans un monde du travail toujours plus nomade et mobile, où l’on sera de plus en plus appelé à travailler depuis chez soi. Et d’imaginer ainsi rendre nos animaux domestiques utiles pour le travail, comme le montre l’exemple de Luka, la chienne connectée (vidéo). On peut ainsi imaginer conserver nos données sur les puces qui identifient les chiens ou faire que ceux-ci soient des noeuds de réseaux pour nous permettre de nous connecter. Nous n’en sommes pas si loin, comme le montre le projet (réel lui) SnifTag, un site social pour les animaux domestiques et leurs propriétaires, afin de faciliter les rencontres entre personnes ou la reproduction des animaux.

Anab Jain à Lift par RaphaelleLift
Image : c. Anab Jain à Lift, par RaphaëlleLift, avec son aimable autorisation.

les gobelins domestiques d'Anab Jain Un autre projet baptisé Objects incognito conçu avec la complicité du chercheur de Microsoft Alex Taylor, s’intéresse à notre rapport aux objets. Il a ainsi imaginé des gobelins domestiques, quatre petits personnages aux fonctionnalités différentes pour vivre à nos côtés dans nos maisons. L’un interprète nos activités quotidiennes (du type : « cela fait 5 heures que vous n’avez pas parlé ? »), un autre mesure les ondes radio de notre environnement et les interprète en fonction de l’activité du voisinage (« tiens, le voisin d’en face écoute la radio »), un autre reçoit de l’information de différents capteurs domestiques pour les interpréter à sa façon et donner prétexte à réflexion et le dernier joue de la musique quand vos plantes manquent d’eau. L’idée de ces objets était d’apporter l’intelligence des machines dans un contexte banal, de créer de petits génies domestiques qui nous renvoient à nos propres fonctionnements, à nos propres façons de réagir à l’environnement.

La radio vivante d'Anab JainComme James Auger, Anab Jain a imaginé également des objets énergétiquement autonomes : comme une lampe en sucre qui alimente une vraie lampe par l’intermédiaire d’un micro-organisme qui consomme le sucre pour créer de l’électricité ; ou cette radio vivante, que l’on nourrit chaque jour de déchets organiques pour qu’elle produise l’électricité nécessaire à son fonctionnement.

La lampe à sucre d'Anab JainBien évidemment, voir des objets du quotidien vivre, mourir ou manger, fait réagir les gens. On ne désire pas nécessairement de tels objets (d’autant qu’ils produisent aussi des déchets organiques dont il faut se débarrasser), mais ils nous posent des questions directes sur comment nous évacuons une part humaine (et écologique) de la technologie.

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8 commentaires

  1. Moi ce qui m’interpelle c’est le raccourci :

    « Le design pour construire le futur dans lequel nous voulons vivre »
    =
    « nous évacuons une part humaine (et écologique) de la technologie. »

    Et les questions qui me viennent à l’esprit c’est quel sens ? Qui décide et quelles régulations ?

  2. Je ne pense pas qu’il soit question de régulation ou de décision Florence (nous n’en sommes pas là). La question que pose James Auger ou Anab Jain me semble, personnellement, un constat important. Nos outils technologiques sont froids et lisses. Or, en les rendant vivants (humains dans une certaine mesure, puisqu’ils vivent et meurent, mangent, produisent des sécrétions et des déchets), ils soulignent combien notre technologie est devenue déshumanisée. Que se passe-t-il quand nous rendons nos objets technologiques plus « humains » ? Quand il faut pédaler pour produire l’électricité pour faire fonctionner son ordinateur ? Quand il faut nourrir sa radio et vider ses excréments pour qu’elle fonctionne ? Comment en sommes-nous arrivés à produire une technologie dont les effets (négatifs notamment) sont reportés loin de nous, comme lorsque nous évacuons l’énergie qu’ils consomment en n’ayant plus qu’à nous préoccuper de la facture énergétique que nous avons à payer – qui se fait automatiquement, par simple prélèvement, sans impact direct sur nos façons de vivre ? Comment réintroduire le durable dans nos technologies, d’une manière concrète ? C’est en cela, à mon avis, qu’ils nous posent une question forte. Si le green consiste juste à nous dire qu’elle niveau de carbone nous consommons, cela ne suffit pas à répondre à la question. En la ramenant à du concret, à du matériel, à du tangible (ma lampe a mangé 10 mouches pour fonctionner ou 3 kilos de sucre), ils font ressurgir la question écologique de ce que nous utilisons d’une manière assez directe, avec des exemples qui mettent en scène ce que nous avons évacué dans et par la technologie.

  3. Très bon article, très intéressant, et surtout très juste. Le designer n’est pas un artiste, au sens où l’artiste jouit d’une liberté sans limites et n’a de comptes à rendre à personne. Le designer, lui, est au service des autres. Il travaille pour changer notre cadre de vie, imaginer d’autres usages, composer de nouvelles façons de vivre ensemble. Voir mon billet en écho : http://www.reduplikation.net/?A-quoi-sert-le-design

  4. Certes le design est là pour construire le future mais il n’est pas la seule discipline à se fixer ce type d’objectif. Je pense que toutes disciplines créant du savoir participent au même titre que le design à changer le monde. Bien que la vision du design soit ici particulièrement optimiste, cette allocution à la conférence LIFT est tout à fait intéressante et en tant que designer et chercheur je partage tout à fait le point de vue développé ici.
    En revanche, le discours soulève aussi une problématique vis-à-vis du public. Les personnes qui assistent au LIFT sont je l’imagine déjà éclairées sur les bienfaits que peut apporter le design. Dès le début de son allocution, Fabio Sergio oppose davantage la vision grand-public du design (faire du beau) à celle d’un design éthique, engagé et militant. Un design véritablement transdisciplinaire et qui n’est surtout pas nombriliste. Finalement, ce genre de discours pédagogique mériterait d’avoir plus d’impacts, surtout sur le grand public.
    Cette posture n’est pas ce qu’est le design dans la réalité la plus répandue mais de ce qu’il devrait être dans l’absolu. Le design est surtout pratiqué et toujours enseigné comme une valeur ajoutée pour créer de la consommation (les écoles de design enseignent de plus en plus de marketing et d’économie tout comme les écoles de commerce s’intéressent au design).

    Pourtant, la question se pose aussi de savoir si c’est réellement le rôle du design de poser des questions sur nos modes de consommation ou de production. Le travail de James Auger apporte d’excellentes réflexions mais n’est-ce pas le rôle des intellectuels, des journalistes et surtout des artistes ? Le design change et c’est une très bonne chose car cela prouve que cette pratique n’est pas figée. Mais alors comment situer le design qui initialement s’est singularisé des pratiques artistiques et artisanales et qui aujourd’hui amorce un rapprochement (le design critique par l’art et le design de signature pour l’artisanat) ?

    Enfin, évitez de citer Starck. J’espère qu’il sera reconnu à l’avenir non pas pour ces qualités de designer mais pour ses capacités de communication et ses facultés à manipuler les médias pour créer l’icône qu’il voudrait être.

  5. @Clément : C’est James Auger qui a cité Starck, certainement d’une manière un peu provocante (mais ambiguë, je suis d’accord).

    Sur la porosité des fonctions, on voit bien que Auger par exemple, est autant artiste que designer. Il y a plein de manières de pratiquer le design, certains d’une manière plus réflexive, intellectuelle, ou artistique, d’autres de manière plus artisanale ou industrielle. Reste que comme vous le dites, aujourd’hui encore, le design reste et demeure l’emblème du consumérisme.

  6. Quand le designer fait un travail prospectif et réflexif qui donne à penser, il se rapproche de l’artiste contemporain qui fait une performance ou une installation qui, elle aussi, donne à penser. C’est certain. Toutefois, le point de différence demeure et réside à mon avis, comme je l’ai dit dans mon commentaire précédent, dans le fait que l’artiste n’a de comptes à rendre personne et fait le choix d’éveiller les consciences. Tandis que le designer, lui, n’a pas le choix : c’est son devoir d’éveiller les consciences et de faire quelque chose pour les autres. Sans quoi le design n’a pas d’éthique et n’est qu’une arme parmi d’autres dans la panoplie des outils marketing.

    En ce qui concerne Starck, le problème est plus complexe. Ce qui perturbe, c’est qu’il met en scène un paradoxe : d’un côté, il vend beaucoup et sait se vendre, ce qui, par là même, donne l’impression qu’il est un « designer commercial » ; de l’autre, il n’hésite pas à tenir un discours « humaniste » sur le design et à s’en revendiquer. Le problème est que son discours ne colle pas très bien à son travail. Voir ici : http://www.reduplikation.net/?Starck-designer-humaniste et là http://www.monde-diplomatique.fr/2008/09/CHOLLET/16328

  7. @Hubert Guillaud
    A force de jouer la provocation, Starck (ou plutôt l’image qu’il véhicule) est utilisé à contre emploi ou comme contre exemple. Ce qui n’est pas plus mal en fin de compte. On sème ce qu’on récolte : il a trop jouer sur les paradoxes et pour ma part, je ne peux résolument aujourd’hui le prendre au sérieux.

    @Hubert Guillaud @Stéphane Vial
    La première chose que j’ai appris dans mes étude de design industriel est que le design n’est pas de l’art. Or force est de constater qu’aujourd’hui, tout en restant ce qu’il est, le design emprunte des codes à l’art contemporain (culte de la personnalité et de l’objet). Il semblerait que plus le temps avance, plus la frontière semble floue et que la seule différence (comme vous le dites Stéphane) soit une question de dépendance. On pourrait même avancer que c’est l’art qui a commencé le rapprochement avec le design : les Dadas sont sorties des musée pour investir la rue avant que le design ne rentre dans les musées. Wahrol est lui même issu du milieu du design (graphique) et toute son œuvre est basée sur l’objet de consommation.
    La démarche est différente entre le design et l’art, cela ne fait aucun doute. Pourtant dans certains cas l’objectif est identique : produire de la réflexion.
    Est-ce un alors un paradoxe si deux disciplines différentes peuvent aboutir à des résultats identiques?

    @Stéphane Vial
    Merci pour le lien du monde diplomatique. J’ai moi même dressé son portrait pour mon mémoire de fin d’étude : http://copy-paste-and-feel.org/blog/2007/10/05/petite-mythologie-du-design-philippe-starck/

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