Il est temps de réglementer la propriété dans les nuages

Par le 09/09/11 | 6 commentaires | 3,310 lectures | Impression

Longtemps, nos biens ont servi en partie à définir qui nous étions, explique Simson Garfinkel pour la Technology Review. Ce que nous possédons, la façon dont nous le possédons dit beaucoup de nous comme le remarquait Sam Gosling dans son livre Snoop, What your stuff says about you. Mais avec l’avènement de l’informatique en nuage (cloud computing), la définition de la possession se transforme en déplaçant ce qui nous est cher sur des serveurs internet lointains. Que ce soit sur les serveurs de Netflix, dans la librairie du Kindle d’Amazon ou via les services iCloud d’Apple, nos possessions deviennent impossibles à égarer, plus faciles à organiser et à accéder qu’auparavant. L’une des conséquences de cette nouvelle forme de propriété, déportée, est de donner aux sociétés qui fournissent ces services d’informatique en nuage d’énormes possibilités de contrôle et de mesure sans partage, sur ce qui nous appartient. Dans certains cas, ces sociétés ont même déjà abusé de leurs possibilités de contrôle.

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Image : les promesses d’iCloud d’Apple.

“Jusqu’à présent, malgré la révolution provoquée par la numérisation, l’informatique avait laissé la nature fondamentale de nos biens intacts. Nous étions passés des contenus qui ornaient les étagères de nos maisons de disques, de livres et de vidéos, à une soif de contenus qui s’entassaient sur nos ordinateurs personnels et nos disques durs. Mais à l’ère du streaming, posséder une collection de contenus est devenue une contradiction. Les 200 films de ma file d’attente Netflix m’apparaissent sous la forme d’une liste d’aspirations et non plus sous celle d’une collection personnelle et une fois que je regarde le film, celui-ci disparait de la file d’attente, à l’inverse de ce qu’il se passe sur mon étagère de DVD. Nos collections de contenus dans les nuages sont une pâle imitation de ce que la possession physique peut offrir. Il n’y aura jamais une copie bien usée de mon livre numérique préféré.

La dissolution de nos possessions matérielles dans les nuages est certainement commode. Elle peut même nous rendre parfois moins cupides et plus enclins à partager. Mais cette nouvelle forme de propriété risque d’avoir d’autres conséquences plus graves que la perte de quelques conversations. La première est que ces possessions précédemment inanimées peuvent maintenant parler de vous derrière votre dos. Regardez un film sur Netflix ou Amazon, et les serveurs de la société en question savent qui vous êtes, ce que vous regardez, quand vous le regardez, où vous le regardez, à partir de quel terminal vous le regardez et ils savent même à quel moment vous utilisez l’avance rapide. La loi américaine interdit la publication de titres de films que la personne a regardés, mais les fournisseurs de services dans les nuages peuvent faire à peu près tout ce qu’ils veulent des autres données qu’ils recueillent.

Certes, aujourd’hui les fournisseurs utilisent ces informations pour améliorer leur service, proposer des recommandations adaptées. Mais demain, ces données pourraient voyager auprès de services tiers. Apple pourrait combiner ses propres données avec des banques de données commerciales pour dire à la chanteuse Beyoncé le nombre d’hommes âgés de 25 à 30 ans qui achètent ses chansons à New York, par exemple, la musique où les livres que vous placez dans les services en nuage de Google pourraient façonner la publicité que vous voyez partout sur le web.

La commérage nature des services en nuage vient du fait que contrairement à pratiquement tous les autres objets sur la planète, les services en nuages restent indissolublement attachés à leur producteur. Cette attache signifie qu’ils ont peu en commun avec les biens que nous avons possédés depuis des centaines d’années.

La compréhension populaire de ce que signifie posséder quelque chose, que ce soit de fichier numérique ou un objet physique a jusqu’à présent été bien aligné avec la loi. Lorsque vous achetez un livre, vous n’obtenez pas les droits sur le texte, mais vous pouvez le lire, le prêter à un ami, puis le vendre à quelqu’un qui peut faire de la publicité et le vendre une fois de plus. Mais cette compréhension tacite de la propriété est inutile dans le nuage.

Considérez ce qui s’est passé en juillet 2009, lorsque Amazon a découvert qu’il avait accidentellement vendu sans licence appropriée des e-books de 1984 de George Orwell et électroniquement effacé son existence de tous les Kindle qui l’avaient acheté. Winston Smith se serait senti à l’aise, mais les lois de la physique, celles des biens matériels, et le droit d’auteur auraient rendu triplement impossible une telle manoeuvre avec un livre traditionnel. Amazon n’aurait jamais envoyé des gens pour rapatrier les livres envoyés chez les gens par erreur.

Dans le nuage, nous sommes gouvernés par le droit des contrats et des contraintes quelle que soit notre fournisseur, procédures que nous devons accepter afin d’utiliser leurs services. Certes, certains aspects de ces contrats sont nécessaires pour que ces entreprises fonctionnent : mais ils fournissent aussi l’occasion d’imposer des conditions complexes sur nos possessions. Oui, vous pouvez prêter les livres électroniques d’Amazon que vous achetez, mais seulement pendant 14 jours. Oui, vous pouvez supprimer votre e-books, mais vous ne pouvez pas le donner à un ami quand vous avez fini de les lire. L’éditeur HarperCollins a décidé que les bibliothèques pouvaient prêter leurs livres électroniques 26 fois avant de devoir acheter une nouvelle copie. D’autres éditeurs interdisent le prêt intégralement.

L’histoire de 1984 sur le Kindle montre que les fournisseurs de services dans les nuages disposent d’un pouvoir considérable pour faire respecter leurs règles.

Lorsque vous êtes propriétaire de votre propre collection, vous n’avez pas de risque de la perdre parce que vous avez un différend de facturation avec le Club du livre du mois. Une amende de la bibliothèque ne menace pas le stockage de vos photos de famille. Or, de tels scénarios deviennent possibles à mesure que les services en nuage se consolident. L’icloud d’Apple s’occupera de vos e-mail, de vos livres, de votre musique, de vos photos et de vos documents… Un différend avec un fournisseur de services en nuages qui contrôle un si grand nombre de vos possessions numériques est une perspective intimidante [voir par exemple l'histoire édifiante que racontait Thomas Monopoly cet été suite à la désactivation de son compte Google, NDR].

Les menaces sur les services en nuage viennent aussi de l’extérieur. Un pirate pourrait voler ou effacer tous vos fichiers.

Lorsque les bits et les atomes qui composent vos biens sont en sécurité dans votre maison, les mesures de sécurité qui comptent sont les serrures de vos portes et vos fenêtres et vos propres compétences. Lorsque cette propriété est en ligne, un ordinateur portable n’importe où dans le monde peut vous voler tout votre attirail.

Malgré ces dangers, le nuage ne peut et ne doit pas être arrêté. Nous avons beaucoup à gagner de la liberté qu’il nous offre. Nous voulons être en mesure d’accéder à “notre” contenu n’importe où, même si les possessions auxquelles nous avons accès de cette façon ne sont pas vraiment à nous, après tout. Nous voulons avoir la paix si notre maison brûle ou si l’on nous cambriole afin que nos possessions ne soient pas perdues.

Les limites de la réalité physique sur nos possessions ne sont pas toutes malheureuses. Beaucoup favorisent le consommateur et sa liberté. Mais ces avantages ont disparu dans le marché peu réglementé dans lequel évoluent les fournisseurs de services en nuage. Si nous voulons le meilleur du nuage et de la possession matérielle, nous devons trouver un moyen de rééquilibrer la balance et de réaffirmer nos droits.

Il est nécessaire que les fournisseurs de services en nuage qui louent de l’espace sur leurs serveurs répondent à des réglementations similaires à celles auxquelles répondent les propriétaires d’espaces physiques. Les propriétaires immobiliers ne peuvent pas jeter leurs locataires hors de chez eux comme cela : même ceux qui refusent de payer leurs loyers ont une possibilité de lutter contre une expulsion en justice. De la même manière, les fournisseurs de services en nuage ne devraient pas pouvoir supprimer vos données à volonté, et il devrait y avoir un processus légal pour déplacer ces possessions numériques dans un autre nuage ou pouvoir les récupérer sur son ordinateur personnel. De même, nous avons besoin de lois qui obligent les fournisseurs de services dans les nuages à respecter la confidentialité de leurs clients.

L’industrie n’est actuellement en rien incitée à nous permettre de négocier les conditions du service qu’elle nous propose. Quand les lois de la physique ne peuvent plus protéger les consommateurs et les citoyens de l’âge de la propriété physique, la société à l’obligation d’intervenir avec les lois de l’homme.”

Rétroliens

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2 commentaires

  1. Bonjour, cet article est très intéressant, mais je tique sur la notion de :

    « Nous voulons avoir la paix si notre maison brûle ou si l’on nous cambriole afin que nos possessions ne soient pas perdues. »

    Certes, le cloud offre une solution à ce type de problème, mais il ne s’agit pas de la seule solution : placer une copie de nos disques chez un proche, faire un backup sur un serveur distant personnel (qu’il soit mutualisé ou dédié),… sont autant de solutions tout aussi efficaces et qui ne génèrent aucune question quant à la sauvegarde et la gestion personnelle de notre patrimoine électronique.

    Il n’empêche que l’article est très bien étayé et que je vais naturellement le relayer.

    SebDeclercq

  2. par Benjamin ANDRE

    Excellent article, mais tout comme SebDeclercq, je pense qu’il y a des solutions pour que l’utilisateur reprenne possession de ses données sans perdre les atouts des services web. Je suis en train de monter un projet d’entreprise en ce sens qui va bien au delà du backup sur un cloud privé.

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