#pdlt : « Quelle sorte de cyborg voulez-vous être ? »

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, encore une fois, sera une chronique de Clive Thompson dans le dernier numéro du magazine américain Wired, car, encore une fois, cette chronique est tout à fait passionnante. Son titre n’est pas ce qu’elle a de mieux, mais il est suffisamment intriguant pour donner envie de poursuivre : « Avantage aux Cyborgs : pourquoi l’accès à une intelligence supérieure passe par l’amélioration des relations avec vos assistants numériques. » Je vous rassure, la suite est plus claire.

Clive Thompson commence par poser une question obsédante et désormais classique : « Qui, de l’homme ou de la machine, est le plus intelligent ? » En 1997, rappelle Thompson, Deep Blue, le superordinateur d’IBM, a fait nettement pencher la balance en faveur des robots en battant Garry Kasparov aux échecs. Deep Blue a gagné parce que les ordinateurs peuvent produire, à la vitesse de la lumière, des calculs presque infinis  : ce dont les humains sont incapables. Ce fut le prima de la force brute, de la capacité à passer en revue des millions de mouvements possibles pour trouver les meilleurs. Ce n’est pas comme ça que les humains jouent aux échecs. Les Grands Maîtres, nous rappelle encore Thompson, s’appuient, pour choisir le bon mouvement, sur des stratégies et des intuitions fournies par des années d’expérience et d’étude. Les intelligences humaines et artificielles ne travaillent pas de la même manière, ce qui a donné à Kasparov une idée intrigante.
C’est là où le papier de Thompson commence à nous apprendre quelque chose (en tout cas à m’apprendre quelque chose). Quelle fut l’idée de Kasparov ? Et si, au lieu de faire s’affronter les humains et les machines, on les faisait travailler en équipe ? Kasaparov a donc créé ce qu’il a appelé les advanced chess, les « échecs avancés », dans lesquels les joueurs sont assistés par un logiciel. Chaque compétiteur entre la position de ses pièces dans l’ordinateur et utilise les mouvements proposés par le programme pour faire ses choix.

En 2005, dans un tournoi en ligne où tout le monde pouvait concourir, certaines paires humain-machine étaient tout à fait étonnantes. Mais celle qui remporta le tournoi ne comptait aucun Grand Maître, ni aucun des superordinateurs présents dans la compétition. Ce fut une équipe d’amateurs d’une vingtaine d’années, assistés par des PC ordinaires et des applications bon marché qui l’emporta. De quoi ont-ils tiré leur supériorité ? La réponse apportée par Thompson commence à nous éclairer sur le sens de son titre. Leur supériorité est venue de leur aptitude à tirer le meilleur parti de l’aide que leur apportait l’ordinateur. Ils savaient mieux que les autres entrer leurs mouvements dans la machine, ils savaient mieux quand il fallait consulter le logiciel et quand il valait mieux ne pas suivre ses conseils. Comme Kasparov l’a dit ensuite, un être humain faible avec une machine peut se révéler meilleur qu’un être humain fort avec une machine si l’être humain faible a une meilleure méthode. En d’autres termes, selon Thompson, les entités les plus brillantes de notre planète ne sont ni les êtres humains les plus accomplis ni les machines les plus accomplies. Ce sont des gens à l’intelligence moyenne qui ont une aptitude particulière à mêler leur intelligence à celle de la machine.

Et pour Thompson, cela ressemble beaucoup à ce qui se passe dans nos vies. Aujourd’hui, nous sommes continuellement engagés dans des activités « cyborguiennes ». On utilise Google pour trouver une information, on va sur Twitter ou Facebook pour se tenir au courant de ce qui arrive aux gens qui nous intéressent, et d’autres choses encore.

Or, un grand débat oppose ceux qui adorent notre vie moderne et numérique à ceux qu’elle perturbe. D’après Thompson, l’exemple fourni par les échecs nous montre pourquoi il existe un tel fossé. Ceux qui sont excités par les technologies sont ceux qui ont optimisé leur méthode, ceux qui savent comment et quand on s’appuie sur l’intelligence de la machine. Ceux qui ont adapté leur profil Facebook, configuré leurs fils RSS, etc. Et même, plus important, ceux qui savent aussi quand il faut s’écarter de l’écran et ignorer le chant des distractions qui nous appellent en ligne. Le résultat, c’est qu’ils se sentent plus intelligents et plus concentrés. A l’inverse, ceux qui se sentent intimidés par la vie en ligne n’atteignent pas cet état délicieux. Ils ont l’impression qu’internet les trouble, qu’il les rend « bêtes » pour reprendre le mot de Nicholas Carr.

Or, et on ne peut que donner raison à Clive Thompson, on ne peut pas faire comme si l’âge des machines étaient en passe de s’achever. Il est certain que l’on va de plus en plus dépendre de l’assistance numérique pour penser et se socialiser. Et trouver le moyen d’intégrer l’intelligence de la machine à nos vies personnelles est le défi le plus important qui nous soit offert. Quand s’en remettre à la machine ? Quand se fier à soi-même ? Il n’y a pas, d’après Thompson, de réponse univoque, et il n’y en aura jamais. Il s’agit là, selon lui, d’une quête personnelle. Mais en aucun cas nous ne devons éluder la question tant les avantages cognitifs sont grands pour ceux qui savent le mieux penser avec la machine. Au final, dit Thompson, la vraie question est : « quelle sorte de cyborg voulez-vous être ? »

Cette chronique de Thompson est passionnante pour elle-même, mais elle l’est aussi, me semble-t-il, pour ce qu’elle ouvre comme pistes. Et notamment, pour une explication qu’elle peut apporter à la crainte d’une partie des élites, et des élites françaises en particulier, face à l’internet. Car si Thompson, à la suite de Kasparov, a raison, si une intelligence moyenne alliée à une bonne maîtrise de la machine renverse les hiérarchies au point de se révéler supérieure à des années de travail et d’accumulation de savoir ; si cette règle s’avère exacte dans d’autres disciplines que dans les échecs, alors quelle supériorité resterait à ceux qui savent, ceux que l’on considère comme très intelligents, mais qui vivent sans les machines, qui les craignent, les méprisent, et ne s’en servent pas ? Et s’il y avait, derrière les arguments des contempteurs d’internet, la manifestation de cette crainte, la crainte d’un monde dans lequel ils ne domineraient plus, d’un monde qui menacerait leur position. Ca n’est qu’une hypothèse, mais il faut avouer qu’elle est tentante.

Xavier de la Porte

L’émission du 2 avril 2010 était consacrée au thème de l’informatique de l’information et de la communication et recevait comme invité Pierre-Eric Mounier-Kuhn, historien au CNRS et à l’université Paris-Sorbonne et Antonio A. Casilli, sociologue et chercheur au Centre Edgar Morin. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

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4 commentaires

  1. elle est tentante, et on en a déjà quelques beaux spécimens avec Wolton, Finkelkraut, Séguéla… tous les contempteurs du web qui n’y voit que ramassis de rumeurs, pirates et pédophiles
    ou les Assouline et autres Klein qui stigmatisent wikipedia pour ses faiblesses alors qu’ils devraient en être des contributeurs…
    j’oubliai, on n’y signe pas ses « articles », à la différence des Encyclopédistes…

  2. C’est rigolo tout cet article qui parle d’intelligence et utilise pour illustrer cette activité (créer des liens) un domaine où la mémoire et le calcul domine nettement.
    C’est un peu comme si l’on évoquait l’habileté physique en illustrant cela par l’activité « soulever de la fonte ». Pour sur, la grue aurait l’avantage sur l’haltérophile.
    Il y a là le même genre de confusion que celle des membres de l’équipe du projet I-cub, qui par modestie vont tenter de comprendre les processus d’apprentissage de l’enfant de 1an, après avoir eu l’ambition de comprendre celle de l’enfant de 2ans.
    Quand on sait à quel point l’activité est complexe, intense et fulgurante dans le cerveau d’un nouveau né, cela revient à tenter de comprendre le big bang avant d’avoir saisi le principe de gravitation universelle.
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    Comme souvent ce qui est présenté comme un plus pour l’homme en général sera un produit imposé aux plus démunis, par exemple pour augmenter leur productivité sur le lieu de travail.
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    En passant, quel orgueil de la part de l’humain depuis qu’il a mis la science à la place des Dieux !
    Il pense pouvoir faire beaucoup MIEUX en dopant son corps grâce à des prothèses fait-main.
    Si le mieux consiste à calculer, mémoriser, frapper plus vite et plus fort … alors il est atteignable
    s’il s’agit d’améliorer la compréhension (créer des liens – prendre ensemble) ces prothèses seront guère utile … voire même contre productive.

    Ce qui est nié dans l’article est la notion d’habileté (mais qui sait encore ce dont il s’agit là) résultat d’une coagulation heureuse de connaissances, d’expérience et de choix.

    Ce n’est que dans un monde réduit à des gestes élémentaires dont toute complexité aura été extirpée (notamment par la numérisation – couper en morceau / recoller suffisamment bien pour créer l’illusion d’un résultat équivalent) que le cyborg pourra donner l’illusion de l’habileté.

  3. Super fascinante, cette thèse de Thompson et cette pratique de l’advanced chess. Cela ouvre des tas de perspectives, notamment dans le domaine de la génomique ou de la « Do It Yourself Biology ». Cela pourrait signifier qu’armé des bonnes interfaces de bioinformatique, une petite équipe ou même un individu pourrait effectivement se hisser au niveau d’une équipe de recherche. C’est très intéressant, car franchement, s’il existera toujours quelques hackers qui chercheront à bricoler des bactéries dans leur garage, l’avenir de la bio amateur appartient plus à ceux qui sauront naviguer dans les milliards de données du génome et de la cellule (quitte à laisser la partie matérielle, synthèse ou lecture, à des sociétés commerciales externes). On pourrait rapprocher l’idée de Foldit , dont les concepteurs espéraient aussi que cela pourrait permettre un jour « à un enfant de 12 ans de découvrir le vaccin contre le SIDA », mais foldit, comme de nombreux autres projets, repose sur la notion d’intelligence collective, impliquant des milliers de joueurs, etc, et avec tous les doutes philosophiques qui pèsent sur ce genre d’intelligence (cf Lanier) mais là cela concerne une petite équipe, c’est beaucoup plus excitant…

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