Le poète et l’ordinateur

La lecture de la semaine, il s’agit d’un texte de Norman Cousins, professeur de médecine à UCLA, l’université de Los Angeles, et il a été initialement publié dans le journal Spring de UCLA… Il s’intitule joliment « Le poète et l’ordinateur ». Je l’ai traduit dans son intégralité.

« Un poète, disait Aristote, a l’avantage d’exprimer l’universel ; le technicien ou le spécialiste n’expriment que le particulier. Le poète, par ailleurs, a le pouvoir de nous rappeler que l’énergie de l’homme ne lui vient pas de sa force physique, mais de ses rêves. Le lieu où l’homme devrait être, plutôt que celui où il se trouve ; la sortie hors des perspectives étroites ; l’annonce d’une immortalité possible grâce à l’art ; tout cela procède naturellement des rêves. Mais la qualité des rêves d’un homme ne peut être qu’un reflet de son inconscient. Ce qu’il met dans son inconscient est donc, littéralement, la nourriture la plus importante dans la vie.

Rien n’arrive réellement à l’homme qui ne soit inscrit dans son inconscient. C’est là où les événements et les sentiments deviennent de la mémoire, là où sont stockées les preuves de vie. Le poète – et je parle ici de tous ceux qui ont du respect pour l’esprit humain et parlent à l’esprit humain – peut fournir à l’inconscient du matériel pour améliorer sa sensibilité, il peut aider à la sauvegarde. Le poète peut aussi éviter à l’homme de se forger à l’image de ses merveilles électronique. Le danger est moins que l’homme soit un jour contrôlé par les ordinateurs, qu’il ne se mette à les imiter.

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Image : Le poète Jacques Donguy en performance à la ménagerie de verre en 2004, l’un des fondateurs de la « poésie numérique » et spécialiste des poésies expérimentales.

Il fut un temps, dans l’histoire de cette société, où l’aptitude des gens à transmettre du sens était enrichie par la connaissance et l’accès au travail fourni par les créateurs des siècles antérieurs. Pas plus. Les conversations et les correspondances d’aujourd’hui, tout comme l’éducation, sont affaiblies par une focalisation sur ce qui est fonctionnel et purement contemporain. Le résultat est une mécanisation, pas seulement de la manière dont on vit, mais de la manière dont on pense, de l’esprit humain lui-même.

Les problèmes fondamentaux de l’être humain à l’âge informatique restent les mêmes que ce qu’ils ont toujours été. Le problème n’est pas seulement de savoir comment être plus productif, plus aisé, plus heureux, il est aussi d’être plus sensible, plus raisonnable, plus mesuré, plus vivant. L’ordinateur permet à l’homme de faire un bond phénoménal en termes de compétence, il abolit les barrières qui limitaient l’intelligence pratique, et même théorique. Mais la question persiste, et devient même plus urgente, de savoir si l’ordinateur permet plus facilement, ou plus difficilement, à l’homme de savoir qui il est, d’identifier ses vrais problèmes, de mieux répondre à la beauté, d’attribuer la bonne valeur à la vie, de rendre son monde plus sûr.

Le cerveau électronique peut réduire la profusion des impasses dans la recherche d’un sens à la vie. En revanche, il ne permet pas d’éliminer la folie et le fléau guettant une vie qui ne fait l’objet d’aucun examen. Il ne permet pas non plus de mettre un homme en relation avec ce à quoi il doit être relié ; la possibilité d’un épanouissement créatif ; la mémoire de la race ; et les droits des générations à venir.

La raison pour laquelle ces problèmes sont importants à l’âge informatique est qu’il y a une tendance à prendre les données pour de la sagesse, à confondre la logique avec les valeurs, l’intelligence avec la perspicacité. Un accès libre aux faits peut apporter un bien illimité à la seule condition qu’il soit compensé par le désir et l’aptitude à comprendre ce que ces faits signifient et à quoi ils mènent. L’ordinateur peut donner un nombre juste, mais ce nombre peut n’avoir aucune pertinence avant que le jugement ne soit prononcé.

Dans la mesure où l’homme échoue à faire la différence entre les opérations intermédiaires de l’intelligence électronique et les responsabilités ultimes de la décision humaine et de la conscience humaine, l’ordinateur pourrait cacher à l’homme le besoin qu’il a de se réconcilier avec lui-même. Cela pourrait encourager l’illusion que l’homme a de poser des questions fondamentales, alors qu’il ne pose que des questions fonctionnelles. Cela pourrait être considéré comme un substitut de l’intelligence, au lieu d’une extension. Cela pourrait promouvoir une confiance indue dans les réponses concrètes. « Si l’on commence avec des certitudes, disait Bacon, on a toutes les chances de finir dans le doute ; mais si l’on commence par les doutes, et qu’on patiente avec eux, on peut arriver à des certitudes. »

Sans ne rien enlever aux techniciens, il serait fructueux d’effectuer une sorte de jonction entre l’informaticien et le poète. L’idée serait de poser aux merveilles de l’imagination créatrice le type de problème que l’on pose à l’électronique et aux transistors. La compagnie du poète peut permettre aux hommes de pousser les machines à élargir le spectre des possibles proposés par la technologie.

La poète ramène l’homme à son unicité. Il n’est pas nécessaire de posséder la définition ultime de cette unicité. Spéculer est déjà bien. »

Norman Cousins
Traduit par Xavier de la Porte

Voici pour ce texte. Une seule remarque. C’est Clive Thompson, le journaliste de Wired, qui l’a mis en lien sur Twitter récemment. Sans doute pour une raison qui fait tout son intérêt : il date de 1989.

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 24 avril était consacré à « Comment Wikipédia peut-elle être plus rapide que l’AFP ? », avec Christophe Henner, membre du Conseil d’Administration de Wikimédia France et à « L’art d’être libre au temps des automates« , une réflexion philosophique de Luis de Miranda (Wikipédia) sur les conditions de la liberté à l’ère technologique.

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