Demain, les réseaux sociaux d’objets

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article du New York Observer qui date de début novembre, article que l’on doit à Ben Popper et qui s’intitule « Créer le Facebook des objets ».

L’article commence très à l’américaine, le journaliste raconte être assis en face d’une jeune entrepreneure du nom de Joe Einhorn, dans son bureau. Ils discutent. Soudain, Einhron regarde l’anneau que le journaliste porte au doigt et lui demande : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Le journaliste explique porter à son majeur la réplique d’une vieille chevalière gravée des initiales de son grand-père. Le grand-père qui avait perdu l’original avait donc fait faire une réplique, avant de retrouver la bague quelques années plus tard. La réplique fut offerte à Ben Popper pour l’anniversaire de ses 25 ans. A ce récit, et tout en faisant tourner l’anneau dans la paume de sa main, Joe Einhorn répond : « Vous voyez, ça dit beaucoup d’une personne ».
« Pour Einhorn, reprend Popper, chaque objet a une provenance, une histoire, qui exercent un attrait puissant sur les gens qui l’entourent. Mettre tout çà dans une base de données numérique, pense-t-il, donnerait un nouveau visage au Web. »

« Google, poursuit le journaliste, a créé le plus gros moteur de recherche du monde en trouvant la meilleure manière de classer les relations entre les milliards de pages qui constituent le Web. Facebook est devenu le plus gros réseau social au monde en construisant le système permettant de comprendre le mieux les identités et les relations des gens qui utilisent le Web. Une base de données qui permettrait aux usagers d’identifier et de chercher tous les objets du monde serait aussi élémentaire, et aussi profitable. Au lieu de seulement cataloguer leurs amis sur Facebook, les usagers pourraient commencer à construire aussi l’inventaire de leurs biens. En lien avec cela, serait inévitablement inclus le fait de pouvoir partager, échanger, vendre ou acheter. »
« Je vois les objets comme au dernier territoire vierge de l’espace numérique », explique Joe Einhorn.

Et son projet, c’est de conquérir ce territoire. Ce projet a un nom -Thing daemon -, le démon des objets, raccourci en Thingd. Un démon est un programme informatique qui fonctionne en arrière-plan, que l’on nomme ainsi en référence au concept grec. Pour les Anciens, un démon était ce qu’on ne voyait pas, mais qui était toujours présent et toujours au travail. Le démon est une partie du plan de Einhorn pour construire la base de données mondiale des objets. Les programmes qu’il est en train de développer avec son équipe parcourent le web en continu, examinant les images, identifiant les objets en se fondant sur les textes qui l’entourent, sur les tags, mais aussi sur la forme, la taille et la couleur des images elles-mêmes. « Nous avons des centaines de millions d’objets dans notre base de données, explique Joe Einhorn, et nous en ajoutons plus de deux millions par semaine. »

thingdaemon
Image : Homepage de l’un des services de Thing Daemon.

Mais, remarque le journaliste, une base de données n’est pas très intéressante, ni même efficace, s’il n’y a pas quelque chose au-dessus d’elle, et si les gens ne se mettent pas à l’utiliser. L’interaction humaine autour de ces objets est ce qui pourra élever Thing deamon au dessus de Google et d’Amazon et aidera le logiciel à identifier de manière plus sûre les éléments et les marques.

Le but, explique Einhorn, est de suivre le modèle de Facebook. « Nous devions d’abord avoir une base de données solide. Maintenant, nous sommes prêts à commencer la construction de la plateforme. » Et Einhold a déjà développé deux plates-formes. The Fancy, un site qui s’intéresse à la mode, permet aux usagers de taguer les objets, et manifestement, le site a du succès. Un autre Plastastic, va tenter de provoquer le même enthousiasme chez les collectionneurs de jouet. Un site sur les comics va bientôt être mis en ligne. Et Einhorn pense rapidement permettre aux gens de créer des applications ou des sites autour des objets qui sont contenus dans la base de données.

Pour penser ce travail de mise en relation sociale des objets, Einhron a reçu le soutien de Jack Dorsey et Chris Hughes qui ont participé respectivement à la fondation de Twitter et de Facebook. C’est dire que ce n’est pas un petit projet.

Il faut attendre la fin du papier pour comprendre à quel type de relations sociales pense Einhorn quand il pense à des liens qui passerait par les objets : « Qui peut dire comment on devrait être relié les uns aux autres ? demande-t-il au journaliste de The Observer. Ce n’est pas aussi simple que le fait de bien aimer quelqu’un et d’en faire son ami. Le commerce est le coeur de beaucoup de ces relations et ça complique tout. »
L’anecdote finale est tout aussi ambiguë : Einhorn raconte au journaliste un article qu’il a lu récemment.

L’article raconte l’histoire d’un tableau qui est tombée derrière un canapé. Bien des années après, la famille bouge les meubles, et regarde le tableau avec un nouvel oeil. D’éminents historiens de l’art y voient un Michel-Ange, qui vaut probablement des millions. Pour Einhorn, il est évident que le vieux canapé est un acteur de l’histoire aussi intéressant que l’inestimable tableau. »

Quelques mots sur ce papier. A première vue, je trouve l’idée d’un Facebook des objets assez belle et même, une sorte d’équivalent numérique du « Parlement des choses ». Chez Bruno Latour, le « Parlement des choses » était, ou serait, le moyen de donner une représentation politique aux choses. Je trouve assez belle l’idée d’utiliser le modèle de Facebook pour donner une sorte de sociabilité aux objets, de pouvoir cartographier le réseau d’un objet, c’est-à-dire aussi une sorte d’histoire et de géographie de ces objets. Avec ce paradoxe, mais qui n’est qu’apparent, que le numérique, qui est souvent dénoncé comme lieu d’une dématérialisation, soit le lieu qui permette cela. Mais je n’ai pas l’impression que le projet soit vraiment celui-là. En fait, je ne comprends pas bien l’idée. Est-ce qu’il s’agit de faire sortir les objets du rapport strictement matérialiste que nous entretenons avec eux ? Pourquoi pas. Ou est-ce qu’il s’agit de passer par les objets pour créer un vaste réseau social (ou une multiplicité de réseaux sociaux de niche) qui dépasse Facebook parce qu’au fond, selon Einhorn, le plus fort rapport que les hommes entretiennent entre eux passe par les objets, leur échange et leur commerce ? Ce qui serait une hypothèse assez déprimante.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 28 novembre 2010 était consacrée au Net(art) avec le sociologue Jean-Paul Fourmentraux, qui vient de publier Art et internet, les nouvelles figures de la création et à « la modélisation des imaginaires », du nom de la Chaire d’enseignement et de recherche que vient d’inaugurer Pierre Musso.

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2 commentaires

  1. Une nouvelle frontière de l’accès à l’information semble sur le point d’être franchie!!! J’y vois d’excellentes choses, comme d’autres malheureusement moins enthousiasmantes…:/
    Des opportunités dans le re-use peuvent être intéressantes, pour du design ou des projets sociaux/environnementaux par exemple. La consommation collaborative me semble le coeur de cette densification des réseaux d’interactions potentielles entre entités sociales.
    Néanmoins, les affres du matérialisme de nos sociétés de consommation contemporaine trouveront sans doute aussi de nouvelles passerelles pour se renforcer, je pense seulement à la création de communautés autour d’un nouveau modèle de chaussures, mais les brand managers ont de l’imagination… Toutefois, se démarquer par la customisation et le DIY pourra se révéler être une alternative grandissante, du moins je l’espère 😉

    Keep sharing!! =)

    Romain, membre de Make Sense, plate forme collaborative d’échange de connaissances pour les entrepreneurs sociaux. http://www.makesense.org

  2. Pas sûr que ThingD, qui consiste surtout à donner des identifiants à des objets, suffise à créer un Parlement des choses. Pour cela, il faudrait que les objets discutent entre eux et soient surtout capable de développer de nouvelles fonctionnalités, comme le propose Pachube ou comme s’apprête à le faire Sense, lancé par Rafi Haladjian, telle qu’il l’explique ce jour dans une interview à L’Expansion : « C’est une plateforme qui permet de connecter tous ces objets achetés séparément, de faire en sorte que l’utilisateur récupère toutes ces données qu’ils enregistrent, et de demander à ces objets d’effectuer de nouvelles choses. L’idée, c’est de transformer tous ces flux de données en actions : par exemple, envoyer un tweet, allumer un appareil ou ouvrir la fenêtre quand une série de conditions que vous avez définies sont remplies. Sen.se permet de donner du sens à des flux d’informations. De créer un journal intime qui s’écrit tout seul. (…) Concrètement, ils envoient leurs données à la plateforme qui est capable d’identifier leur machine, par exemple un Nabaztag, et ils ont accès à une bibliothèque d’applications pour créer des scénarios d’usages. Cela permet de changer les fonctions de l’objet sans le transformer physiquement. Par exemple, je peux créer un scénario de comportement pour le Nabaztag : si je veux lui faire accomplir une action spécifique si la température de la pièce atteint un certain niveau et que mon nombre d’emails reçus dépasse 10, je peux. Je peux aussi ajouter une application de courbe graphique à la balance Withings. Ou envoyer un mail automatique à mon médecin si mon poids dépasse un certain seuil, des fonctions qui n’existent pas dans l’objet quand vous l’achetez. »

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