Du bavardage à la réflexion profonde

La lecture de la semaine, pour poursuivre en ce début d’année une tradition bien établie, c’est l’édito de Clive Thompson dans Wired, mais il est encore bon, qu’est-ce que vous voulez de plus ? Ce mois-ci, il s’intitule : « Comment les tweets et les textos nourrissent l’analyse en profondeur ».

On dit souvent, commence Thompson, que l’internet a détruit la patience nécessaire aux gens pour les échanges longs et fouillés (Cf. le fameux « Est-ce que Google nous rend idiot ? »). La forme de discussion contemporaine ne consisterait qu’en textos, tweets et autres mises à jour de statuts. Et la popularité de ces déversoirs d’énoncés adolescents signifierait que nous avons perdu notre appétence à la contemplation lente et raisonnée.

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Image : Ma vie de Tweets, 2007-2009, volume I par James Bridle qui anime notamment BookTwo, une réflexion sur l’avenir du livre. Un livre qui rassemble tous les tweets de l’auteur sur 2 ans : les formes courtes pour promouvoir une réflexion longue ?

Mais tout ceci est-il vrai ? se demande Thompson.

Je n’en suis pas certain, poursuit-il. Je pense que ce qui a lieu est beaucoup plus complexe, et beaucoup plus intéressant. Ce torrent de pensées à court terme est en fait un catalyseur pour une méditation à plus long terme.

Quand il se passe aujourd’hui quelque chose d’important dans le monde, on est assailli par une tempête de mises à jour de statut. Ce ne sont que des instantanés, ils sont souvent imprécis, fruits de la rumeur, et pas forcément vrais. Mais ça n’est pas grave ; ce n’est pas leur vocation que d’être exprimés avec prudence. La société ne fait que remâcher l’événement, ne donnant qu’une rapide impression du sens qu’il pourrait avoir.

Le temps long, c’est l’exact opposé : il s’agit d’une analyse en profondeur, qui peut prendre des semaines, des mois ou des années à produire. Auparavant, seuls les médias traditionnels, comme les magazines, les documentaires ou les livres, donnaient cette vision à long terme. Mais aujourd’hui, la plupart des analyses en profondeur que je lis, dit Thompson, proviennent des chercheurs ou d’entrepreneurs qui tiennent des blogs : les fans de Dexter qui font de longues exégèses de la série et ou des associations à but non lucratif comme le Pew Charitable Trusts qui produit des rapports très fouillés sur la vie des Américains.

Le temps long prospère aussi avec la Longue Traîne. Alors qu’un tweet devient obsolète en quelques minutes, une vision à long terme peut garder de la valeur pendant des années. Dans les années 90, les articles que je publiais dans les magazines, dit Thompson, s’évaporaient quand le numéro disparaissait des kiosques. Mais maintenant que ces articles sont en ligne, les lecteurs m’envoient chaque semaine des mails me disant qu’ils sont tombés sur l’un d’entre eux datant de plusieurs années.

Ce qui est perdant ici, c’est le moyen terme. C’est ce que, historiquement, apportaient les hebdomadaires comme Time ou Newsweek : des reportages ou des articles produits quelques jours après un événement majeur, avec un peu d’analyse saupoudrée sur le dessus. Ils ne sont pas assez rapides pour être conversationnels, et pas assez lents pour à être vraiment profonds. L’internet a essentiellement démontré à quel point ce type de pensée était peu satisfaisant.

Cette tendance a d’ores et déjà changé la manière dont on blogue. Il y a dix ans, mes blogueurs préférés, explique Thompson, écrivaient dans ce moyen terme – un lien avec quelques phrases de commentaire – et ils faisaient quelques mises à jour chaque 24 heures. Depuis que Twitter est arrivé, ils bloguent moins souvent, mais avec des posts beaucoup plus longs, beaucoup plus fouillés. Pourquoi ?

« Je garde les petites choses pour Twitter et ne blogue que quand j’ai quelque chose de vraiment important à dire », comme l’explique le blogueur Anil Dash. Il s’avère que les lecteurs préfèrent cela : une étude montre que les posts de blogs les plus populaires aujourd’hui sont les plus longs, 1 600 mots en moyenne (entre 8 et 9 000 signes).

Même nos outils de lecture se modifient pour s’accommoder à cette montée du long terme. Et Thompson de citer trois exemples : Readability, une application qui donne aux textes des sites internet la forme d’une colonne propre, sans publicité, au centre de l’écran – une forme parfaite pour une lecture sans distraction -, une application qui a eu tant de succès que Apple l’a implémentée dans la dernière version de Safari. Deuxième exemple donné par Thompson, l’Ipad : il a été critiqué comme un outil dédié à la seule consommation. Mais c’est là selon Thompson tout son intérêt : c’est un outil magnifique pour la lecture de ces formes longues. Dernier exemple, Instapaper, une application qui sert à mettre de côté du matériel en ligne pour une lecture ultérieure, une application qui a séduit un million d’utilisateurs sans aucune publicité.

Conclusion de Thompson : « Nous parlons beaucoup, certes. Mais nous plongeons aussi dans les profondeurs. »

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 9 janvier était consacrée à une lecture des évènements numériques de l’année 2010 (Wikileaks, Facebook, l’iPad…) en compagnie de Milad Doueihi, historien du religieux dans l’Occident moderne et titulaire d’une chaire de recherche sur les cultures numériques à l’université Laval au Québec qui a publié La Grande Conversion numérique il y a deux ans et qui s’apprête à publier Pour un humanisme numérique aux éditions du Seuil.

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2 commentaires

  1. Pourriez-vous mettre un fond blanc à ce site ? Les pavés blanc sur fond gris sont très désagréables à l’oeil.

  2. Je suis dans ce long terme puisque je découvre votre article à la lueur d’un tweet de ce jour…
    Votre analyse que je trouve très juste rejoint celle que j’ai rencontré dernièrement sur la nécéssité et la richesse d’écrire du contenu « timeless ». En effet, plus on se détache de la référence temporelle plus on a de chances de se rapprocher d’un fond de pensée. Il faut aller au-delà de l’événement pour en saisir toutes les facettes.
    Votre article permet également de catégoriser d’une autre manière les médias sociaux. Non plus en longueur de caractère mais en temporalité.
    C’est une approche qui peut du coup nous aider à prioriser notre activité sociale et la segmenter plus efficacement.

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