PDF Europe : e-gov vs. we-gov, collaboration ou conflit ?

Aperçu de quelques présentations à l’occasion de la première édition du Personal Democracy Forum Europe qui se tenait à Barcelone ces 20 et 21 novembre 2009.

Deux façons de faire de la politique électronique s’opposent – et se combinent à la fois. Celle de la gouvernance électronique (e-government) qui repose sur les outils dont disposent les autorités pour s’adresser au citoyens et vice-versa, et celle de la collaboration des citoyens entre eux (we-government). Une vision top-down et l’autre bottom-up pourrait-on dire : l’une serait plutôt européenne et l’autre plutôt américaine. Reste à savoir si elles sont réconciliables ?

Le 2.0 ne réussit pas partout

Pour le journaliste et universitaire Matthew Fraser (blog), nous avons besoin de mieux conceptualiser les problèmes. Certes, entre le modèle américain et européen, les dynamiques collaboratives ne sont pas les mêmes, mais c’est aussi parce que les sociétés ne sont pas les mêmes : alors que l’Amérique propose un modèle assez égalitaire, en Europe, la centralisation est bien plus présente.

Mais peut-être faut-il chercher ailleurs les raisons de cette différence de conception ? Pour Matthew Fraser, comme il l’explique d’ailleurs plus en détail sur son blog, l’élan social du web 2.0 a surtout réussit dans sa dimension marketing. Les 5 millions d’amis d’Obama sur Facebook ne sont pas là pour faire de la collaboration, ils sont là pour promouvoir la marque Obama. Le succès de la campagne politique d’Obama serait donc plus marketing que politique…

La transposition du web 2.0 dans le monde de l’entreprise, où ces outils étaient censés transformer le management, a moins bien fonctionné que dans le monde des marques. D’un coup, il s’avère bien moins simple de faire collaborer les employés entre eux, d’autant que leurs supérieurs hiérarchiques ne sont pas tous disposés à voir leur autorité contestée par la base. Les évangélistes de l’entreprise 2.0 ont rencontré des résistances institutionnelles dans les entreprises et la mise en oeuvre d’un management par le changement s’est révélée plus difficile à réussir que de proposer des campagnes vidéos virales sur YouTube.

Les méthodes 2.0 appliquées aux autorités publiques connaissent encore moins de succès que dans les entreprises. Bureaucrates et politiciens ont une vision de la relation aux citoyens très verticale. Ici, plus encore que dans l’entreprise, changer le centre du pouvoir, transformer les relations entre les autorités et les citoyens est problématique. Les coopérations ne sont pas faciles, hormis peut-être dans le local concède-t-il en faisant référence à la plupart des réalisations collaboratives réussies comme FixMyStreet ou d’autres processus issus de l’innovation sociale.

Comme il l’explique sur son blog, on peut en conclure qu’il y a une opposition philosophique entre les évangélistes du 2.0, qui croient en la capacité humaine à agir de manière rationnelle et à collaborer pour atteindre des objectifs communs, et les tenants de méthodes verticales qui croient plutôt en la nature égoïste de l’homme. Sans compter qu’il faut également ajouter une dimension culturelle à cette dichotomie : la collaboration est ancrée dans les traditions du libéralisme et de l’égalitarisme anglo-américain, alors que l’Europe continentale a été façonnée par des siècles d’institutions autoritaires, notamment en France, précise-t-il, où la culture bureaucratique et la notion rigide de l’autorité est hostile aux valeurs sociales de la collaboration.

Pour convaincre, le 2.0 devra donc apporter des résultats mesurables et pragmatiques, comme il commence à le faire, en partie, quand il s’applique à la société de la connaissance.

La participation ne demande qu’à se révéler

Le discours de Tiago Peixoto (@participatory, blog) est à l’opposé de celui de Matthew Fraser. Chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence, Tiago Peixoto cherche à “identifier des facteurs qui contribuent à la réussite des politiques visant à renforcer la participation politique”.

La participation citoyenne n’est pas nouvelle, rappelle-t-il. “On dit seulement qu’une minorité souhaite participer, mais ce n’est pas vrai ! Les gens ne participent pas, car ils ne pensent pas que cela peut directement les aider !” Pour lui, qui a notamment étudié le fonctionnement des budgets participatifs à Belo Horizonte au Brésil et à La Plata en Argentine, la participation ne demande qu’à se révéler.

Jusqu’en 2004, le niveau de participation dans les budgets participatifs à Belo Horizonte stagnait aux alentours de 1,5 % des électeurs, nécessitant leur présence à des réunions physiques. Après avoir en 2006 lancé des budgets participatifs électroniques dotés d’un montant de financement pourtant plus faible, ce sont quelque 10 % des électeurs qui ont pris part au processus… (comme il l’explique plus en détail dans un article à la page 23 de ce document (.pdf)).

La participation n’est pas un concept très rock’n roll reconnaît-il modestement, et il ne faut pas le mesurer uniquement par le nombre de personnes qui s’y agrègent. Il faut aussi mesurer les non-participants qui supportent malgré tout le processus.

Certes, peu d’initiatives citoyennes parviennent à ce niveau d’engagement, mais si vous donnez au citoyen les moyens de s’impliquer, si vous prenez en compte leur participation d’une manière effective, alors peut-être cela changera-t-il. L’engagement des citoyens n’est pas facile, mais peut-on ne pas y répondre, ne pas chercher à l’améliorer ?

Ce que montre les exemples qu’a évoqué trop succinctement Tiago Peixoto, c’est que la règle des 1 % de participation, souvent vécue comme une limite indépassable, peut être dépassée par des actions de participation et de co-création suivies et spécifiques. Les limites technologiques sont souvent avancées comme étant un obstacle, mais ce n’est pas toujours le cas. Les modes de participation traditionnels également ne parviennent pas toujours à mettre en contact les gens entre eux, pour qu’ils décident collectivement. Agréger les préférences, les votes, les avis ne fait pas avancer. Il faut délibérer, débattre. Or, on manque encore d’outils en ligne pour aller plus loin que la consultation, pour structurer les débats afin qu’ils ne se limitent pas à de simples votes. « On n’obtient pas le meilleur des citoyens par de simples consultations, juste en leur demandant leur avis. La participation n’est pas un vote. Il faut aller plus loin. »

Stimulant, non ?

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3 commentaires

  1. Je ne crois pas que ce soit un problème d’outils. Je crois que c’est un problème de management.
    La « règle » du 1% est caractéristique des environnements autonomes, dont Wikipedia est l’icône. Il n’y a pas de raison de ne pas élever le niveau de participation en passant à un mode beaucoup plus managé des choses. Cela me semble faire basculer le modèle du côté de ce qui se passe en entreprises autour de (feu) l’enterprise 2.0, quelque chose dont on sait que c’est d’abord un modèle organisationnel et managérial avant d’être des outils. On atteint dans ces environnements des taux de participation très élevés, y compris dans les strates étendues (au client y compris) du modèle.
    On pourra me rétorquer que les gens sont libres, mais j’observe quand même qu’on raisonne ici en cibles défini (les électeurs), qui ont l’avantage d’être institutionnellement reconnues (en tant que citoyens), qui peuvent faire preuve d’engagements inscrits dans la norme sociale. On est donc sur un terrain de jeu déjà bien structuré…

  2. Oui Alexis, je pense que c’est clairement ce que disait Tiago Peixoto. Comment on implique les gens, on les responsabilise, on leur permet d’élaborer ensemble ?

    Mais les outils ne savent pas très bien faire du management, comme tu le dis très bien. On trouve beaucoup d’outils qui proposent des environnements autonomes, peu qui permettent de mieux gérer les contributions, voire, qui permettent aux gens de mieux autogérer leurs contributions. Les outils qui permettent de donner son avis, de voter sont clairement insuffisants pour impliquer plus avant les gens, que ce soit dans la vie citoyenne comme la vie professionnelle, comme tu le dis dans ton article sur le sujet.

  3. Belle synthèse.

    De mon humble point de vue le problème est avant tout culturel.

    Comme le dit Tiago Peixoto : Les gens ne participent pas, car ils ne pensent pas que cela peut directement les aider !”

    J’irai même plus loin : les gens ne participent pas car ils ne savent même pas que c’est possible, ou alors ils ne savent pas comment s’y prendre, vers où aller, pour faire quoi etc.

    Notre société s’est habituée à la structure bottom-up, il faut maintenant l’aider à s’en sortir mentalement.

    Sans travail en amont là dessus, la règle des 1% se confirmera à coup sûr. Mais je suis persuadé qu’elle n’est pas une fatalité :).

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