Du gouvernement comme plate-forme… ou l’inverse

Le web 2.0, dès sa définition par Tim O’Reilly, était qualifié de plate-forme pour les usagers et les usages. Depuis, l’image a fait florès. La ville, la rue sont quelques-uns des nombreux espaces que l’on a essayé de définir comme plate-forme.

opengovEn septembre dernier, Tim O’Reilly (toujours lui), à la veille de la conférence Gov 2.0 qu’il organisait, a initié une réflexion autour du gouvernement 2.0 définit comme plate-forme, qu’il a développé plus longuement dans un livre qu’il vient d’éditer sur le gouvernement « ouvert ».

Plus qu’une technologie (les applications, les médias sociaux ou l’informatique en nuage selon les périodes où l’on se place, car la définition n’a cessé d’évoluer dans le temps), le web 2.0 désigne surtout le fait que le web est devenu la plate-forme informatique dominante et que ce passage du réseau comme plate-forme a profondément transformé notre perception de la compétitivité et des affaires, explique-t-il.

Le gouvernement 2.0 évoque surtout la façon « dont la politique utilise les médias sociaux, que ce soit pour solliciter la participation publique ou pour diffuser ses messages de nouvelles manières. Certains pensent qu’il s’agit de rendre le gouvernement plus transparent. D’autres pensent qu’il s’agit d’ajouter de l’Ajax dans les sites gouvernementaux, ou de les remplacer par des API gouvernementales, ou de construire de nouvelles plates-formes en nuage pour partager les services publics. C’est un peu tout cela à la fois. »

Mais pour Tim O’Reilly le vrai secret de la métaphore consiste à penser le gouvernement comme une plate-forme. Dans l’industrie de la technologie, les grands succès ont été ceux de sociétés qui sont devenues des plates-formes : à l’image de Google avec sa suite de services en ligne ou d’Apple avec sa plate-forme d’applications pour iPhone. Adopter cette manière de se penser s’annonce également féconde pour le gouvernement, avance O’Reilly. Pour Vivek Kundra, responsable informatique du gouvernement fédéral américain et du site data.gov, les agences du gouvernement ne doivent pas seulement proposer des sites web, mais également des services web ou des kits de développement logiciel de l’Etat… Si le gouvernement peut se servir de ces données et services pour construire de nouvelles applications, les citoyens et les sociétés innovantes peuvent également s’en emparer pour construire de nouvelles applications.

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Image : Tim O’Reilly lors de la conférence Gov 2.0 Summit de septembre 2009 et dont la prochaine édition sera sur ce même thème en septembre 2010, photographié par Alex Dunne.

Ce que Jonathan Zittrain qualifie de principe de « générativité » pour désigner la capacité des plates-formes ouvertes à créer de nouvelles possibilités non imaginées par leurs créateurs. La carte du crime de Chicago développée par Adrian Holovaty en 2005, qui a été le second mashup créé depuis les fonds de cartes de Google, a montré la valeur qui pouvait être créée en croisant les données gouvernementales sur une carte. Et toutes les applications développées depuis, notamment via le concours Apps for Democracy, sont les descendantes directes de cette première application.

Il y a encore un long chemin pour développer des écosystèmes aux niveaux locaux ou fédéraux, pour avoir des services gouvernementaux standardisés… Le GPS par exemple, lancé d’abord par les forces aériennes américaines pour leur propre besoin, est devenu une plate-forme d’innovation commerciale ouverte au secteur privé. Les interventions des Etats peuvent être extrêmement génératives. « L’internet n’était-il pas à l’origine un projet du gouvernement ? », rappelle O’Reilly. Nos villes pourraient-elles fonctionner sans système de transport, d’adduction d’eau, de réseau électrique, de collecte des déchets… ?« Comme un système d’exploitation délivre des services pour ses applications, les autorités délivrent des fonctions qui autorisent l’activité du secteur privé. »

Or nous avons tendance à voir le gouvernement comme un distributeur, rappelle-t-il : nous mettons nos impôts dedans et il nous donne en contrepartie des services (routes, ponts, hôpitaux, police….). Et quand la machine ne nous donne pas ce qu’on veut, on proteste en la secouant. « Imaginez si l’Etat se ré-imaginait lui-même non pas comme un distributeur, mais comme un moteur d’organisation de l’action citoyenne. (…) Pourrions-nous imaginer des autorités qui mettraient en place des mécanismes pour proposer des services qui ne seraient pas délivrés par les autorités, mais par les citoyens ? »

Cette vision est bien sûr très américaine. On connait moins en France à tout le moins cette capacité à ce que des associations de citoyens remplacent l’Etat dans ses éventuelles défaillances… On n’imagine pas des citoyens se rassembler pour financer le bitumage d’une route publique que les autorités locales n’auraient pas les moyens de goudronner, comme ce peut être parfois le cas aux Etats-Unis (c’est en tout cas un exemple qu’O’Reilly utilise)…

Le gouvernement n’est pas qu’une plate-forme

Quelques jours plus tard, Andrea Dimaio du Gartner a répondu à O’Reilly en expliquant pourquoi le gouvernement n’était pas une plate-forme.

Si bon nombre des initiatives mises en oeuvres par l’administration Obama et des gouvernements du monde entier sur le web 2.0 ressemblent à des plates-formes, toutes les actions du gouvernement ne se résument pas à cela, explique l’analyste du Gartner. Bien sûr, les données ouvertes mises à disposition du public permettent à tous d’en extraire de la valeur. Bien sûr, ces fonctionnements permettent de construire des systèmes simples et évolutifs, de développer la participation, d’apprendre des utilisateurs, d’expérimenter… mais aussi de construire et renforcer une culture de la mesure. Dimaio passe rapidement sur ce fait, presque comme un point positif, alors que l’on connaît les effets désastreux de regarder le développement humain avec des indicateurs qui ne regardent qu’une part de ce développement, selon des valeurs économiques qui prennent en compte le développement financier plus que la solidarité ou la durabilité par exemple.

Les critiques d’Andrea Dimaio reposent surtout sur le fait qu’un gouvernement n’est pas qu’une plate-forme. Les gouvernements opèrent dans des environnements plus réglementés que les jeunes pousses innovantes, souligne-t-il. Les motivations des autorités sont également très différentes : les fournisseurs de plates-formes technologiques cherchent à faire de l’argent alors que les autorités défendent des valeurs publiques, ce qui signifie des mesures de succès différentes. Enfin, les autorités fournissent souvent des solutions à des gens qui ne sont pas en réseau, pas connectés, à ceux qui sont de l’autre côté de la fracture numérique. « Le gouvernement est à la fois une autorité, un protecteur, un fournisseur, une démocratie et entretien des relations avec tous les citoyens quelque soit leurs disparités. »

Enfin, il s’intéresse à savoir quelle va être la responsabilité du gouvernement dans les mashups qui seront développées depuis ses services ou données ? Alors que Google ou Apple maîtrisent ou tentent de maîtriser toute la chaine logistique, ce n’est pas nécessairement le cas de ces logiciels pour la démocratie qui utilisent des données publiques.

Bref, considérer le gouvernement comme une plate-forme est trop simpliste, estime Andrea Dimaio. Bien sûr, l’ouverture et les principes de conception sont toujours des attributs importants d’un gouvernement. « Il est probablement plus exact de dire que le gouvernement a une (des) plate(s)-forme(s), des données, des processus communs et des modèles qu’il peut partager avec d’autres pour créer de la valeur. »

O’Reilly reconnaît que sa métaphore a des limites. Si le gouvernement peut agir comme plate-forme dans de nombreux cas, ce n’est pas « toujours » le cas. Il ne délivre pas que des services : mais produit aussi des règles du vivre ensemble (santé, éducation…). Enfin, la notion de plate-forme suggère une centralité qui n’est pas forcément nécessaire pour « le vivre ensemble », au contraire. Et c’est certainement en cela que le modèle proposé est le plus fragile.

A quoi ressemble un gouvernement 2.0 ?

« Pour certains, le gouvernement 2.0 évoque la technologie, pour d’autres le changement culturel, pour certains cela signifie prendre des risques et mener des expérimentations, pour d’autres encore cela évoque la politique, ou la collaboration ou l’ouverture. C’est pourtant de toutes ces choses dont il est question. Et de comment s’assemblent-elles en un système complexe ? » explique Mark Drapeau dans le Radar des éditions O’Reilly (voir sa présentation).

« Le gouvernement 2.0 est transformatif », il a pour but de changer le statu quo de la gouvernance : par l’innovation des autorités elles-mêmes, par la transparence de ses processus, par la collaboration entre ses membres et la participation des citoyens. Ces moyens, qui assemblés peuvent introduire une transformation radicale, sont ceux qui ont été établis par la présidence Obama dans un mémo intitulé « Transparence et Gouvernement ouvert« . Le gouvernement 2.0 agit à plusieurs niveaux : il favorise la collaboration du citoyen aux politiciens en passant par toutes les strates du mille-feuille administratif. « Il est habité par la technologie » (technology-enabled), c’est-à-dire qu’il utilise les technologies nouvelles et émergentes pour se transformer et se donner « le pouvoir de gouverner ». Cette utilisation de la technologie est itérative, c’est-à-dire qu’elle utilise un processus sans fin d’identification des problèmes, de conduite d’expérimentations, et d’adaptation des solutions. Le gouvernement 2.0 est axé sur ses missions : il définit des stratégies et des tactiques pour y parvenir. Il est fondé sur des politiques, des règles, des lois (égalité de traitement de citoyens, respect de leur vie privée, de la sécurité…) qui dépendent de systèmes de valeurs différents du web 2.0. « Le gouvernement 2.0 est un processus d’équilibrage entre citoyens et autorités » et se créé pour partie dans l’interaction entre les deux, explique-t-il pour conclure sa définition d’un gouvernement comme plate-forme.

Les plates-formes : des socles pour gouverner

Et si c’était l’inverse ? Et si c’était plutôt les services web qui étaient des gouvernements, c’est-à-dire des plates-formes pour gouverner ? C’est l’idée que suggère Brad Burnham d’Union Square Ventures.

« La valeur de Twitter n’est pas dans le logiciel qui s’exécute sur leurs serveurs, il est dans le contenu que 180 millions de personnes partagent. C’est la même chose avec Facebook. Certains diront qu’Apple fait beaucoup, mais l’expérience de l’iPhone a beaucoup à voir avec les 200 000 applications créées pour s’exécuter sur le périphérique.

Beaucoup de gens ont commencé à utiliser le terme écosystème pour décrire ces grandes plates-formes. Un terme qui capte leur valeur décentralisée, leur caractère émergent… sauf que les écosystèmes n’ont pas de point de contrôle central. » Or Apple, Facebook ou Twitter, pour garder ces trois exemples, règnent en maître sur leurs environnements. « Cela n’arrive pas dans un écosystème. La bonne analogie serait plutôt un gouvernement.

« Facebook est un gouvernement. Les utilisateurs de Facebook sont des citoyens, et les développeurs d’applications Facebook sont les entreprises privées qui alimentent une grande partie de l’économie. Apple, Twitter, Myspace, Craigslist, Foursquare, Tumblr et tout autre réseau important d’utilisateurs engagés (y compris certains services de Google) jouent un rôle similaire. (…)

« Une fois que vous commencez à penser à ces plates-formes web comme des gouvernements, la question logique est de savoir quel genre de gouvernement sont-elles ? Une chose est sûre – aucune de ces plates-formes n’est une démocratie. Elles sont contrôlées par des oligarchies de fondateurs, d’investisseurs ou d’actionnaires. Ce n’est peut-être pas un mal : tant que les citoyens (utilisateurs) peuvent se déplacer librement d’un gouvernement à un autre, avec un coût de commutation à peu près nul (…). Mais cela met une prime particulière sur les politiques d’émigration et les droits de propriété. Suis-je propriétaire de mes propres données ? Puis-je les exporter librement ? »

Brad Burnham, optimiste, estime que les grands réseaux devront trouver un équilibre entre pouvoir étatique et initiative privée, à l’image de Craiglist qu’il cite en exemple et dont le crédo est « un gouvernement gouverne mieux quand il gouverne moins ». Nul service n’est une île, rappelle l’analyste… Sauf que pour l’instant, le web ouvert semble bien compromis face à la monarchie Apple ou à la dictature Facebook.

Hubert Guillaud

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