Le rôle des médias sociaux dans les émeutes britanniques

Par le 05/09/11 | 2 commentaires | 2,367 lectures | Impression

La lecture de la semaine n’est pas à proprement dit une lecture, mais les premières conclusions d’un travail mené par les journalistes du quotidien britannique The Guardian, travail qui illustre parfaitement cette nouvelle forme de journalisme qu’on appelle le journalisme de données. En effet, le Guardian est en train de se pencher très sérieusement sur le rôle des réseaux sociaux dans les émeutes qui se sont déroulées en Angleterre pendant la deuxième semaine d’août. Vous savez que Twitter, Facebook et la messagerie instannée de BlackBerry ont été considérés par les autorités britanniques, et par beaucoup de commentateurs, comme des adjuvants à l’action des émeutiers et des pillards. Au point que deux jeunes garçons ont été condamnés à 4 ans de prison pour avoir posté des incitations à la violence sur leur page Facebook (incitations sans conséquence, mais la justice n’en a pas tenu compte). Au point que le premier ministre britannique David Cameron a émis l’idée que les réseaux et sites puissent être fermés en cas de situation d’urgence. Au point que la secrétaire d’Etat de l’Intérieur a reçu jeudi les représentants de Facebook, Twitter et RIM (qui possède BlackBerry) pour évoquer les mesures à prendre. Pas convaincus du lien de cause à effet, les journalistes du Guardian ont entamé un énorme travail de récolte et d’analyse des données et ils ont livré leurs premières conclusions.

Ces conclusions portent sur 2, 5 millions de Tweets reliés aux émeutes et qui ont été émis entre le 6 et le 17 août. Et ces conclusions sont claires : l’immense majorité des tweets ont pour fonction de réagir aux événements et aux pillages. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un oeil sur la frise chronologique qui les journalistes ont établis ville par ville. On remarque que l’afflux de tweets est systématiquement postérieur aux événements. L’hypothèse d’un usage de Twitter pour mobiliser les émeutiers et organiser les pillages est donc particulièrement mise à mal.

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Image : la frise interactive des émeutes et des réactions sur les réseaux sociaux par ville réalisée par l’équipe du Guardian.

Par ailleurs, les journalistes notent qu’une proportion importante de ces tweets consiste au contraire à organiser la mobilisation citoyenne post émeute, à coordonner par exemple les initiatives de nettoyage des quartiers touchés. Ce ne sont bien sûr que des conclusions partielles. Il reste beaucoup de données à traiter, ce que le Guardian promet de faire dans les semaines à venir, mais il est intéressant que ces premières conclusions aillent à l’encontre des discours entendus en Grande-Bretagne, et pas seulement.

Le travail du Guardian est à mettre en lien avec un article que les sociologues Antonio Casilli et Paola Tubaro ont publié le 19 août sur Owni.fr. Ils n’avaient pas en possession les premiers travaux du Guardian mais s’interrogeaient malgré tout sur le lien entre réseaux sociaux et émeutes. Leur argumentation tient en plusieurs points. D’abord, ils notent avec un sourire le fait que les thuriféraires du rôle de Twitter et Facebook pendant les printemps arabes sont les mêmes que ceux qui demandent leur fermeture en cas d’émeute en Grande-Bretagne. Comme quoi, la conception qu’on a de la censure et de la démocratie est à géométrie variable, et à géographie variable. Mais surtout, Antonio Casilli et Paola Tubaro s’appuient sur les modélisations de la violence civile par la simulation multi-agents. Je vous passe l’explication de la méthode pour aller directement à la conclusion : restreindre la diffusion de l’information dans une ville en proie à des violences n’est pas le gage de la disparition de ces violences. Au contraire, il semblerait même qu’un maintien de la communication ouverte entre les acteurs soit le gage d’un apaisement plus durable.

Il ne s’agit pas mettre là un point final aux discussions sur le rôle des réseaux sociaux et autres messageries instantanées dans les émeutes, mais de noter qu’il est sans doute plus complexe que ce qu’on a en dit sur le moment. On gardera donc un oeil sur les travaux à la fois des journalistes du Guardian et des chercheurs en sciences sociales.

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission (que vous retrouverez désormais chaque samedi de 18h10 à 19h).

L’émission du3 septembre 2011 était consacrée à la question de l’anticipation, c’est-à-dire à l’aptitude à prévoir nos comportements, nos attitudes, nos goûts et nos dégoûts, en compagnie d’Eric Sadin, auteur de La société de l’anticipation, aux éditions inculte : un ouvrage théorique auquel fait écho une oeuvre littéraire, Les Quatre Couleurs de l’apocalypse, qui vient également de paraître aux éditions inculte.

2 commentaires

  1. par julienb

    ne te fous pas trop de la gueule des anglais, on a déjà l’arsenal répressif en France :
    http://www.numerama.com/magazine/19628-l-etat-pourra-envoyer-des-sms-et-e-mails-pour-34avertir-de-dangers34.html
    et voir surtout l’article 40, qui permet le brouillage des communications pour des besoins d’ordre public…

  2. par Plombier moldave

    Pas mal comme idée, comme souvent de la part du Guardian. Mais pour le scoop, on repassera ;-)

    Pas besoin d’être un sociologue renommé pour piger qu’on n’a pas comptabilisé des millions de tweets appelant, organisant les émeutes… ;-)

    On ne sait toujours pas si ces émeutes ont été organisées… Par qui, comment, etc.. Que des mecs aient commenté par milliers ce qui leur arrivait dans leur rue, vu la facilité de la chose, on s’en doute un peu, re-smiley.

    Les “réseaux sociaux”, c’est surtout un outil de consommation. On envoie les photos de ses vacances comme celles du salon de coiffure détruit au bas de chez soi.

    On reste à la surface des choses, ici…

    Cordialement