Le « monstre magnifique » de la technologie fait-il changer « le Moi » ?

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article mis en ligne le 18 mars dernier sur le site de l’hebdomadaire américain The Nation, il s’intitule : « My monster, My Self », « Mon monstre, mon Moi », et on le doit à Gary Greenberg, psychothérapeute. Le papier d’origine est très long, son coeur consiste en une critique des livres de Nicholas Carr, The Shallows, et William Powers Hamlet’s BlackBlerry. Critique intéressante, mais je n’ai gardé que le début et la fin de l’article, qui en concentre la thèse.

« Il y a trois ans environ, commence Greenberg, une famille a fait irruption dans mon cabinet, elle venait pour la première fois. Le père avait de bonnes joues, les cheveux bouclés et un air de chien battu ; la mère, qui était à l’initiative de la consultation, était parfaitement coiffée et maquillée. Leur fille, sujet de la visite, était une jolie jeune fille de quinze ans, mais elle avait l’air maussade, et avançait le dos voûté, comme si elle marchait dans une tempête. Quand ils sont entrés, je leur ai serré la main. La jeune fille, appelons-la Kate, me tendit sa main gauche. Ma réaction fut un regard vers sa main droite, je m’attendais à y voir un plâtre ou une attèle. S’y trouvait en fait un téléphone portable mauve et pailleté, du genre, nouveau à l’époque, de ceux dont le clavier se glisse sous l’écran comme un lit gigogne. Pendant les 50 premières minutes de la consultation, je n’ai vu de Kate que le sommet de son crâne, elle a gardé les yeux fixés sur l’écran et a tapoté sur son clavier sans prêter aucune attention à la discussion. A aucun moment elle ne s’est détachée du téléphone, ni le téléphone d’elle, même quand elle répondait, en vociférant parfois, aux plaintes que ses parents formulaient à son égard. De leur côté, les parents n’ont fait aucun commentaire sur l’occupation de leur fille.

Pendant la visite, je n’ai fait aucune mention ni du téléphone de Kate, ni de l’apparent aveuglement de ses parents quant au comportement de leur fille. Un thérapeute apprend à ne jamais remettre en question trop vite les normes d’une famille. […] Mais lors de la visite suivante, avant qu’elle ne s’asseye, j’ai demandé à Kate de me donner son téléphone. Ses parents, déjà assis, se sont figés alors qu’elle levait les yeux vers moi. C’était, je m’en rendais compte alors, la première fois que je voyais ses yeux, et j’y ai lu un mélange de peur et de colère, qui n’était pas sans rappeler le raton laveur coincé dans le potager d’un jardinier enragé. « Pourquoi ? », m’a-t-elle demandé. « Parce que j’ai vraiment du mal à me concentrer quand tu es distraite, lui ai-je dit. Je me demande tout le temps ce qui se passe sur ton téléphone, et je me dis que quoi qu’il s’y passe, ça doit être beaucoup plus intéressant que ce qui se dit dans ce cabinet. » « Ca c’est sûr » a-t-elle répondu. « Evidemment, ai-je repris. Rien ne peut égaler ce qui est sur ton téléphone. Mais il nous faut parfois prêter attention à des choses moins intéressantes. » J’ai tendu ma main, elle y a mis son téléphone. Il était moite. J’avais l’impression de sentir la marque de ses doigts sur les bords arrondis. « C’est presque comme si ton téléphone était une partie de toi », ai-je ajouté en le posant sur mon bureau « comme un autre membre ou un truc dans le genre. »

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Image : Clones au téléphones par Marc Eliot.

« Eh ben c’est le cas, mon gars », a-t-elle dit en soutenant mon regard. Ce n’était pas la première fois qu’un enfant me renvoyait à l’état de fossile. […] Mais le fossé qui me séparait de Kate n’était pas culturel ou politique. Il tenait au fait que nous nous faisions une idée différente de nous-mêmes. Mon commentaire, qui n’avait pas de cause particulière, ne lui avait rien appris qu’elle ne sache – à savoir qu’elle était fondamentalement différente de moi, et du reste des adultes avec lesquels elle devait partager la planète. Nous, nous ne n’avions que quatre membres. Elle en avait cinq, et avec cet appendice supplémentaire, elle pouvait s’extraire de son petit moi clos et rejoindre le vaste monde – en tout cas le monde qui pouvait prendre vie dans son écran. »

« Le Moi change, poursuit Grenneberg. Pas seulement au cours de nos petites vies, ce sur quoi, nous, les thérapeutes, essayons d’agir, mais il change au cours de l’histoire humaine. L’idée qu’on se fait de l’être humain, de ce que devons attendre de nous-mêmes, de ce qui fait qu’une vie est réussie, des moyens à employer pour la réussir – tout cela est transformé par le temps et les circonstances, d’une manière qu’on ne peut observer que rétrospectivement, et encore, à travers une vitre ternie par les préjugés de celui qui regarde derrière lui. Il est très dur de nous observer nous-mêmes dans une époque qui change, et de comprendre une transformation qui a lieu sous nos yeux, il est encore plus dur de déterminer si on peut agir sur cette transformation. »

Je passe sur le long développement central pour arriver à la fin du texte.

En 1930, dans Malaise dans la civilisation, Freud écrivait : « L’homme est devenu une sorte de Dieu prothétique. Quand il se pare de tous ses organes auxiliaires, il est magnifique, mais ces organes ne se sont pas développés avec lui et ils lui causent grand souci. L’avenir apportera avec lui des avancées nouvelles et probablement inimaginables dans le domaine de la civilisation, et il accroitra la ressemblance de l’homme avec dieu. Mais dans l’intérêt de nos investigations, nous n’oublierons pas que l’homme d’aujourd’hui ne tire pas grand bonheur de cette ressemblance. » La métaphore est instructive, reprend Greenberg. « Avec les technologies, suggère Freud, nous ne sommes pas seulement devenus magnifiques, nous sommes aussi devenus des monstres. Kate, avec son téléphone portable, ces piétons dans la ville qui ont les yeux fixés sur des écrans qui leur montrent des images et des mots venus d’ailleurs, ces jeunes et les adultes qui se demandent pour ami et s’envoient des tweets, ne sont-ils pas des dieux prothétiques, qui tiennent le monde entier dans leur main ? Ne sont-ils pas aussi des monstres ? »

« Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l’Internet » dit Greenberg, et il avoue l’utiliser sans cesse. « Le bureau qui me relie au web est ma prothèse, dit-il, de la manière que le téléphone de Kate est la sienne. Et cet organe auxiliaire, qui n’est qu’imparfaitement relié à moi, me cause aussi du souci. L’autre jour, je regardais un film dans lequel jouait Jeanne Moreau, raconte Greenberg, et je me demandais quel âge elle avait au moment du tournage. Avant même que je me formule la question à moi-même, je fis le geste de googler – sauf que mon ordinateur n’était pas là où il devait être. J’avais fait le même geste atroce que l’amputé qui veut attraper une cigarette avec sa main perdue. Je ne sais pas ce qui était pire – la présence-absence de mon appendice fantôme ou le fait qu’il me manque autant. » Conclusion provisoire de Greenberg : nous sommes devenus méconnaissables à nous-mêmes, nous sommes devenus des monstres.

Le problème dit Greenberg, c’est qu’il est compliqué de faire une critique profonde de la technologie sans devenir un peu réactionnaire, qu’il est impossible de tuer le monstre numérique, sans recourir à des fourches et à des torches. Et puis, ajoute-t-il, « le dégoût est la source de la bigoterie, il voue aux gémonies ce qui est nouveau et différent, il nous amène à oublier ce qu’il y a de sublime dans le monstre. Les « Moi(s) » du futur auront peut-être des Bluetooth implantés, des pouces pointus et, qui sait, des yeux sur le sommet du crâne. Ce qui est une prothèse pour nous aura grandi sur eux, mais ils auront de nouvelles coutures auxquelles il faudra se confronter. Et ces futurs nous-mêmes auront aussi leurs propres mécontentements, leurs propres monstres et leurs propres passés à remâcher. »

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 27 mars était consacrée au livre numérique avec Lionel Maurel, conservateur des bibliothèques en poste à la Bibliothèque nationale de France et auteur de l’excellent blog S.I. Lex, de l’écrivain Hervé Le Tellier (Wikipédia), coauteur d’une tribune virulente sur le sujet, du poète, philologue, historien, médiéviste, romancier, journaliste, enseignant, conférencier, et président de la Société des gens de lettres (SGDL) Jean Claude Bologne (site personnel) ainsi que d’Alban Cerisier (Wikipédia), archiviste et éditeur français, spécialiste de l’histoire de l’édition, chargé de la conservation et de la mise en valeur des fonds patrimoniaux ainsi que du développement numérique du groupe Gallimard.

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5 commentaires

  1. J’ai un portable, mais sauf exception précise il n’est jamais allumé. Les répondeurs, c’est pas fait pour les chiens.

    Bon, il va peut-être falloir que je mette mon ordi en veille 🙂

  2. Extraordinaire article qui se résume si bien dans ce titre ambivalent « Monstre magnifique ». Difficile en effet de penser notre rapport à la technologie sans l’ambivalence de la crainte et de l’admiration.

  3. Point de vue intéressant, mais l’apparence joue beaucoup dans sa perception de la monstruosité. Il en est d’autres caractéristiques moins évidentes mais probablement plus dérangeantes. Ainsi en est-il de la durée d’attention ou de l’absence de plus en plus flagrante de tout raisonnement donc discrimination véritable. On se branche sur des flux d’information dont les caractéristiques techniques mêmes ne sont plus propices à l’exercice de la logique ou la réflexion, voire rendent impossible toute mise en scène ou représentation mentale qui ne soit déjà présente, limite tout recul, toute analyse. Plus proche du monstre froid et psychopathe que ne le seront jamais Frankenstein ou le Poulpe Connecté.
    Enfin, si le monstre nous est étranger, il n’en est pas moins magnifique tant que cette distance est clairement perçue. Toujours ce sens de la perception. Or ce qu’il décrit ici comme monstrueux me semble plutôt tenir à ce que cette jeune fille est étrangère à elle-même puisqu’elle ne s’habite plus.

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