Pourquoi n’avons-nous pas un cerveau vert ?

Pourquoi ne sommes nous pas plus attentifs et réactifs face à la menace du changement climatique qui s’annonce ? Est-ce que la façon dont fonctionne notre cerveau est un obstacle à notre compréhension et à notre réaction vis-à-vis du désastre à venir ? Telle est la nature des questions que pose Jon Gertner pour le New York Times (voir la traduction intégrale de l’article chez les Humains associés). Il s’appuie pour cela sur les travaux issus d’un colloque organisé par le Cred, le Centre de recherche sur les décisions environnementales de l’université de Columbia, un laboratoire de recherche comportementale situé à l’intersection de la psychologie, de l’économie et de la science, qui étudie les processus mentaux qui façonnent nos choix, nos comportements et nos attitudes. Le Cred est né sous l’impulsion du professeur de psychologie David Krantz et a pour but d’étudier comment nous prenons des décisions par rapport aux questions environnementales.

Si nous considérons que le changement climatique est anthropique, explique Elke Weber, professeure de psychologie et de management à l’université de Columbia et cofondatrice du Cred, « cela signifie que le changement climatique est causé par le comportement humain. Cela ne signifie pas que les solutions techniques ne sont pas importantes… Mais si ce phénomène est causé par le comportement humain, alors la solution réside sans doute aussi dans le changement du comportement humain. » Pour les chercheurs du Cred, le réchauffement de la planète est une « occasion unique » d’étudier la façon dont nous réagissons à des enjeux à long terme.

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Elke Weber rappelle que notre cerveau est capable de gérer le risque de plusieurs manières. Un système d’analyse, impliquant un examen raisonné des coûts et des avantages. Et un système émotionnel et primitif, qui nous fait réagir au danger, quand on se réveille la nuit lorsqu’on sent une odeur de fumée par exemple… En mode analyse, nous ne sommes pas toujours adeptes de réflexion à long terme. De nombreuses expériences ont montré que nous mesurons mal les bénéfices lointains et que nous sous-évaluons les résultats futurs : ainsi, généralement, on préfère prendre une somme d’argent tout de suite que prendre le double plus tard. Ecologiquement parlant cela signifie qu’il est peu probable que nous changions de mode de vie pour assurer l’avenir de notre planète. D’où le fait que nous sous-estimions le danger de la montée des eaux (qui noie pourtant déjà les îles Tuvalu, vidéo) ou celui de la multiplication des sécheresses et autres évènements que nous n’avons jamais connu et qui semblent bien éloignés dans le temps et dans l’espace. Pire, explique Elke Weber, les chercheurs semblent d’accord pour penser que nous avons un « réservoir d’inquiétude limité », ce qui signifierait que nous sommes dans l’incapacité cognitive de maintenir notre peur du changement climatique quand un autre problème (chute des marchés boursiers, urgence personnelle…) se présente à nous. Enfin, nous sommes prompts à rassurer nos paniques émotionnelles en accomplissant une action concrète (achat d’un matériel plus écologique, soutien ou vote de bonne conscience), qui a surtout comme effet de diminuer notre facteur de motivation… tout en laissant la planète à peu près là où elle était avant.

Pour voir plus loin, choisissons ensemble

Les débats pour comprendre pourquoi le changement climatique n’est pas une priorité dans les esprits américains, tendent à désigner les mêmes coupables : le doute et le scepticisme sur la réalité du changement climatique, le manque de communication des scientifiques, l’incapacité de nos systèmes politiques à faire face à un défi à long terme, notre façon de nous concentrer sur le futile plutôt que sur l’important (débattre du nombre de mètres dont vont monter les océans)…

Pour les chercheurs, il est essentiel de comprendre comment nous prenons des décisions en situation d’incertitude et ce qui les motive. Jon Gertner rapporte ainsi que lors d’une expérience visant à attribuer des labels écologiques à des produits, peu de participants se sentent concernés de prime abord, mais si vous les valorisez en leur expliquant qu’ils font partie du label, la participation grimpe de 35 à 50 %. Elle atteint même 75 % quand vous asseyez les participants au test autour d’une table pour qu’ils définissent eux-mêmes le label… « La coopération est un objectif que l’on peut activer », explique encore Elke Weber. « Nous avons besoin de savoir que nous faisons partie de groupes. Cela nous donne un plaisir inhérent à faire. Et quand on nous rappelle que nous sommes des morceaux de communautés, alors la communauté devient une unité pour prendre des décisions. »

Les travaux de Michel Handgraaf, professeur de psychologie à l’université d’Amsterdam, sur les différences de processus de décision entre les groupes et les individus vont dans le même sens. Les groupes sont mieux à même de prendre des décisions apportant des avantages à long terme, explique-t-il après avoir confronté des groupes tests où les cobayes devaient prendre des décisions d’abord individuellement puis en tant que groupes et inversement. Des conclusions qui ne devraient pas être sans incidences directes sur la façon dont les décisions sont prises au sein de collectifs ou dans des entreprises par exemple.

Jon Gertner souligne encore que l’essentiel du financement américain pour la recherche sur le climat va à la physique et aux sciences naturelles et très peu aux sciences sociales, donc très peu pour comprendre pourquoi l’on est écolo ou pas, pourquoi l’on change son comportement ou pas… Pour Paul Stern, psychologue qui dirige la Commission sur les dimensions humaines du changement global au Nation Research Council de Washington, qui observe comment les gens consomment l’énergie chez eux, remarque qu’on s’intéresse souvent à une partie du problème alors qu’il se décompose en trois catégories : les activités humaines qui causent un changement environnemental, les impacts de ce changement sur les gens et les sociétés et les réponses à ces conséquences. La plupart des recherches du Cred portent sur les réponses humaines au changement climatique, ce qui semble d’autant plus pertinent, car l’hostilité ou l’indifférence au changement climatique peut générer une boucle de rétroaction qui renforce le processus de réchauffement de la planète.

Faudra-t-il attendre un Pearl Harbor climatique ?

La couverture du rapport sur la perception du changement climatique publié par l'université de YaleAnthony Leiserowitz, un membre du Cred, qui dirige le projet de l’université de Yale sur les changements climatiques, a travaillé sur la perception du changement climatique par les Américains. Et les conclusions qu’il en tire sont claires : la plupart des Américains pensent que le changement climatique est un problème lointain, dans le temps et l’espace.

« Mais en Alaska, on constate déjà la fonte du Permafrost, la poussée de la mortalité des arbres liée à la prolifération des insectes et la fonte des glaces. » Notre société est-elle capable d’agir de manière décisive sur le réchauffement de la planète tant qu’elle ne connaîtra pas un « Pearl Harbor » climatique, comme le prophétise le blogueur Joe Romm, ancien responsable du département de l’énergie américain ? Parce que nous sommes plus à même de répondre à un stimulus émotionnel qu’à un risque que nous traitons analytiquement et autour duquel les incertitudes sont nombreuses. Mais là encore, il faudrait qu’on puisse attribuer ce Pearl Harbor au changement climatique, ce qui n’est pas aussi évident comme le montre ce qui est arrivé à La Nouvelle Orléans détruite par le cyclone Katrina. Dans quelle mesure l’expérience canadienne pourrait-elle éclairer les mentalités ? Leiserowitz a voyagé à travers toute l’Alaska pour mesurer l’état de perception du changement climatique pour constater que celui-ci était plus limité en zone urbaine qu’en zone rurale, montrant que la population de l’Alaska n’était finalement pas plus inquiète que l’américain moyen quant au changement climatique, quand bien même il pourrait en constater les premiers effets à quelques kilomètres de chez elle. La moitié de la population étudiée considérait que le changement climatique était un problème à long terme qui exigeait une étude plus approfondie avant d’agir…

L’expérience du changement climatique est une expérience relative et il n’est pas si simple de faire prendre conscience d’un sentiment d’urgence. Richard Thaler et Cass Sunstein dans leur livre Nudge : Improving Decisions About Health, Wealth and Happiness (que l’on pourrait traduire littéralement par Coup de coude pour améliorer la décision sur la richesse, la santé et le bonheur) optent pour une stratégie de l’incitation (comme nous l’expliquait Rémi Sussan). Plutôt qu’imposer des règlements, il vaudrait mieux inciter les citoyens à choisir les meilleures options en leur proposant des solutions qui contournent notre inertie en satisfaisant notre volonté à court terme, expliquent les théoriciens de l’économie comportementale proche de Barack Obama et qui transforment dès à présent la politique publique américaine rappelle le Time. En Oregon par exemple, un programme d’aide à l’isolation des maisons et des fenêtres – assez proche de celui qu’Obama voudrait développer au niveau fédéral – a réussi à s’imposer en passant par une mobilisation active des conseils de citoyens, des enfants, des scouts qui ont fait du porte à porte pour que les gens y souscrivent. Résultat : 85 % des maisons du comté ont été rénovées. « Ce qui a marché a été de crééer un sentiment que nous étions tous dans le même bateau et que vous étiez un cas social si vous ne nous rejoigniez pas », explique l’un des promoteurs de la solution. Les sénateurs américains comme les citoyens sont prêts au changement « s’il est facile, populaire et enrichissant ».

Reste à savoir si nous voulons utiliser les outils de la science de la décision pour essayer d’orienter les choix des gens… Pour Elke Weber, la piste à suivre est certainement là : il faut construire de nouvelles méthodes pour faire que nos préférences correspondent aux meilleurs choix à long terme. Comme elle l’expliquait dans la revue Climatic Change lors d’un article expliquant les raisons psychologiques liées au fait que le changement climatique ne nous effrayait pas : ce sont les preuves concrètes du réchauffement de la planète et son potentiel de conséquences dévastatrices qui seront les plus efficaces pour convaincre les gens. « Malheureusement, ces leçons risquent d’arriver trop tard pour prendre des mesures correctives. »

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8 commentaires

  1. Sur un sujet assez proche, Seed Magazine consacre un article à ce qui motive notre consumérisme effréné, en évoquant la question avec le psychologue Geoffrey Miller qui vient de publier Spent. L’auteur y reprend la théorie de la consommation ostentatoire de l’économiste Thorstein Veblen en expliquant que ce qui la fonde serait d’origine sexuelle… Sur l’hyperconsommation, signalons également le livre de Gilles Lipvetsky, Le bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation (2006), même si le regard y est plus philosophique que neuroscientifique.

  2. Personnellement, je pointe du doigt les pays riches que nous sommes d’hyperconsommation. Le monde du capitalisme génère des individus pour qui le pouvoir, la reconnaissance et le matériel sont des valeurs suprêmes. Etant donné que notre économie est une création, existe-t-il des régions dans lesquelles il existe des sociétés d’individus qui ne cherchent pas ses valeurs ? Si oui, comment font-elles ? Si non, le pouvoir est-il inscrit dans nos gènes et difficile de s’en défaire.

  3. Hors sujet… Deja il y a aucune preuve que l’humain soit directement ou indirectement le résponsable de ce réchauffement… La terre est en permanance dans des cicles glaciaire-réchauffement…Nous somme simplement dans une pèriode de réchauffement… De plus si l’homme était résponsable… Cela fait 200 ans que l’humain rejète des gaz à effet de serre (CH4,CO2,N2O)… 98% des sociétés du monde sont basées sur l’industrie, on ne peut pas changer la société du jour au lendemain… La diminution de l’émition des gaz à effet de serre n’est pas du tout la polution qui devrait préocupper en en priorité…

  4. @John d’oeuf : oui oui oui… Et Claude Allègre est le plus grand scientifique incompris que la terre ait connu. Je vous conseille le débuggage d’Allègre d’ailleurs sur l’excellent Science² et je vous invite à aller faire part ailleurs de vos doutes sur le rôle de l’homme dans le réchauffement climatique.

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