Les pays pauvres réinventent le SMS, et l’avenir des mobiles

Par Jean-Marc Manach le 04/05/09 | 7 commentaires | 9,269 lectures | Impression

Il a fallu 15 ans pour que le quart de l’humanité soit doté d’un téléphone mobile, en 2003, et quatre ans seulement pour que la moitié de la population mondiale, soit 3,8 milliards d’individus, en soit équipée. La quasi-totalité des futurs nouveaux entrants résident désormais dans les pays du Sud, où les usages sont bien différents de ce que l’on connaît dans nos contrées dites “développées“.

InternetActu a déjà plusieurs fois relayé la thèse selon laquelle le futur des usages, innovations, technologies et marchés liés à la téléphonie mobile se dessinait notamment dans les pays pauvres, en évoquant par exemple ce qui se passe en Inde ou au Kenya.

Cette thèse a récemment fait l’objet d’un rapport d’Internews, une organisation créée du temps de la guerre froide, qui regroupe 30 ONG oeuvrant pour la liberté d’expression dans le monde, et dont l’objet est de favoriser l’indépendance des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques et financiers, et la libéralisation des pratiques des télécommunications.

Le titre du rapport, La promesse de l’ubiquité, résume bien les enjeux, et promesses, du développement de la téléphonie mobile dans les pays du Sud. Car la question n’est pas tant celle du développement des infrastructures, ni de l’abaissement des coûts d’abonnement ou des portables, que celle des bouleversements qu’engendreront la profusion des usages, et la connectivité permanente, dès lors que toute l’humanité, ou presque, sera connectée.

The promise of ubiquity

Si, au-delà de pouvoir être joint ou contacter quelqu’un en permanence, en Occident, les services mobiles se sont en bonne partie focalisés sur les loisirs, dans les pays pauvres, ils doivent d’abord répondre à des besoins. Ainsi, Internews dit s’intéresser aux innovations liées à la téléphonie mobile “dans les situations d’urgence ainsi que dans les pays fermés“, depuis qu’elle avait mis en place un système de communication par SMS à l’intention des journalistes qui couvraient le tremblement de terre à Java en 2006.

Dans le même ordre d’idée, John West, l’auteur du rapport, avait pour sa part mis en place un système de messagerie instantanée depuis Bagdad lorsque la capitale irakienne était bombardée par l’armée US en 1998, installé des radios numériques en Afghanistan entre 2002 et 2004, et développé un système d’alerte par SMS pour une agence de presse irakienne l’an dernier.

La question n’est pas de savoir si, mais quand tout le monde sera connecté

Le rapport avance que dans les 50 pays les plus pauvres, la croissance de la téléphonie mobile avoisine les 70% par an, et ce, depuis l’an 2000. Les acteurs industriels savent s’adapter, ne serait-ce que parce que s’ils n’intègrent pas dès maintenant ce marché, d’autres pourraient s’y implanter plus et mieux. Ainsi, Vodaphone, qui proposaient des forfaits à 100$ par mois il y a quelques années, commercialise aujourd’hui des abonnements de l’ordre de 5$, et des fabricants comme Nokia proposent des portables pour moins de 25$.

En terme de services, le pourcentage de Kenyans utisateurs du “m-commerce” (pour commerce par téléphonie mobile) est supérieur à celui des Américains ou des Finlandais. Et c’est le Pakistan qui a inauguré le premier déploiement national de la technologie Wimax, qui permet un accès sans fil à plusieurs kilomètres de distance. En Jamaïque, on compte plus de mobinautes que d’internautes, et les trois quarts de ceux qui n’ont pas encore accès à l’internet y entreront a priori depuis un téléphone portable.

Pour John West, “en terme d’ubiquité, la question n’est plus de savoir si la quasi-totalité des gens possèdera un téléphone mobile relié à des réseaux avancés permettant la diffusion de vidéos ainsi que la géolocalisation, mais quand“. Et pour lui, cet horizon ne sera pas atteint dans quelques décennies, mais dans quelques années.

En attendant, West présente plusieurs services et usages innovants qui n’auraient probablement pas pu être développés dans nos pays développés :

Des exemples qui montrent surtout qu’on n’a pas fini d’explorer les usages des SMS, qui impactent toute la gamme des pratiques : communication, commerce, démocratie, médias, administration, santé… Malgré le design sommaire des messages et des appareils – qu’en Occident nous avons déjà tendance à reléguer dans les oubliettes des technologies à l’heure où l’iPhone canibalise le trafic mobile -, il n’est pas exclu que l’avenir de la mobilité, voire de la connexion ubiquitaire, dépende, en partie, de cette technologie rudimentaire.

Voir aussi :
Le futur de la téléphonie mobile se joue aussi au Kenya
Accès collectifs en milieu rural : le “far net” indien
Le développement passera-t-il par l’internet ou par le téléphone ?
Annie Chéneau-Loquay : “Ce qui sert le plus en Afrique, c’est la voix”

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3 commentaires

  1. par G_Remy

    Article très intéressant.
    A ce sujet, on peut voir ça sur TED Talks:
    “Erik Hersman: How texting and GoogleMaps helped Kenyans survive crisis”
    http://www.ted.com/index.php/talks/erik_hersman_on_reporting_crisis_via_texting.html

  2. par Media

    Expérience intéressante. Chez nous, en République Démocratique du Congo, le sms ne sert pas encore à grand chose, à part échanger les informations entre personnes. Bien sûr, il y a certaines sociétés commerciales qui essaient d’en tirer profit, mais pas de la manière dont cet article vient de nous parler. C’est donc des idées qu’il faut propager. Puisque nous avons quand même cette technologie à notre portée, autant l’utiliser à fond

  3. Ici au Venezuela, dans certains barrios de Caracas, les habitants des quartiers envoient un sms à leur mairie indiquant le lieu où se trouve un amoncellement d’ordure spontanés afin que le ramassage des poubelles puisse s’y faire. On n’a pas pu en savoir plus, mais cela vaudrait le coup de s’intéresser à cette expérience. Néanmoins, cela donne une idée de l’utilisation via le participatif de ces technologies de communication ou de géolocalisation pour répondre à un problème de service public.

    J’imagine qu’à partir du moment où ils commencent à recevoir plusieurs messages indiquant les ordures dans un endroit, ils se décident à envoyer des camions ou du personnel pour monter dans les barrios et y faire le nettoyage.

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