Augmenter notre intelligence émotionnelle

Par le 15/09/11 | 6 commentaires | 5,816 lectures | Impression

Comprendre notre intelligence émotionnelle, c’est ce à quoi s’attache Rosalind Picard directrice du Groupe de recherche sur l’informatique affective au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et cofondatrice d’Affectiva, une start-up spécialisée dans les technologies de mesure de l’émotion. Et ce n’est pas si simple, comme en a rendu compte Sally Adee pour le NewScientist

Lors de son interview avec Rosalind Picard, la journaliste du New Scientist a été invitée à chausser un prototype de paire de lunettes mise au point par Affectiva. Cette paire de lunettes a pour fonction d’aider celui qui la porte à décoder les émotions de la personne avec qui il discute (voir le schéma du New Scientist). Les lunettes sont équipées d’une petite caméra qui surveille 24 points du visage de son interlocuteur et leurs mouvements pour le décrypter. Des petites lumières rouges, jaunes et vertes installées sur le bord du champ de vision permettent de traduire les expressions de l’interlocuteur selon qu’elles sont négatives, neutres ou positives.

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Image : la technologie d’Affectiva.

“Les yeux de Rosalind Picard étaient grands ouverts. Je ne pouvais la blâmer. Nous étions assises dans son bureau au Media Lab du MIT, et mes questions étaient étonnement incisives. En fait, je commençais à soupçonner que j’étais l’une des plus avisées journalistes qu’elle ait rencontrés, jusqu’à ce qu’elle me tende ces lunettes. A l’instant où je les mis, je découvris que je me trompais. J’ai réalisé que son regard d’admiration traduisait en fait de la confusion et du désaccord. Pire, elle s’ennuyait. Une petite voix me le murmurait à mon oreille via une oreillette attachée à la lunette. Elle me disait que Picard était déconcertée ou en désaccord avec moi. Une lumière rouge clignotait au-dessus de mon oeil droit pour me prévenir d’arrêter de parler. C’était comme si j’avais développé un sens supplémentaire.”

Les détecteurs d’émotions peuvent-ils nous aider à mieux nous comprendre mutuellement ? C’est visiblement ce que pense Rosalind Picard qui a mis au point cette technologie pour stimuler notre intelligence émotionnelle. Reste à savoir si nous sommes prêts à mieux comprendre les sentiments des autres ou à mieux diffuser les nôtres.

Améliorer notre compréhension des émotions de nos interlocuteurs

“La pantomime des émotions agissent comme des lubrifiants sociaux dans nos conversations”, explique Sally Adee. Nos clins d’yeux inconscients signalent à l’autre que nous le comprenons, mais certains imperceptibles clignements d’yeux indiquent quand ce n’est plus le cas. Beaucoup de ces signaux peuvent être mal interprétés – sans compter que les différences culturelles font que certains signaux n’ont pas le même sens d’une culture à l’autre. “La plupart du temps, en fait, nous n’arrivons pas à les repérer. Lors d’une conversation en face à face, des milliers d’indicateurs minuscules sur le visage d’une personne – plissement du front ou des lèvres, clignement et froncement des yeux – ajoutent une série d’indices non verbaux à nos communications verbales.”

L’idée que la technologie pourrait amplifier ces signaux a d’abord été explorée par Rana el Kaliouby à l’Université de Cambridge au Royaume-Uni. A l’origine, son projet avait pour but d’aider des autistes pour qui il est particulièrement difficile de décoder les émotions non verbales qu’expriment les autres. En 2005, avec l’aide de Simon Baron-Cohen du département de psychologie expérimentale, elle a identifié les principales émotions faciales pour en écrire le premier lexique. Ce travail a été intégré au logiciel développé par Rosalind Picard permettant de comparer toute micro-expression à une banque d’expression connue.

Quand Picard et El Kaliouby calibraient leur prototype, elles ont été surprises de constater qu’une personne moyenne réussissait à interpréter correctement 54 % des expressions d’un visage. Ce qui montre que le dispositif pourrait bénéficier à bien d’autres personnes que les autistes. Reste que le logiciel ne parvient pour l’instant qu’à identifier correctement 64 % des expressions.

Car le calibrage du logiciel est difficile : distinguer un sourire de joie d’un sourire de frustration – qui peuvent paraître très semblables or contexte – n’est pas si simple. Mais si on en croit leurs promoteurs, leur logiciel ferait un meilleur travail que nos sens : “Les machines ont un avantage sur les humains dans l’analyse des détails internes aux sourires”, affirme l’un de leur collègue, Mohammed Hoque. Affectiva travaille actuellement avec une société japonaise qui veut utiliser leur algorithme pour distinguer les sourires sur les visages japonais, qui ont plus de 10 noms pour distinguer les sourires comme bakushu (sourire heureux), shisho (rire inapproprié) ou terawari (sourire extrêmement embarrassé).

Depuis Picard et El Kaliouby ont créé Affectiva, une société qui vend un logiciel de reconnaissance de l’expression et des outils de mesure de soi. Leurs clients sont plutôt des sociétés de marketing qui veulent mesurer la réceptivité d’une bande-annonce de film ou d’une publicité par exemple, comme le montrait Rosalind Picard dans sa présentation à TEDx San Francisco (vidéo) (que l’on peut tester en ligne ici ou , simplement en branchant sa webcam).

Comprendre les espaces sociaux entre les gens

Mais il n’y a pas que les expressions faciales qui composent la panoplie involontaire de nos Signaux honnêtes, comme le disait Alex Pentland du MIT dans son livre éponyme. Le langage du corps, la variation dans le ton ou la hauteur de voix sont autant d’indices que l’on peut mesurer pour donner une image plus complète de nos interactions sociales. Pentland a ainsi travaillé à des badges sociométriques permettant d’enregistrer les paroles de son porteur, le volume, le ton et l’agressivité… Comme l’explique Taemie Kim, de l’équipe d’Alex Pentland, “certaines personnes ne sont tout simplement pas de bons juges de leurs interactions sociales”.

Ce type d’appareil, en rendant visibles les interactions, transforme les comportements individuels. En montrant aux gens la fréquence à laquelle ils prennent la parole, le temps de parole qu’ils utilisent (au regard des autres), les personnes avec lesquelles ils interagissent (et celles avec qui ils n’interagissent pas), les badges sociométriques ont permis de visualiser “les espaces sociaux entre les gens”, estime Taemie Kim. Ainsi, une personne qui avait monopolisé la parole le premier jour est devenue totalement silencieuse le second jour après avoir vu les résultats. À la fin de l’expérience, les interventions des participants sont devenues plus homogènes. “Il suffit d’être en mesure de voir son rôle dans un groupe pour que les personnes se comportent différemment et renforcer la dynamique de groupe. Au bout de trois jours d’expérience, l’intelligence émotionnelle de l’ensemble du groupe avec progressé”, explique Sally Adee.

Pentland et son équipe ont depuis amélioré les badges sociométriques pour analyser les modes d’expression des personnes du service clientèle de Vertex, une société britannique qui propose des services de centre d’appel, permettant d’identifier des unités de discours plus convaincantes que d’autres pour les clients. L’équipe de Pentland affirme que cette technologie pourrait augmenter les performances des ventes par téléphone de 20 % : rien de moins ! Taemie Kim et Daniel Olguín Olguín ont fondé une start-up baptisée Solutions sociométriques pour commercialiser leurs badges.

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Image : Sociometrics Solutions.

Certaines des réponses de nos corps ne sont pas conçues pour être perçus par les autres, mais il est devient désormais possible de les mesurer et de les faire apparaître. Affectiva, la start-up de Rosalind Picard a conçu également un dispositif – le capteur Q (vidéo) – qui mesure la température et la conductivité de la peau pour révéler votre état émotionnel. Les réactions physiologiques peuvent désormais être suivis mêmes à distance et même sans votre consentement. L’année dernière, des étudiants de Rosalind Picard ont montré qu’il était possible de mesurer la fréquence cardiaque, la pression artérielle et la température cutanée sans aucun contact avec le corps, par l’intermédiaire d’une simple webcam (la cardiocam) mesurant les changements de couleur du visage (vidéo).


Vidéo : Affectiva expliquée par Rosalind Picard.

Bref, autant de capteurs qu’il suffirait de combiner pour obtenir l’ultime dispositif de lecture d’émotion.

L’informatique émotionnelle va-t-elle nous transformer ?

Mais est-ce que cette nouvelle compréhension nous transforme à notre tour ? Que serait le monde si nous pouvions mieux comprendre et mieux nous adapter aux signaux sociaux que les autres nous envoient ? Simon Baron-Cohen explique que des personnes atteintes du syndrome d’Asperger en utilisant les technologies d’Affectiva, ont montré que cela leur avait permis d’acquérir des compétences sociales supplémentaires. Sans être un remède miracle, prévient-il, ceux qui ont essayé le dispositif pendant un certain temps ont montré une capacité à lire les émotions des autres avec plus de précision, même après avoir ôté les lunettes. Est-ce à dire que ce type d’outils pourrait nous permettre d’augmenter notre intelligence émotionnelle ?

Reste que donner aux gens un accès illimité aux émotions des autres comporte aussi des risques, insistent les chercheurs. Contrairement à ce qu’on croit, “la capacité à lire les émotions de quelqu’un ne vient pas nécessairement avec l’empathie”, prévient Baron-Cohen. Dit autrement, comprendre notre propre perspective ne nous aide pas nécessairement à comprendre celle des autres, contrairement à ce que nous faisons spontanément.

Rosalind Picard met en garde également sur un autre danger : on ne peut utiliser ce type de technologie secrètement et les gens devraient toujours pouvoir refuser de les utiliser. Sauf que la pression à l’usage de la technologie ne dépend pas seulement de notre liberté de choix, on le sait. L’adoption de fonctionnalités par les services, la pression à leur usage nous contraignent trop souvent.

L’informatique émotionnelle s’apprête à augmenter notre cognition d’une manière qui défie ses limites actuelles en nous donnant une vision de nous-mêmes et des autres dont nous ne disposions pas. Saurons-nous établir des règles d’usages avant qu’elle se répande ? Quand on observe la rareté des règles existantes sur le stockage et l’exploitation des données, comme le soulignait Simson Garfinkel, il n’est pas sûr qu’on arrive à définir des limites à une technologie dont le potentiel paraît dès à présent radicalement transformateur.

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. Excellent focus.
    A chaud, il est assez troublant de constater que ça avancerait plus vite dans le traitement vidéo que dans l’analyse qualitative des messages sur le web (promesse intenable de la e-reputation).
    Pour le reste, il serait utile de savoir ou au moins de réfléchir sur l’impact de ce genre de chose avec les enjeux de données personnelles et de privacy.

  2. par @EmmanuelleEN

    Je suis d’accord avec Alexis : il y a réellement des enjeux relatifs à la vie privée dans cette “intelligence émotionnelle assistée par ordinateur”.

    Plusieurs interrogations inquiètes :
    Ce logiciel est-il (sera-t-il) capable de vous sussurer la réponse *culturellement appropriée* à l’émotion qu’il décrypte chez votre interlocuteur ?
    Comment ce logiciel est-il en mesure de déterminer ce qui motive l’émotion de votre interlocuteur ? (alors que même nous, hein, et parfois même lui…)

    Enfin, un point qui me laisse perplexe : il me semblait que la recherche remettait sérieusement en question l’universalité des émotions. (voir la recherche de Roberto Caldara ici : http://perso.unifr.ch/roberto.caldara/pdfs/jack_09.pdf expliquée en français ici : http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/actualite-les-expressions-faciales-sont-elles-universellesa-23288.php )

  3. par Renaud+D.

    Doit-on tout le temps chercher à augmenter tout? Voyez ce que ça donne: on (D.Goleman, p.ex.) a isolé dans les années 80-90 un truc,l’”intelligence émotionnelle”. ça avait l’air bien. Depuis certains disciples prennent ça avec un sérieux maladif au point d’en faire une discipline quasi-séparée, qui, pour être crédible, est en train sous nos yeux d’engendrer sa branche “computer-aided”. Laquelle, comme souvent, est en train de lessiver complètement l’intention de départ et, après prise en main par le gestionnaire de service, en fait un cauchemar computérisé. Je ne plaisante pas: dans les hôpitaux, les psychologues sont d’ores et déjà tenus de faire leur compte-rendu sur le système … en séance ! Vous imaginez à quel point ça pourrit la relation thérapeutique? Et si on admettait que notre intelligence émotionnelle est limitée, et que c’est avec ça qu’il faut faire? P’têt’ qu’on s’apercevrait qu’il y a autre chose dans la vie. Et c’est tout de même ça qui compte, non?