Mythes et réalités des usages mobiles dans les pays en développement (2/3) : l’essor du mobile n’a pas fait disparaître les disparités sociales

Par le 12/11/09 | 1 commentaire | 3,249 lectures | Impression

Si la technologie mobile a la capacité de changer la façon de communiquer dans les pays en développement, ces effets ne sont pas uniformément répartis. Les femmes, et en particulier, les femmes qui vivent en milieu rural, apparaissent parmi les laissés pour compte de la révolution mobile, explique Anneryan Heatwole pour MobileActive.

La disparité entre les sexes trouve souvent un écho dans les usages mobiles : si la technologie offre à certaines femmes une plus grande liberté sociale et économique, pour d’autres, elle confirme aussi la pesanteur des rapports sociaux. Equiper les habitants des pays pauvres de mobiles n’est pas une solution à la pauvreté ou à l’inégalité entre les sexes. Dans son étude sur les téléphones mobiles et la réduction de la pauvreté en Ouganda (.pdf), Kathleen Diga (blog) rappelle que “les membres les plus vulnérables des familles ne bénéficient pas toujours des nouvelles technologies, qui demeurent souvent contrôlées et détenues par le chef de famille”. Non seulement les chefs de famille craignent une utilisation excessive du crédit d’unités, mais aussi, ils redoutent un effondrement de leur autorité. Ces perceptions négatives ont même tendance à renforcer l’autorité du chef de famille dans les foyers où il contrôle revenus et dépenses.

Femme africaine téléphonant par CabreraLetelier
Image : Femme africaine téléphonant par CabreraLetelier.

En plus de la disponibilité du téléphone, de la difficulté à apprendre à le faire fonctionner, il y a également des barrières sociales et culturelles qui empêchent d’accepter le téléphone comme un moyen légitime de communication. Dans de nombreuses cultures de tradition orale, le face à face est important, comme l’explique l’étude de Kazanka Comfort et John Dada. Même en contact avec leur famille, du fait de l’absence de face à face et sous la contrainte d’une utilisation limitée, les messages échangés peuvent demeurer très impersonnels.

Le coût des communications est d’autant plus lourd à porter pour les femmes qu’il faut la comparer à leurs propres revenus alors que la plupart ne travaillent pas et ne sont pas capables de les payer, étant plutôt chargées de s’occuper des enfants et de la maison. La pratique d’envoyer un SMS pour se faire rappeler, par exemple, nécessite un minimum d’alphabétisation et demande d’avoir des relations qui ont elles-mêmes accès à un mobile.

Bien sûr, certains programmes comme Text to change, BridgeIT ou Souktel par exemple se sont révélés être un moyen de développement professionnel pour les femmes, comme le rapporte Steven Klonner et Patrick Nolen dans leur étude sur les bénéfices des TIC pour les pauvres en Afrique du Sud (.pdf). Les téléphones mobiles peuvent avoir un impact économique très positif pour certaines d’entre elles. Le développement des réseaux de télécommunication a, par exemple, un effet substantiel sur le marché du travail. Ainsi, on a constaté que l’emploi augmentait de 15 % dans une localité quand celle-ci accède à une couverture totale du réseau, et ce, au bénéfice de l’emploi salarié des femmes, notamment de celles qui n’ont pas de lourdes charges de famille à la maison. En milieu rural, l’emploi dans le secteur agricole diminue substantiellement, notamment auprès des hommes. Enfin, la baisse de l’extrême pauvreté est sensible. Reste à savoir si c’est le mobile qui a une action directe sur l’augmentation de l’emploi féminin et la réduction de la part du secteur agricole ou si c’est l’inverse…

En théorie, le téléphone mobile permet à un utilisateur d’accéder à un cercle beaucoup plus large de relations que par le passé, mais ce n’est pas nécessairement le cas d’abord et avant tout parce que la grande majorité des femmes pauvres des pays en développement sont incapables d’accéder à cette technologie. L’étude de Dayoung Lee sur l’impact des téléphones mobiles sur la condition des femmes en Inde (.pdf) constate qu’il y a une corrélation positive entre la propriété de téléphones mobiles et l’autonomie des femmes : les femmes qui utilisent des mobiles ont une plus grande intolérance face à la violence familiale par exemple. Mais encore une fois, le fait qu’un foyer possède un téléphone mobile ne signifie pas que les femmes y aient accès. Par sa mobilité même, les maris ont un plus grand contrôle des communications avec le téléphone mobile qu’ils ne l’avaient avec le téléphone fixe : quand ils prennent leur téléphone avec eux, les femmes ne peuvent y accéder.

Couverture du livre African Women and ICTDans les zones les plus pauvres, les téléphones mobiles sont plus rares que dans les zones les plus riches et les femmes y sont aussi plus pauvres et moins alphabétisées et donc ont encore moins accès au téléphone. Pour Kiss Brian Abraham (blog) l’une des auteurs de Femmes Africaines et TIC, cela nous conduit à une classe féminine divisée entre celles qui ont accès aux téléphones et qui ont suffisamment de revenus pour l’utiliser d’une part et celles qui n’y ont pas accès de l’autre. Les femmes les plus pauvres perdent leur voix : “elles deviennent des auditrices silencieuses et de simples destinataires de messages et d’alertes de la part de gens financièrement plus autonomes.” Les capacités financières et l’éducation deviennent primordiales pour tirer parti des possibilités du téléphone dont il faut pouvoir s’acheter constamment des unités de communication. La capacitation des femmes pauvres par le mobile nécessite de prendre d’abord des mesures volontaristes pour leur permettre d’être autonomes économiquement. “A cause des coûts de communication, la “liberté” associée à l’accès mobile est un concept irréaliste et trompeur”, insiste Anneryan Heatwole.

Les téléphones mobiles permettent malgré tout de contourner les normes sociales et peut-être de les faire progresser. Kazanka Confort et John Dada dans Femmes Africaines et TIC rapportent ainsi que les femmes entrepreneures dans le Nigeria musulman utilisent le téléphone pour dépasser les contraintes religieuses qui leur interdisent de parler directement aux hommes ou d’obtenir un compte bancaire. Les mobiles permettent également à de nombreuses femmes de consolider leur indépendance : sages-femmes d’Aceh Besar, programme d’information prénatal par SMS de ZMQ Software Systems en Inde, lutte contre le harcèlement et la violence à l’égard des femmes via le programme Take Back The Tech

Si les téléphones mobiles permettent bien à de nombreuses femmes des pays en développement d’avoir un meilleur accès à de l’information ou à la communication, ils ne sont pas une panacée pour lutter contre la pauvreté ou la disparité entre les sexes.

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  1. Cet article a été republié par LeMonde.fr.