PDF Europe : Quelles leçons tirer de la campagne d’Obama ?

La première édition du Personal Democracy Forum Europe, qui se tenait la semaine dernière à Barcelone, était l’occasion d’interroger les rapports entre technologie et politique. Pour Andrew Rasiej et Micah Sifry, les créateurs de la manifestation qui existe depuis plusieurs années aux Etats-Unis, le rôle d’un tel évènement est d’étendre la conversation pour comprendre comment la technologie augmente la politique et renforce la citoyenneté. Aperçu de quelques débats qui ont électrisé l’assistance à l’occasion de cette manifestation…

Joe Rospars était le directeur des nouveaux médias pendant la campagne d’Obama en 2008. Il est l’un des directeurs de l’agence Blue State Digital, née en 2004 à l’occasion de la campagne d’Howard Dean. A PDF Europe, il a essayé de tirer les leçons de la campagne électorale pour les présidentielles Américaines menées en 2008.

Joe Rospars commence par une image. Celle de la foule amassée pour entendre le candidat Obama à Saint-Louis en octobre 2008  : 100 000 personnes ! Pour atteindre ce résultat, son équipe a envoyé 80 000 mails à des sympathisants la veille avec un ticket pour leur faciliter l’entrée. Et l’équipe a récupéré les mails de contacts, sur place, des 20 000 autres participants. Le lendemain de l’évènement, l’équipe envoyait 100 000 messages, pour consolider l’émulation née entre les participants lors de cette journée.

Cet exemple montre bien que ce qui a été le plus important dans cette campagne, explique Joe Rospars, c’est la relation qui a été tissée avec les gens. « C’est la relation qu’on construit avec les gens qui fait la campagne électorale. »

13 millions de personnes ont été contactées par l’équipe de soutien à Obama à l’occasion de cette campagne électorale. 45 000 groupes de volontaires se sont auto-organisés. 200 000 rassemblements de militants hors ligne ont eu lieu. Des gens sont allés frapper à des millions de portes et ont passé tout autant de coups de fils. 1,2 milliard de minutes de vidéo ont été consommées sur l’internet…

La campagne avait pour but d’aider, d’apporter des outils, des matériaux, des vidéos afin que les gens s’auto-organisent, insiste Joe Rospars. Mais les contenus n’ont été qu’une colle pour renforcer les relations entre les gens. Les contenus publiés reflétaient ce que les gens disaient et pensaient, ajoute Kate Albright-Hanna Kate, qui produisait des contenus pour la campagne d’Obama. Cela leur permettait d’être au même niveau. Les supporteurs d’Obama parlaient entre eux et c’est ce qui a fait la différence, estime-t-elle.

La campagne a été menée autour de trois principes, rappelle Joe Rospars : la transparence, l’authenticité et la participation. Avec un objectif premier : comment faire pour que plus de gens s’engagent, participent ? Ces principes répondaient aux différentes missions que l’équipe s’était fixés : avoir une communication qui facilite la construction de relations entre les gens (comme ça a été le cas avec les vidéos, les mails, ou le blog de campagne Voices for Change qui avait pour but de raconter des histoires dans lesquelles les gens pouvaient se reconnaître) ; montrer l’authenticité du candidat et de son équipe pour souder les relations entre les gens et réduire les barrières à la participation.

La politique de recrutement de volontaires a consisté à abaisser les barrières pour rendre les évènements plus accessibles à tous et donner aux gens l’opportunité de s’organiser. On leur a donné des outils pour qu’ils puissent publier les rencontres qu’ils organisaient, pour qu’ils puissent accéder aux uns et aux autres. Notre mission était d’organiser, d’informer sur comment participer, martèle Joe Rospars. “L’important n’était pas de suivre Obama, mais de montrer aux gens comment se suivre les uns les autres. L’important n’était pas de recueillir de l’argent – même si c’est important dans notre système politique -, mais surtout d’augmenter et de rendre visible le nombre de donneurs”, car ce nombre de donneurs montrait la confiance grandissante des citoyens dans le candidat. Donner de l’argent n’est qu’une transaction qui s’inscrit et n’arrive que dans une relation plus large, explique-t-il en évoquant le succès du Diner avec Obama, consistant à permettre à de simples supporteurs de pouvoir diner avec Obama, comme c’est possible pour les plus grands financeurs de campagne.

« Ces principes que nous avons mis en place sont universels », conclut Joe Rospars et peuvent être dupliqués partout, car ils parlent de la relation que les politiciens et les partis politiques peuvent tisser avec des gens ordinaires. » Partout ?

Peut-on copier Obama en Europe ?

Dominique Piotet, co-auteur avec Francis Pisani de Comment le web change le monde et président de l’Atelier BNP Paribas à San Francisco, est sceptique : peut-on copier le succès d’Obama en Europe ? « On peut certainement s’en inspirer, mais difficilement faire la même chose », explique-t-il. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il y a des circonstances exceptionnelles : « Obama était un candidat exceptionnel, un exceptionnel « Community Manager, certainement parce qu’il ne vient pas d’une grande école française », ironise Dominique Piotet. C’était aussi un moment exceptionnel, car les Américains étaient fatigués de Bush, de la crise… Même si cela ne veut pas dire que la campagne était facile. Enfin, le niveau d’usage des nouvelles technologies était à nul autre pareil : Facebook et Twitter n’existaient pas lors de la précédente campagne. Enfin, Obama a su utiliser l’avantage du réseau MoveOn, qui a su mobiliser localement et efficacement les volontaires. En France, tout le monde politique est sur Twitter ou Facebook, mais il nous n’avons pas de MoveOn pour que les supporteurs puissent s’organiser entre eux  !

La session de discussion sur le Modèle ObamaImage : A la tribune du PDF Europe : Dominique Piotet (2e à gauche), Benoît Thieulin (au milieu), Joe Rospars (à droite) par Svet.

Aux Etats-Unis, enfin, il y a 2 partis : ils sont très puissants pendant la campagne électorale, mais peu en dehors. En Europe, la configuration n’est pas la même, rappelle Dominique Piotet : on a des dizaines de partis différents. « On ne connait pas vraiment de grandes campagnes électorales, mais on a des mouvements qui s’organisent sur la durée ? Certes, on a des outils, certes on sait que ces outils fonctionnent pour organiser des communautés… Mais a-t-on des communautés organisées ? Le parti socialiste français est-il une communauté ? » La campagne d’Obama a été menée par la base (Grassroot driven campaign), or il n’existe pas de mouvement de terrain en Europe, où la structure des partis dominent. « Obama n’est pas un modèle, mais une source fabuleuse d’inspiration sur comment on peut utiliser ces outils. Mais l’Europe doit construire ses propres visions. »

Benoît Thieulin de la Netscouade était à la tête de l’équipe web de Ségolène Royal lors de la dernière campagne présidentielle. Pour lui aussi, la question de savoir si l’on peut importer ou pas le modèle de la campagne Obama en Europe est une vraie question, même s’il n’est pas convaincu que proposer un diner avec Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal aurait été un franc succès… En 2005, avec le référendum européen, l’internet a offert une alternative à l’information et une mine de solutions pour s’organiser et participer au débat public. Pour Benoît Thieulin utiliser l’internet comme un outil d’organisation est assurément un modèle et une source d’inspiration. Faire de l’internet une arme pour convaincre les gens, les mettre au centre de la campagne pour mieux organiser les troupes de volontaires est nécessairement stimulant. Il nous faut essayer d’utiliser cela en Europe.

Hormis la stature exceptionnelle du candidat, les grandes différences que constate Benoît Thieulin entre l’Europe et l’Amérique par rapport à cette campagne électorale portent sur la relation aux données personnelles. « Il serait difficile en France de contacter par mails les gens hésitants avec les mêmes outils, pour des questions juridiques bien sûr, mais surtout culturelles. » Mais il y a peut-être d’autres moyens de faire cela qui n’en sont pas si éloignés, comme de s’appuyer sur les territoires ou la localisation, suggère le consultant. Le fundraising n’existe pas partout en Europe, pas sous cette forme en tout cas : il reste difficile de convaincre les gens de donner de l’argent. Enfin, comme le dit Dominique Piotet, a-t-on des communautés organisées en France, hormis des gens de mêmes partis qui se battent entre eux ?

Mais surtout, pour Benoît Thieulin, la plus grande différence réside peut-être dans le fait que les partis politiques ne sont pas structurés de la même façon entre les Etats-Unis et l’Europe. En France notamment, ils sont une bureaucratie, une institution. Et c’est peut-être là que réside le plus grand écart.

Peut-on apporter des outils, des plates-formes pour changer la façon dont on organise les campagnes locales et demain les campagnes nationales ? C’est ce que va essayer de faire la Coopol (la coopérative politique) que lance Benoît Thieulin pour le parti socialiste. Reste qu’il faut pousser la réflexion encore plus loin, lance le militant : peut-on organiser une plate-forme d’idées ouvertes pour les partis progressistes européens ? Saurons-nous demain connecter toutes les plate-formes progressistes de la gauche en Europe ?

Pour Joe Rospars, pourtant, les institutions quelles qu’elles soient (musées, ONG, partis…) doivent se relier aux gens, aux citoyens, aux utilisateurs… Les organisations font du mauvais travail si elles s’installent dans la bureaucratie. D’autant que, souligne Kate Albright-Hanna, les communautés américaines qu’on évoque n’étaient par préexistantes : elles ont été créées de toutes pièces, dans un pays où les gens sont très déconnectés de leur voisinage. Ces outils ont permis de dépasser l’individualisme américain traditionnel.

Oui, acquiesce Dominique Piotet : l’Iowa n’est pas la Californie, comme la Catalogne n’est pas l’Andalousie. La ville de New York commence à proposer des outils aux citoyens pour qu’ils s’organisent mieux entre eux… Mais avons-nous une culture de la transparence en France ou en Europe ? « Aux Etats-Unis, la révolution de la transparence qui a lieu sous nos yeux dépasse la campagne et impacte profondément le fonctionnement du gouvernement Obama. Sommes-nous prêts à la transparence en Europe ? La façon dont est s’apprête à être élu le président de l’Europe, est-ce de la transparence ? »

« La façon dont on donne des armes à la société civile est importante », rappelle Benoït Thieulin : regardez la controverse autour de la désignation de Jean Sarkozy à la présidence de l’EPAD par exemple. Elle a commencé sur Twitter, sans être coordonnée ou organisée. « L’espace du débat public est en train de changer sous nos yeux. »

Beaucoup de choses expliquent la défaite de Ségolène Royal explique encore Benoît Thieulin invité à répondre à une question sur le sujet. L’usage d’internet de Ségolène n’est pas venu du parti socialiste, car elle n’y avait pas de beaucoup de soutiens. Elle n’avait pas d’autres alternatives que d’inventer une autre stratégie pour contourner l’appareil du parti qui lui était défavorable. D’où l’idée de Désir d’avenir et de ses 600 comités locaux construits en moins de 6 mois. Reste que Désir d’avenir n’a pas réussi à se transformer, à devenir une place de débat. La démocratie participative de Ségolène Royal était organisée plutôt que portée par les gens. Il y avait une contradiction entre le débat qu’elle avait ouvert et la vision qu’elle a ensuite imposée pendant la campagne électorale. Désir d’avenir n’est donc pas devenu une communauté organisée… Sans compter qu’en France, l’élection présidentielle est un peu particulière. Les gens sont en attente d’une vision, « d’un père », d’un président qui prenne des décisions, qui impulse des choix, ce qui cadre mal avec cette manière de s’appuyer sur la participation des gens…

Pour Joe Rospars, pragmatique, « les campagnes bien organisées gagnent les campagnes électorales, pas les majorités ». Les minorités organisées peuvent être plus fortes que les majorités désorganisées, c’est la force d’internet vu comme un outil d’organisation, explique-t-il encore. Et pour organiser les majorités, il suffit d’abaisser les barrières d’entrées, et permettre à chacun de s’impliquer le plus simplement possible.

Voilà au moins quelques recommandations qui paraissent simples. Mais elles seront certainement plus difficiles à réussir et à reproduire.

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6 commentaires

  1. J’ai beaucoup aimé lire tout ceci. Cela respire le bon sens et la relégation des outils là où ils sont : pour simplement faciliter les choses.
    J’ai pour ma part pensé, dès le début, que le dispositif Obama n’était pas du réseau social, mais un énorme MMORPG dont le but du jeu était qu’Obama gagne. Cela ne peut fonctionner qu’en résonnant avec une culture, et une accroche profonde. Le véhicule est puissant, mais le carburant Obama était juste surpuissant. On ne mesure pas assez combien le message a été pensé et formaté en terme de positif, de progrès, de quelque chose qui fait adhésion. On ne mesure pas assez la puissance des symboles qu’il représentait et a émis. Je ne suis pas sûr, qu’en France, émettre autant de symbolique ne soit pas désastreux.
    Je pense surtout qu’il est en effet important de bien mesurer les différences culturelles, sociologiques, organisationnelles, la pratique politique. La dimension bureaucratique des partis français est un facteur important. Leur inertie aussi, l’ancrage local et ce que j’appellerai outrageusement de la (néo)féodalité, encore plus.
    Le cas Désir d’Avenir pose une vraie question, celle de promouvoir un modèle qui entre ensuite en collision avec la manière institutionnelle dont les choses se passent. Je suis perplexe sur les modèles hors-sol.
    Maintenant, on attend les supports web sociaux des grands partis français. Comme leur fonctionnement ne change pas, ça risque de cristalliser des décalages et de susciter du rien ou du conflit. Seul les verts dérogent. Je ne peux m’empêcher de mettre en perspective leur succès avec une approche révisée de fonctionnement, dans la campagne en tous les cas. En avez-vous parlé ?

  2. @Alexis : Je ne sais pas ce qu’en penserait Benoît Thieulin, mais Désir d’avenir n’était pas complètement hors sol comme le montre les 600 comités de soutien qui se sont créés… Mais ces comités ne sont pas devenus un lieu de débat : ils ont été appareillés, comme le dit bien Benoît. Et puis surtout, le modèle ne s’est pas déroulé jusqu’au bout : le modèle bureaucratique et organisationnel a fini par reprendre les choses en main. Selon moi, cela ne signifie pas un modèle hors sol, mais bien une inadéquation entre le caractère coopératif du web et l’organisation pyramidale des partis et des institutions.

    Assez d’accord avec toi, sur le fait que les sites sociaux des partis risquent de cristalliser les décalages – mais ça peut aussi les faire exploser.

    Quant aux Verts, je ne crois pas en avoir entendu parler (sauf peut-être par Nicolas Vanbremeersch dans un petit atelier ?) ; PDF a peu parlé des cas franco-français finalement… sa perspective se voulait plus large.

  3. Un article plein de nuances qui en font sa crédibilité.
    Pour moi le message qui en ressort est le suivant :
    – on ne peut pas vendre n’importe quoi.
    – internet n’est qu’un outil. Mais un outil qui modifie totalement l’espace et le temps – ce qui perturbe nos annonceurs.
    – Réussir à susciter l’intérêt chez les gens c’est s’assurer qu’un jour il vous le rende.

    très bon article, des intervenants intéressants…

  4. Leçons à tirer pour qui ? Pour les candidats et leurs partis ou pour les citoyens ?

    Pour les partis, du moins pour les plus puissants, je vois bien le bénéfice de toutes ces choses mais pour les citoyens lambda, en revanche, je ne comprends pas l’intérêt de se faire arroser de coups de téléphone, de mails, d’invitations et messages Facebook, et même carrément de visites à domicile de militants pour la promotion de leur parti.

    Je pense qu’il est aussi possible de sensibiliser les gens, ou tout du moins de faire connaitre les idées de chaque candidat sans les abrutir plus qu’ils ne le sont déjà en période d’élection.

  5. C’est vrai mais d’un autre côté, Benoît Thieulin, sa Netscouade et le réseau militant PS affilié n’avaient pas hésité à envahir les commentaires des blogs et sites les plus importants, les sondages en ligne et les clics sur vidéo en ligne pour faire de la propagande ségoléniste — ou disons « rééquilibrer les débats » comme pudiquement évoqué dans ce reportage :
    http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2007/05/03/395-le-debat-sous-l-oeil-de-la-netscouade

    Certains blogueurs comme Loïc Le Meur étaient quasiment obligé de fermer leur commentaires, y compris sur des sujets hors politique. Même chez quelqu’un d’un peu moins à droite comme Embruns, à la moindre allusion politique, les discussions dégénéraient à coup de copier/collés d’argumentation officielle, de dizaines de pseudos anonymes sortis de nul part, parfois même d’insultes et autres procédés dérangeants. De mon point de vue, les leçons à tirer iraient plutôt vers le respect des citoyens (éviter au maximum la manipulation d’opinions par exemple — oui, je suis utopiste 😉

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