#pdlt : Faire face à une civilisation qui vit dans le présent

Par le 06/09/10 | 1 commentaire | 1,359 lectures | Impression

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine n’est pas une lecture à proprement parler, mais quelques éléments d’un entretien donné par Nova Spivak à Om Malik, qui interroge régulièrement des acteurs du net.

Nova Spivak est cofondateur de Live Matrix, mais il a créé auparavant d’autres start-ups et investi dans d’autres encore. Il se prononce régulièrement sur les questions technologiques. Là, son intervention concerne la manière dont les nouveaux médias nous obligent à redéfinir le présent.

“Avec le web en temps réel, explique Spivak, avec l’augmentation du nombre d’informations auxquelles nous devons être attentifs par unité de temps – par heure, par minute, par seconde -, c’est la nature même du présent qui se trouve changée. Le présent est plus dense, nous avons accès à beaucoup plus d’informations par unité de temps présent qu’auparavant. Par certains aspects, le présent se raccourcit. Nous devons le penser à une autre échelle. Le présent se comptait en jour – en heure peut-être -, il se compte aujourd’hui en secondes.”

A la question de Om Malik : “Les inventeurs d’aujourd’hui sont-ils trop pris dans le présent pour créer le futur ?”, voici la réponse de Spivak :

“La plupart des entreprises passent plus de temps à regarder vers le passé, ou le présent, que vers le futur. Mais, c’est intéressant, car on peut élargir le point de vue. Avant le 20e siècle, notre civilisation était focalisée sur le passé. L’obsession pour les classiques en est un exemple. L’enseignement reposait sur l’Histoire, sur les penseurs du passé, le présent n’y avait que peu de part, personne ne parlait vraiment de ce qui se passait sur le moment, on se référait par exemple à ce que faisaient les Grecs. Quand nous sommes entrés dans le 20e siècle, nous sommes devenus des futuristes. Nous étions obsédés par l’avenir, l’industrie s’est passionnée pour l’innovation, le progrès. La science-fiction, c’est notable, est devenue un genre important. Je pense qu’au le 21e siècle, c’est le présent qui est important. On est aujourd’hui dans une civilisation qui vit dans le présent. On ne vit pas dans le passé, on ne pense pas à l’avenir, on pense au présent. Car le présent est tellement écrasant que si on n’y pense pas, c’est dur d’y faire face. Tout va plus vite, tout est plus dense. Aux yeux de certains, le passé est presque inopérant. Quelle pertinence de s’en référer au mode de pensée des Grecs ? Quelles réponses pourrions-nous y trouver ? Il y a sûrement de bonnes réponses, mais très éloignées de ce qui fait notre culture. De la même manière, je ne pense pas que beaucoup de gens dans le monde de l’internet pensent à l’avenir. Le passé et le futur sont donc oubliés, c’est le présent qui compte. Le web en temps réel, c’est le présent, littéralement. Tout le monde se demande comment faire face au présent, à la situation dans laquelle nous sommes en ce moment… Et je pense que ça affecte la manière dont on invente.”

Quand Om Malik demande à Spivak si dans tout ce qui nous arrive par ce web en temps réel, ce présent densifié, il n’y a pas une tension entre ce qui relève de l’information et ce qui est de la simple donnée, Nova Spivak lance quelques pistes :

“Oui, je crois qu’il existe une tension entre données, informations, et au-delà encore, la connaissance. Prenez Twitter. Au début, chaque twitte pouvait être considéré comme une information, ou même, pourquoi pas, comme de la connaissance. Maintenant, beaucoup de twittes relèvent de la donnée simple. Les gens qui donnent leurs coordonnées spatiales à chaque fois qu’ils se déplacent par exemple. On ne peut pas dire que ce soit de l’information utile. C’est juste de la donnée brute. De plus en plus d’applications ne vont consister qu’à faire passer des données dans Twitter. Et ça va s’incorporer dans le bruit. Il y a aussi de l’information dans tout ça. Mais extraire ce qui relève de l’information dans tout ce bruit devient de plus en dur. C’est l’occasion pour créer des services qui soient capables de transformer toutes ces données en informations – en fabriquant par exemple une carte montrant les déplacements de quelqu’un plutôt que d’accumuler les mises à jour de coordonnées géographiques – ou alors, qui extrairont, filtreront l’information, ou ce qui importe vraiment dans tout ce bruit. C’est une des promesses offertes par Twitter aujourd’hui, même si rien n’est effectif pour le moment.”

Ce ne sont là que quelques extraits de ce que raconte Nova Spivak à Om Malik. Ce qui me semble intéressant ici, c’est comment les préoccupations d’un entrepreneur du Net rejoignent celles des philosophes et des sociologues. Les propos de Spivak font étrangement échos à ceux exprimés par Paul Virilio depuis longtemps (au sujet de la vitesse), mais aussi au livre du sociologue allemand Hartmut Rosa qui vient de paraître aux éditions de La Découverte, Accélération, une critique sociale du temps.

Accélération, densification du présent, les mêmes expressions traversent les champs. Ce qui me semble notable chez Spivak, c’est que s’il concède implicitement que la technologie est un des facteurs de cette accélération et de cette densification, ce qui est accrédité par Hartmut Rosa, il y voit aussi une chance. Celle d’inventer des outils qui fassent le tri, des outils qui nous permettent de transformer les données brutes en informations, de sélectionner ce qui est vraiment important, des outils qui nous permettent au final de dilater un peu le présent. Ca n’est qu’une piste, et résoudre le problème du nombre incalculable d’informations qui nous arrivent à chaque instant par Twitter ne ralentira pas le monde. Mais l’injonction qu’il lance à faire face à cette question du présent me semble assez fertile, en tout cas moins déprimante que celle consistant à faire le constat de tous les dommages de cette densification nouvelle des instants de notre vie.

Xavier de la Porte

L’émission du 5 septembre 2010 était consacrée à “La fin du web” , avec avec Antoine Bayet, responsable éditorial du magazine Regard sur le numérique et Benoit Raphael, cofondateur du projet Revsquare ; ainsi qu’à La révolution dans la poche avec Véronique Pittolo, écrivain et critique d’art auteur d’un récent livre sur le sujet. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

1 commentaire

  1. par y

    L’erreur de Spivak, si on peut appeler cela une erreur, c’est de faire référence à un temps linéaire : passé-présent-futur, qui serait objectif, en dehors de l’a pensée, alors que la spécificité de la pensée (et ce sans doute bien avant les grecs antiques), c’est justement de pouvoir penser le passé et le futur dans, et à partir, du présent, mais aussi de pouvoir penser le temps comme un espace, à n dimensions. Le temps linéaire n’existe pas en tant que tel, et l’impact des technologies ne fait que re-réveler parfois (c’est paradoxal…’par…fois’) cet état d’ *absence même du temps*. De là à envisager l’absence de l’espace… et de toutes les perspectives, vues comme combinatoires de ces 2 concepts fondamentaux (espace-temps) , il n’y a que n pas sans aucun sens… ;-)