La manière dont on s’exprime permet-elle de prédire le succès d’une relation ?

La lecture de la semaine, il s’agit du compte-rendu que le site eScienceNews fait d’une étude portant sur le langage amoureux, une étude qui montre que la manière dont les couples se parlent permet de prédire le succès de la relation.

Nous savons tous, commence le compte-rendu, que les gens ont tendance à attirer, à rencontrer et à épouser des gens qui leur ressemblent en termes de personnalité, de valeurs, et d’apparence physique. Néanmoins, ces paramètres ne reflètent qu’en surface le fonctionnement des relations humaines. La manière dont les gens parlent est tout aussi importante. Une étude récemment publiée dans Psychological Science montre que les gens ayant un style de langage similaire sont plus compatibles. L’étude s’est concentrée sur des mots qu’on appelle « les mots fonctions ». Ce ne sont pas des noms communs, ni des verbes ; ce sont des mots qui servent à relier d’autres mots. Il n’est pas facile de les définir précisément, mais on les utilise tout le temps, ce sont des mots comme « le », « un », « quelque chose », « ce », « et »…. D’après le coauteur de cette étude, James Pennebaker de l’Université d’Austin, au Texas, la manière dont nous les utilisons constitue notre style d’écriture ou de parole.

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Image : une composition Flickr autour du langage amoureux, justement, mais en image.

« Les mots fonctions sont essentiellement sociaux et nécessitent pour être employés des compétences sociales, explique-t-il. Par exemple, si je parle d’un article qui vient de paraître, et qu’en quelques minutes, je fais plusieurs références à « l’article », vous et moi savons de quel article je parle ». Mais quelqu’un qui entre dans la conversation ne le saurait pas.

Pennebaker et ses collègues ont observé que les styles de paroles et d’écriture que les couples adoptaient pendant leur conversation permettaient de prédire les suites éventuelles d’un rendez-vous amoureux et la réussite de relations à plus long terme. Ils ont mené deux expériences durant lesquelles ils ont comparé, grâce à un programme informatique, les styles de langages des partenaires.

Dans la première étude, des couples d’étudiants avaient quatre minutes pour discuter, puis les partenaires changeaient, le tout étant enregistré. Presque tous les couples abordaient les mêmes sujets : quelle est ta matière principale ? D’où viens-tu ? Est-ce que tu aimes les études ? De loin, toutes les conversations se ressemblaient, mais l’analyse de texte a révélé des différences notables dans la synchronie des langues. Les couples dont les styles correspondaient le mieux se sont avérés quatre fois plus désireux que les autres de se revoir.

Une seconde étude s’est intéressée, sur une durée de 10 jours, aux tchats quotidiens de couples déjà formés. Près de 80 pour cent des couples dont les styles d’écriture correspondaient continuaient à sortir ensemble 3 mois plus tard, contre 54 % pour les coupes dont les correspondances étaient moindres.

Conclusion du compte-rendu : ce que se disent les gens est important, mais la manière dont ils le disent est encore plus significative. Les gens ne synchronisent pas leur discours de manière consciente explique Pennebaker : « Ce qui est merveilleux dans tout ça, conclut-il, c’est que ce n’est pas le fruit d’une décision ; ça sort juste de notre bouche.

Quelques remarques sur cette étude.

D’abord, on peut discuter les fondements de l’étude. Est-ce que la synchronie de la langue permet, en elle seule, de déterminer l’avenir d’une relation amoureuse ? Est-ce que faire durer le temps d’observation sur 3 mois est suffisant pour l’établir ? Il y aurait sans doute beaucoup à dire de tout cela. Mais bon, admettons.

Ensuite, l’intervention de l’informatique là-dedans. Elle est à deux niveaux. D’abord un programme qui permet d’évaluer cette synchronie des langues en vertu de critères comme – c’est celui qui a été choisi par les chercheurs – les mots fonctions. Rien de très compliqué là-dedans. Et même, j’aimerais pouvoir appliquer ce programme, par exemple aux romans d’amour épistolaires. Ca pourrait assez drôle de voir si l’écrivain, même de siècles antérieurs, a intuitivement reproduit cette synchronie. Est-ce que Valmont est plus compatible avec la Marquise de Merteuil ou la Présidente de Tourvel ? On pourrait demander aux chercheurs de l’Université d’Austin de nous renseigner… – D’ailleurs, je découvre qu’ils ont mis en place une application en ligne pour se faire ! Si certains d’entre vous veulent la tester !

Plus intéressant, le recours au tchat comme matière, comme réservoir de conversations amoureuses, donc du numérique comme immense et presque infini réservoir de donnée. Et là, on peut rêver aux développements possibles de cette étude. Prenons Facebook et la masse gigantesque d’échanges amoureux, ou de séduction, qui passent par le site, sur le tchat. Imaginons un petit logiciel qui permette de faire presque instantanément le comparatif des langues. Et là, on peut transformer Facebook en une plateforme de prédictibilité amoureuse. Plusieurs usages possibles de prédiction. Les ouvrir aux usagers pour qu’ils aient eux-mêmes une idée de ce vers quoi ils vont, c’est une possibilité. Faire un système de classement des interlocuteurs en fonction de la compatibilité potentiel. Imaginer des alertes de compatibilités ou je ne sais quoi. Un peu effrayant, mais pourquoi pas. Mais il y a en a d’autres possibilités, plus insidieuses et plus rémunératrices. Repérer les couples qui ont de plus grandes chances de fonctionner et cibler la publicité. Compagnies aériennes pour ceux qui habitent loin l’un de l’autre. Agences immobilières pour ceux qui sont qui sont en âge de s’installer ensemble, etc. Vous pouvez autour de ces échanges amoureux construire tout un système marchand, j’imagine qu’il y aura bien quelqu’un pour le faire.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 20 février était consacrée aux bugs. Suite à l’article du numéro de février de Science et Vie « L’informatique malade des lignes de code » qui s’intéressait à comment un logiciel peut mal fonctionner ou arrêter de fonctionner, Xavier de la Porte a invité Gérard Berry (Wikipédia), ancien titulaire de la chaire d’informatique au Collège de France, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies, chercheur à l’INRIA et président de la Commission d’évaluation de la recherche de cet institut, Alexandre Fernandez-Toro, ancien programmeur, consultant en sécurité de l’information chez HSC, et auteur du livre Management de la sécurité de l’information et Roberto Di Cosmo, enseignant-chercheur au Laboratoire Preuves, Programmes et Systèmes (PPS) de l’Université Paris VII-Diderot.

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7 commentaires

  1. Le lien vers l’application des chercheurs de l’Université d’Austin ne fonctionne pas.
    J’aurais eu plaisir à la tester !

    Merci.

  2. Il me semble par ailleurs que plus on vit avec quelqu’un et plus on se synchronise : mêmes préoccupations, mais aussi même mots…

  3. Il me semble que cette étude met de côté un phénomène pourtant très important : le mimétisme. Lors des interactions sociales, le langage, la façon de parler, évolue en fonction des personnes avec qui l’on échange. Et plus on fréquente une personne souvent, plus ce phénomène d’ajustement à lieu. De façon consciente et inconsciente en même temps on ajuste son phrasé, les expressions employées, les sonorités. Cela se voit particulièrement sur les personnes vivants à l’étranger… et dans les couples (ou chez des amis proches). Se fréquenter régulièrement fait que l’on fini par se synchroniser l’un avec l’autre, et que l’on se retrouve à utiliser les mêmes expressions. Alors… l’oeuf qui fait la poule, la poule qui fait l’oeuf, ou un petit mélange des deux ?

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