#pdlt : Houellebecq et les Fab Labs

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Une lecture accessible chaque lundi matin sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il ne s’agit pas comme d’habitude de la traduction d’un texte anglo-saxon, mais de ma lecture du dernier livre de Michel Houellebecq, La Carte et le territoire, paru à la fin du mois d’août aux éditions Flammarion.

Je ne vais pas faire une critique littéraire de ce livre, rassurez-vous, d’autres, et ils sont nombreux, s’en sont largement chargé. Mais il est possible – en tout cas c’est ce qui m’a frappé -, d’en faire une lecture sous l’angle des technologies. On sait Michel Houellebecq intéressé par les questions scientifiques. Il est ingénieur de formation (d’abord ingénieur agronome, puis il a fait ensuite de l’informatique), Les particules élémentaires avaient l’aspect, en bien des passages, d’un manuel de physique, et La possibilité d’une île était aussi une réflexion sur les utopies posthumaines dont on sait à quel point elles sont importantes dans les problématiques numériques (souvenons-nous les rapports entretenus par Google, pour ne citer que Google, avec le transhumanisme et autres théories de la Singularité, qui, pour aller vite, postulent un avenir où les technologies pourraient résoudre bon nombre des problèmes humains, la mort notamment).

Avec La Carte et le territoire, le questionnement est moins immédiat. Le livre raconte la vie d’un artiste, Jed Martin, qui va connaître gloire et fortune avec une oeuvre qui a consisté d’abord à photographier des cartes Michelin, puis à peindre à l’huile des personnes au travail, et enfin, dans le dernier temps de sa vie, à faire des photos étranges, de la nature et d’objets, comme les cartes mères d’ordinateur « qui filmées, sans aucune indication d’échelle, évoquent d’étranges citadelles futuristes ». Les lieux où Houellebecq écrit vraiment, c’est-à-dire où il semble se soucier quelque peu de la langue, sont d’ailleurs les longs passages où il décrit ces oeuvres, ravivant avec pas mal de talent il faut dire le vieux genre de l’exphrasis (Wikipédia). Mais l’essentiel pour nous est d’ailleurs. Il est dans trois moments qui sont moins spectaculaires que l’outing de Jean-Pierre Pernault, mais nettement plus intéressants et importants pour la progression globale du livre. Et d’abord deux longues conversations dans lesquelles, comme souvent chez Houellebecq, sont abordées des questions théoriques. Or dans ces deux conversations, est réanimée une figure passionnante de l’histoire de l’art et de la pensée, William Morris.

morrismapWilliam Morris (Wikipédia) est un personnage important du 19e siècle britannique. Ecrivain, traducteur des sagas nordiques, éditeur, architecte, entrepreneur, théoricien de ce que l’on a considéré comme le design moderne, proche des préraphaélites, et très engagé dans les mouvements socialistes. Je note que si William Morris n’est pas très connu en France, sa pensée continue d’irradier en Grande-Bretagne, ce n’est pas un hasard si dans la mobilisation récente des artistes britanniques contre les réductions du budget de la Culture, c’est une phrase de William Morris qui a été choisie pour l’affiche publicisant cette mobilisation (Facebook).

Revenons à Houellebecq. Et à la première conversation, celle qui a lieu entre Jed Martin et son père, un architecte qui a oublié ses idéaux de jeunesse pour gagner sa vie dans la construction de stations balnéaires. Voici ce que Jean-Pierre Martin explique à son fils : « Pour les préraphaélites, comme pour William Morris, la distinction entre l’art et l’artisanat, entre la conception et l’exécution, devait être abolie : tout homme, à son échelle, pouvait être producteur de beauté – que ce soit dans la réalisation d’un tableau, d’un vêtement, d’un meuble – ; et tout homme avait le droit, dans sa vie quotidienne, d’être entouré de beaux objets. Il alliait cette conviction à un activisme socialiste qui l’a conduit, de plus en plus, à s’engager dans les mouvements d’émancipation du prolétariat ; il voulait simplement mettre fin au système de production industrielle. » Jed Martin, le héros de Houellebecq ne connaissait pas William Morris avant cette conversation avec son père. Quelques pages plus tard, il a une autre longue conversation avec Michel Houellebecq, qui, comme vous le savez sans doute, est un des personnages principaux de La Carte et le Territoire. Et cette conversation tourne aussi autour des idées de William Morris. Voici ce que Michel Houellebecq, le personnage, dit à Jed Martin : « Chesterton a rendu hommage à William Morris dans Le retour de Don Quichotte. C’est un curieux roman dans lequel il imagine une révolution basée sur le retour à l’artisanat et au christianisme médiéval se répandant peu à peu sur les îles Britanniques, supplantant les autres mouvements ouvriers, socialistes et marxistes, et conduisant à l’abandon du système de production industrielle au profit de communautés artisanales et agraires. »

Cette question de la fin du système de production industrielle, associé à la figure de William Morris, revient donc dans deux moments clés du livre. Et on la retrouve dans la toute fin de La Carte et le territoire. Si une bonne partie du livre se déroule dans les années 2010, c’est-à-dire dans des années à venir, la fin est carrément une vision de la France des années 2040, 2050. Or, comment Michel Houellebecq, l’auteur, imagine-t-il cette France des années 2040 ? Il l’imagine comme une réalisation des utopies de William Morris, mais dans une version technologique. Il imagine une étrange coexistence du numérique et de l’artisanat. Si dans le moindre café de la Creuse, « chaque table [est] équipée d’une station d’accueil pour laptop avec écran 21 pouces, prises de courant aux normes européennes et Américaine, dépliant indiquant les procédures de connexion au réseau CreuseSat », le paysage de la France est aussi un paysage presque totalement désindustrialisé. Houellebecq imagine une France où l’on aurait vu réapparaître « la ferronnerie d’art, la dinanderie » et les « hortillonnages ». Comment ne pas voir là une victoire décalée dans le temps et dans les outils, des utopies de Morris ? Ca me semble être une ligne forte de La Carte et le territoire.

Mais si je vous raconte tout ça, c’est parce que je n’ai cessé de penser pendant toute la lecture de ce livre à une tendance forte des technologies contemporaines. Cette tendance, c’est celle dont j’ai déjà un peu parlé ici, et dont on reparlera bientôt, une tendance qu’on peut rassembler sous le nom de « Fab Lab ». En effet, on assiste depuis quelques années, sous l’impulsion notamment des Fab Lab du MIT, à un mouvement qui n’est pas si loin des utopies de Morris. Ce mouvement rassemble des gens qui sont très forts en informatique, mais qui pensent qu’il y a plus intéressant que le bidouillage des logiciels, il y a le bidouillage du matériel. Des gens qui développent par exemple ce qu’on appelle les imprimantes 3D, qui ne sont rien d’autre que des petites usines capables d’être programmées pour fabriquer des objets. Aujourd’hui, ces imprimantes 3D sont encore élémentaires et il y a beaucoup d’obstacles à leur développement. Néanmoins, ce qui est derrière est passionnant. C’est l’idée que nous pourrions à terme nous réapproprier la fabrication des objets qui nous entourent. Je télécharge dans mon imprimante 3D le programme de fabrication de pinces à linge, et, à condition que je l’alimente de plastique et de métal, elle me fabrique des pinces à linge. Je dis « pince à linge », mais ça pourrait être des vêtements, des meubles et une multitude d’autres objets. L’idée étant aussi que je peux customiser ces objets, que je peux les adapter à mes besoins, leur donner la forme que je veux, que je peux m’abstraire de la standardisation. Bref que je peux m’épanouir dans la fabrication de beaux objets, où l’on retrouve les idéaux exprimés par Morris. Et puis, on n’est pas loin non plus des préoccupations politiques de Morris, car ces Fabs Labs se développent en particulier dans les pays où les produits industriels sont inaccessibles aux populations et où le fait de pouvoir les fabriquer à bas coûts, avec des matériaux de récupération, serait une avancée non négligeable. Les plus prosélytes de ces nouvelles pratiques y voient la fin possible de l’ère industrielle, l’émergence d’une forme d’artisanat qui ferait la synthèse entre autoproduction et technologie. Et l’on retrouve là la conclusion du livre de Michel Houellebecq, cette France de 2050 dont la vision occupe les dernières pages de La carte et le territoire.

Houellebecq ne parle pas explicitement des Fabs Labs dans son roman, ou de quelconques mouvements lui ressemblant. Peut-être n’en connaît-il pas l’existence. Ce qui serait encore plus beau. Mais il s’intéresse aux technologies. Et ce qui est beau, c’est le rêve de l’écrivain qui rejoint une avant-garde technologique. Les deux cherchant chacun de leur côté avec leurs outils et leurs substrats théoriques. Et même, sans le savoir peut-être, il réinscrit ce mouvement dans une histoire longue, une histoire intellectuelle et politique.

Si, à l’image de Proust écrivant ce que le téléphone était en train de changer à son monde, beaucoup de grands écrivains ont pensé et mis en mot les mutations de leur temps, alors oui, Houellebecq est un écrivain qui mérite d’être lu.

Xavier de la Porte

L’émission du 3 octobre 2010 était consacrée au philosophe Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Georges-Pompidou et auteur de Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

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1 commentaire

  1. C’est effectivement une belle hypothèse que dans une fiction basée sur des observations de la réalité contemporaine et la connaissance historique, un auteur aurait réinventé une tendance réelle.
    Plus beau encore si à l’inverse les créateurs des Fab Labs ne connaissent pas William Morris non plus, ce qui appuierait la belle idée que les grandes inventions ne sont pas le fruit d’une simple pratique, mais qu’elles émergent dans une ambiance qui suit logique – sinon une nécessité – historique.
    Si – au moins pour le cas des Fab Labs – la fiction a rattrapé le réel (tout en le dépassant), j’ai récemment vu un exemple ou la fiction a anticipé sur le réel – au grand plaisir de son auteur:
    Michael Swanwick, auteur de science fiction membre du groupe Sigma, est venu nous voir après la présentation d’Anthony DeFillippo de hypios (http://www.youtube.com/watch?v=ae51E6YVY_U) au World Best Technologies à Texas (http://www.youtube.com/watch?v=6U6GUbMam30), pour nous expliquer que ce que hypios était en train de réaliser correspondait assez précisément à une fiction qu’il avait décrit dans l’un de ses livres il y a quelques années!
    D’ailleurs, comme je l’ai découvert à cette occasion, le gouvernement américain prend très au sérieux la (science) fiction. Depuis plusieurs années, des représentants de la Homeland Security font des workshops avec les auteurs de science fiction membres du groupe Sigma (http://sigmaforum.org/)
    En effet, il est toujours intéressant de réfléchir aux choses qui existent ou devraient exister (http://bit.ly/buzvjJ) à partir de ce qui les a précédé.
    A la fin de Lift!2010 à Marseille, où les Fab Labs étaient à l’honneur, Jacques Lévy a d’ailleurs déploré la quasi-absence de conscience historique et théorique chez les acteurs de ce mouvement et des autres présentateurs de Lift! Déplorable ou non: il est évident que la conscience historique n’est pas nécessaire pour innover. Mais peut-être qu’elle permet d’aller plus loin dans l’innovation ou de rendre l’innovation plus accessible?

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