Le risque de l’individualisation de l’internet

Par le 13/06/11 | 19 commentaires | 8,241 lectures | Impression

La lecture de la semaine, il s’agit d’une petite partie d’un article paru dans la New York Review of Books. Intitulé “Mind Control and the Internet” (Internet et le contrôle de l’esprit), l’article de Sue Halpern consiste, comme c’est le cas la plupart du temps dans la New York Review of books, en le développement d’une thèse qui s’appuie sur la critique de plusieurs livres récemment parus. Je n’ai gardé qu’un passage de ce long article, celui où Sue Halpern recense le livre de Eli Pariser, The Filter Bibble : What the Internet Is Hiding from You. Ce livre montre notamment que depuis décembre 2009, Google vise à donner à toute requête effectuée sur le moteur de recherche un résultat qui corresponde au profil de la personne qui fait la recherche. Cette correspondance s’applique à tous les usagers de Google, même si elle ne prend effet qu’après plusieurs recherches, le temps qu’il faut à l’algorithme Google pour évaluer les goûts de l’usager.

The Filter BubbleEn d’autres mots, le processus de recherche est devenu personnalisé. Ce qui signifie qu’il n’est plus universel, mais idiosyncrasique et impératif. “Nous pensons tous que quand nous googlons un mot, explique Pariser, tout le monde a les mêmes résultats – ceux que le fameux algorithme de Google, PageRank considère comme faisant autorité du fait qu’un grand nombre de liens pointe vers eux.” Avec la recherche personnalisée, poursuit Pariser “vous obtenez le résultat que l’algorithme de Google pense être le plus adapté à vous en particulier – mais quelqu’un d’autre verra apparaître d’autres résultats. En d’autres mots, il n’y a plus de standard Google”. Sue Halpern fait une analogie éclairante : c’est comme si en cherchant le même terme dans une encyclopédie, chacun trouvait des entrées différentes – mais personne ne s’en apercevant car chacun étant persuadé d’obtenir une référence standard.

Parmi les multiples conséquences insidieuses de cette individualisation, il en est une qui inquiète plus particulièrement Sue Halpern, elle explique : “en adaptant l’information à la perception que l’algorithme a de ce que vous êtes, une perception qui est construite à partir de 57 variables, Google vous adresse un matériau qui est susceptible de renforcer votre propre vision du monde et votre propre idéologie. Pariser raconte par exemple qu’une recherche sur les preuves du changement climatique donnera des résultats différents à un militant écologiste et au cadre d’une compagnie pétrolière, et donnera aussi un résultat différent à quelqu’un dont l’algorithme suppose qu’il est démocrate, et à un autre dont l’algorithme suppose qu’il est républicain (évidemment, pas besoin de déclarer qu’on est l’un ou l’autre, l’algorithme le déduit de nos recherches). De cette manière, poursuit Sue Halpern, l’internet, qui n’est pas la presse, mais qui souvent fonctionne comme la presse en disséminant les informations, nous préserve des opinions contradictoires et des points de vue qui entrent en conflit avec les nôtres, tout en donnant l’impression d’être neutre et objectif, débarrassé de tous les biais idéologiques qui encombrent le traitement de l’information dans la presse traditionnelle.”

Et Sue Halpern de citer une étude récente (.pdf) menée entre 2001 et 2010 au sujet du changement climatique. Cette étude montrait qu’en 9 ans, alors qu’un consensus scientifique s’établissait sur le changement climatique, la part des républicains pensant que la terre se réchauffait passait de 49 % à 29 %, celle des démocrates de 60% à 70 %, comme si les groupes recevaient des messages différents de la science, avec pour conséquence de rendre impossible tout débat public. Et pour Sue Halpen, c’est ce que suggère ce que Elie Pariser raconte sur Google : si ce sont nos propres idées qui nous reviennent quand on fait une recherche, on risque de s’endoctriner nous-mêmes, avec notre propre idéologie. “La démocratie requiert du citoyen qu’il voit le problème du point de vue de l’autre, et nous, nous sommes de plus en plus enfermés dans notre bulle” explique Pariser. “La démocratie requiert de s’appuyer sur des faits partagés, et nous, on nous offre des univers parallèles, mais séparés.”

Sue Halpern poursuit sa diatribe : “Il n’est pas compliqué de voir ce à quoi cela nous mènerait – toute organisation dotée d’un agenda (un lobby, un parti politique, une entreprise, un Etat…) pourrait noyer la chambre d’écho avec l’information qu’elle veut diffuser. (Et dans les faits, c’est ce qui s’est produit à droite avec le changement climatique). Qui s’en rendrait compte ?” Et Sue Halpern de citer les propos que Tim Berners-Lee, l’inventeur du Word Wide Web, tenait récemment dans Scientific American : “Le web tel que nous le connaissons est menacé… Parmi ses habitants qui connaissent le plus grand succès, certains ont commencé à pervertir ses principes… Des états – totalitaires tout autant que démocratiques – contrôlent les comportements en ligne, mettant en danger les droits de l’homme.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 12 juin 2011 était consacrée à l’ouverture des données publiques, avec Séverin Naudet, directeur d’Etalab, portail interministériel destiné à rassembler et mettre à disposition l’ensemble des informations publiques de l’Etat via data.gouv.fr et Gabriel Kerneis, doctorant au laboratoire Preuves, Programmes et Systèmes de l’université Paris 7 – Diderot, membre de Regards citoyens, association pour la diffusion et le partage de l’information politique. Elle était également consacrée à la Déconnexion en revenant avec l’écrivain et blogueur Thierry Crouzet, deux mois après le lancement de son expérience de déconnexion totale (voir l’émission du 17 avril).

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12 commentaires

  1. par Stan

    Oui, la thèse d’Eli Pariser est en train de gagner du terrain (cf ce billet sur le même sujet que j’avais appelé “les oeillères de la démocratie” http://netpolitique.net/2011/05/facebook-google-et-les-oeilleres-de-la-democratie/) : le livre de Pariser sera bientôt traduit en français et devrait faire son petit buzz je pense, surtout à proximité des campagnes électorales US et France.

  2. par thierryl

    “La démocratie requiert du citoyen qu’il voit le problème du point de vue de l’autre, et nous, nous sommes de plus en plus enfermés dans notre bulle” explique Pariser.

    Oui, on aimerait que Paliser et son site moveon.org qui fait globalement de l’activisme de gauche aux US aille voir de l’autre côté de son spectre idéologique et se mette à la place des conservateurs pour voir si ce ne sont pas eux qui ont raison…

    S’il ne souhaite pas le faire ? ah bien, je crois alors que lui aussi renforce ses propres idéologies. Manque de pot,je croisque c’est plus une question humaine donc, que de la faute à Google.

    ;-)

  3. par Jérôme

    Il y a un autre facteur qui commence a être extrêmement lourd et pénible sur google, entre autres choses, c’est la géolocalisation. Obtenir des informations internationales neutres et non géolocalisées commence a être très difficile.

    Google est en train de perdre énormément de son intérêt à mes yeux, et je commence à m’orienter vers d’autres moteurs ou concepts alternatifs comme ixquick ou seeks-project

    Je ne parles même pas de la désagréable impression de dépendre d’un fournisseur unique, ce qui est très très malsain, quelque soient les qualités réelles ou supposées dudit fournisseur.

  4. par Matthieu

    Et il y a des exemples concrets ou des preuves que Google personnalise VRAIMENT les résultats? Ça serait bien de faire une étude là-dessus…
    Car honnêtement, je ne crois pas qu’il y ait une grosse personnalisation à part ;
    - la géographie (résultats selon la ville, exemple sur mobile à paris lorsque je tape pizza)
    - mon réseau social (google commence à afficher les résultats de mes contacts, si je suis logué sur mon compte google (visible ici ; http://www.google.com/s2/search/social)
    - mes bookmarks si je les ai sauvegardé sur google (très peu de personnes, ici : https://www.google.com/bookmarks)

  5. Merci pour ce bel article. Qui fait écho à l’une de mes (vieilles) préoccupations, la naissance – paradoxale sur le réseau – d’une forme d’autisme informationnel, avec le retour de ce que j’appelle les “autarcithécaires” : http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2006/10/moteurs_la_cart.html

  6. par Yannig

    Pour ceux que ce sujet intéresse, je recommande vivement la lecture du livre Google God d’Ariel Kyrou, dont j’ai récemment publié un avis sur mon blog: http://yannigroth.wordpress.com/2010/11/30/google-god/ L’auteur affirme que Google, malgré son immense utilité, ôte un peu de sérendipité et de poésie au monde qui nous entoure… à méditer

  7. par claire Dutertre

    L’individualisation est une notion à restaurer plus qu’à combattre.
    Nous avons, me semble-t-il de gros problèmes d’individualisation dans le sens ou l’individu devrait se réapproprier ses richesses d’être unique, pensant, libre.
    L’individualisation est aujourd’hui escamoté et nous nous abîmons à ne pas suffisamment prendre en considération notre individualité.
    Il me semble que nous confondons l’individualisation avec l’isolement de l’internaute qui peut se retrouver terriblement seul, en effet.
    La pensée et l’imaginaire de chaque individualité est une richesse proposée à la collectivité.
    Développons notre capacité à réfléchir, à penser età proposer sans complexe et sans peur!

  8. par Julien

    @claire : il ne faut pas confondre individuation, qui nous fait prendre conscience de notre individualité et individualisation, qui est un processus de rationalisation qui produit des isolats au sein d’un système (entreprise, école, et ici en l’occurence le web).
    Bien d’accord sur l’autisme et la sérendipité : je crois que l’heure de la migration est venue

  9. La critique est parfaitement judicieuse et le risque de renforcement des idées et conviction est réelle. Cela dit une fois le risque identifié qu’est-ce qui nous oblige à n’utiliser que Google? Il y a assez de moteurs disponibles pour laisser de la place à la découverte. Une recherche peut être faite parrallèlement sur Google et un ou deux autres moteurs histoire d’avoir d’un côté un résultat conforme à nos préoccupations habituelles (gain de temps et d’efficacité) et de l’autre une place à la sérendipité.
    Nous ne sommes condamnés ni au tout Google ni au jamais plus Google.

  10. par kurozato

    Je ne pense pas que la serendipite puisse etre brandie a tout bout de champ. Le but de la plupart des recherches est quand meme de trouver ce que l’on cherche. C’est de toute maniere un peu hors sujet car la personnalisation des resultats n’implique pas forcement une absence de surprises.

    Cette personnalisation n’a pas que des implications ideologiques mais aussi des implications pratiques. On a de plus en plus besoin de dire a Google que l’on n’entend pas un mot-cle dans le sens qu’il avait dans nos recherches passees mais dans un autre. Cette pretention a predire ou a deviner silencieuse;ent ce que l’on souhaite vraiment, est un peu irritante de la part d’un automate (elle serait acceptable s’il s’agissait d’une personne a qui on delegue la recherche).

    Sinon, l’article est interessant meme s’il n’y a jamais eu d’epoques ou tout le monde s’interessait a ce que pensaient les autres. De la, on peut se demander si cette personnalisation est pire. Le fait que les internautes frequente les idees auxquelles ils adherent n’est pas reellement une nouvelle et Google en tire parti. Il ne faut pas oublier qu’il ya de plus en plus de “bruit” dans les resultats de recherche (faux sites, etc) et que personnaliser est aussi une maniere de filtrer.

    Voir le probleme du point de vue de l’autre est requis pour un consensus. Cependant, democratie n’implique pas consensus (il y a d’autres moyens democatiques de decision). De plus, on peut douter que nos systemes politiques actuels soient bases sur le consensus de tous. Mais peut-etre que Sue Halpern ne pense qu’a celui des elites dirigeantes …

  11. par yann

    Réalité mixte et fragmentation du réel

    La « réalité mixte » désigne le continuum et l’hybridation qui relient les mondes physique et numérique, les mondes « réel » et « virtuel » (1). En pratique, cette hybridation se traduit au niveau de la perception visuelle par un mélange entre des informations données par l’environnement physique de l’utilisateur et des informations calculées et produites par un système informatique.

    Visuellement, le réel est ce qui peut être partagé et observé collectivement, il se différencie de l’imaginaire et de la fiction. Il est ce qui est perçu comme tel par un observateur et peut être confirmé par un autre observateur. Dans le cas contraire, on évoquera un phénomène hallucinatoire et/ou des phénomènes pathologiques.

    Les systèmes informatiques permettent de calculer et produire des visualisations, des interfaces visuelles qui permettent l’action de l’utilisateur sur le système. Les programmes de ces systèmes peuvent prendre en compte un utilisateur identifié, considéré comme une entité unique, dans la mise en œuvre des modèles d’interactions. Par exemple, le moteur de recherche Google intègre la localisation géographique de l’utilisateur et son historique de recherche dans la composition de la liste de résultats qui lui sera proposée, sans que ces paramètres soient facilement repérés, activés ou désactivés par l’utilisateur lui-même. Pour une même requête dans le système, les résultats seront donc sensiblement différents pour chaque utilisateur. L’idée selon laquelle la liste que je consulte est la même que celle que consultent les autres pour une même requête est donc une idée fausse. Cette liste n’existe que pour un utilisateur localisé à un moment donné.

    Dans un système de réalité mixte, ce constat pose directement le problème du réel lui-même en tant qu’environnement perceptible partagé. Qu’est-ce qui apparaît pour qui ? Qui voit quoi ? (et pourquoi ?). Imaginons des utilisateurs connectés à un même système dans un même espace localisé au même moment. Comment chacun saura-t-il que tel élément de l’environnement n’existe que pour lui-même ou existe pour tous les utilisateurs du système? Cette question semble suffisamment résolue dans la « réalité physique » pour que nous ne passions pas notre temps à interroger nos voisins sur l’existence ou non de tel ou tel objet. Les systèmes à base de réalité mixte reposent constamment cette question.

    L’hypothèse est alors que seul un accès simultané aux représentations visuelles, et aux modèles qui président à ces représentations, permettra aux utilisateur de se situer dans un réel qui pourra encore être considéré comme tel.

    (1) Paul Milgram, Fumio Kishino , A Taxonomy of Mixed Reality Visual Displays, IEICE Transactions on Information Systems, Vol E77-D, No.12 December 1994. http://vered.rose.utoronto.ca/people/paul_dir/IEICE94/ieice.html

    Some Human Factors Considerations for Designing Mixed Reality Interfaces, Paul Milgram. RTO-MP-HFM-136 http://ftp.rta.nato.int/public//PubFullText/RTO/MP/RTO-MP-HFM-136///$MP-HFM-136-KN1.pdf

  12. par Karim Aouidad

    En tout cas, c’est bien du caca cette théorie. Cela suppose qu’un internaute se ferait une opinion que sur une seule recherche google. En effet, seuls les plus ignorants peuvent penser qu’en tapant “RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE” dans google, on obtient toute les données classées et archivées en réponse dans google. C’est comme lire un livre en pensant que toute la vérité va en sortir.
    Malgré sa facilité d’utilisation, les utilisateurs oublient rapidement que google est un MOTEUR de RECHERCHE. Pour avoir une opinion sur un sujet il faut faire beaucoup de recherches et ne pas se contenter des réponses de la première page.
    Croire les résultats de la première page de google c’est un peu comme croire qu’Eli Pariser a écrit un livre qui détient la vérité. Même si mes résultats d’une recherche sont tronqués, adaptés ou modifiés en fonction de notre personnalité, il ne tient qu’à nous de faire d’autres recherches sur d’autres moteurs de recherche ou d’autres supports. Si on ne le fait pas, c’est par flemme ou ignorance.
    Enfin, cela ne concerne que les personnes qui ont un compte google qui garde l’historique de notre ordinateur et de nos recherches. Les personnes faisant des recherches anonymes (dans un cybercafé ou ailleurs) sans se connecter à leur compte google ne sont pas affectées.
    Enfin pour les paranos, vous pouvez toujours cacher votre IP avec des logiciels tels que Hide my IP ou avec un vpn. (Pour ceux qui ne connaissent pas ces termes, utilisez google pour savoir :D)
    En bref, les outils d’internet sont comme tous les outils. Ils ont des avantages et des inconvénients. Il faut juste apprendre à s’en servir plutôt que de s’en plaindre.