Quantified Self (2/3) : Des outils au service de soi

Par le 08/12/11 | 7 commentaires | 4,340 lectures | Impression

qslogoLa communauté des quantifiés n’est pas composée que de personnes sensibles à leurs propres mesures. Elle est aussi composée de geeks, de bidouilleurs, de développeurs, d’artisans, de makers, de start-upers et d’industriels qui bricolent ou codent des outils et des services pour faciliter la mesure. Des gens qui, partant le plus souvent de leurs propres besoins, développent des applications ou des prototypes, qu’ils ne cessent de perfectionner, espérant trouver le produit ou le service qui sera adopté par le plus grand nombre, qui fera passer le mouvement de la mesure de la niche des passionnés au plus grand public.

Les applications sportives ou de santé ne manquent pas. Les gadgets de la mesure se démultiplient – le guide du Quantified Self en recense plus de 400 : des moniteurs pour surveiller son sommeil (comme le Zeo, Fitbit ou le WakeMate ou MyBasis…), à ceux pour se peser (comme la balance Withings), mesurer sa pratique sportive (RunKeeper, Endomondo, Nike+…) voir son rythme cardiaque (comme le propose la récente application de Philips via une simple caméra)… aux outils programmables comme les stimulants projets de Supermechanical ou de GreenGoose

Les outils médicaux ou de bien-être avec des capteurs intégrés ont le vent en poupe, comme le signalait la récente étude de RockHealth recensant plus de 36 sociétés qui développent des outils de capteurs principalement pour mesurer le déplacement et l’activité cardiaque.

Reste à trouver le capteur et l’interface qui séduira le plus grand public. Nombreux semblent ceux qui sont à la recherche du Graal qui permettra de tout faire tout en assurant la meilleure personnalisation. Nombreux également sont ceux à la recherche de l’outil spécifique au plus fort potentiel. Comme dans toutes les communautés ingénieuses, il y a ici une débauche de créativité… à la recherche, comme tant d’autres, de son modèle économique.

La longue traine des outils

La malléabilité des outils numériques et des capteurs permet désormais toutes les combinaisons, tous les assemblages possibles pour produire des mesures d’à peu près n’importe quoi. Tout repose dans l’ingéniosité des combinaisons, dans l’agencement des prototypes, dans l’inventivité des conceptions.

Rain Ashford (@rainycat), hormis un goût un peu trop prononcé pour les chats, est une artiste qui créé des vêtements sensibles, notamment en utilisant les kits d’électroniques personnalisés Arduino Lilypad (voir “Coudre et peindre son électronique personnelle”).

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Image : Rain Ashford sur la scène de la conférence Quantified Self Europe photographiée par Sebastiaan ter Burg.

Les kits Lilypad permettent de coudre de l’électronique dans les vêtements. Ils sont distribués en open source, sont modifiables, sont souvent ronds (et non pas anguleux) et la communauté rassemblée autour de ces kits est très enthousiaste et réactive. Certes, les cartes sont encore un peu chères, regrette l’artiste, et les modules ne sont pas encore très nombreux, cela n’empêche pourtant pas de faire des projets.

Rain tient à distinguer les capteurs des activateurs. Les senseurs, rappelle-t-elle sont des périphériques d’entrée alors que les activateurs sont des dispositifs de sortie. Mais l’important, aujourd’hui, c’est la diversité des capteurs qui permettent une multitude de mesures : le poids, la pression, la localisation, le toucher, le bruit, la température, la proximité, les radiations, les champs magnétiques… et d’activer des réponses de plus en plus variées : lumières, moteurs, buzzers, etc. Avec l’armée, c’est dans la communauté artistique que l’inventivité des combinaisons est la plus forte, estime Rain Ashford dans sa présentation. Elle évoque ensuite plusieurs prototypes stimulants, comme le système de télémétrie humaine pour le sport développé par McLaren, au départ pour la Formule 1, mais qui est désormais utilisée également dans le foot, le rugby ou le cyclisme. L’appareil incorpore plusieurs capteurs biométriques pour mesurer la fatigue du sportif et son niveau d’effort, afin de pouvoir l’optimiser durant la course. Elle évoque également le tatouage électronique temporaire mis au point par le groupe de recherche John Rogers de l’université de l’Illinois : ce capteur biométrique capable de mesurer l’activité cardiaque, musculaire ou cérébrale puise son énergie via la radiation électromagnétique et permet tous les mouvements tout en étant peu invasif. Elle évoque également les Slivers Cells développé par le Centre des systèmes énergétiques durables de l’université nationale australienne, des panneaux solaires aussi souples que du papier permettant d’apporter partout l’énergie nécessaire à tous ces dispositifs techniques qui se portent. Ou encore ce capteur en forme de fil, qui intègre l’électronique dans le fil même du tissu, développé par l’université de Trent, qui permet entre autres la mesure de la tension, du déplacement, de la lumière… Elle évoque également le travail d’une styliste qui utilise des encres sensibles pour créer des vêtements avec des encres thermochromatiques, hydrochromatiques, capables de répondes aux sons, à l’humidité, à la chaleur ou de produire de la lumière… Et il y en a plein d’autres, indique-t-elle en nous invitant à nous reporter à Kobakant, une base de données de technologies qui se portent.

Les technologies qui se portent et les textiles électroniques sont encore des technologies très émergentes, qui nécessitent d’être encore améliorées pour rencontrer le grand public (et notamment de résoudre les problèmes de batteries, de nettoyage, de poids…). Rain en oublierait presque d’évoquer son travail : et notamment un petit collier qui affiche aux autres les battements de son coeur pour initier d’autres moyens de communication avec eux et qui prend des photos de ce qu’il se passe devant elle quand le rythme de son pouls se transforme, comme pour garder une mémoire de l’évènement (vidéo).

L’un des plus stimulants prototypes évoqués à la conférence était sans conteste, le Butterfleye Project (présentation) mis au point par Hind Hobeika (@hindhobeika). Le constat de la jeune femme était simple : aucun outil ne permet à ce jour d’envoyer un retour sur ses performances biologiques au nageur. Pourtant, comme dans bien des sports, il est essentiel d’avoir un rythme cardiaque régulier. Souvent les nageurs sont donc contraints de compter leurs pulsations manuellement, ce qui est loin d’être simple… Son idée a été d’inventer un capteur qui se fixe aux lunettes et qui indique par une petite lumière d’ambiance au-dessus du regard, si le rythme cardiaque est adapté à la performance (rouge : le rythme cardiaque est trop élevé ; vert : il est adapté ; jaune : vous pouvez accélérer). Hind Hobeika a passé beaucoup de mois à mettre au point son produit, à trouver le bon concept et à rejeter les idées inadaptées (l’utilisation du son ou des vibrations qui se prêtent finalement mal à l’immersion aquatique). Le monde du développement de produit est unitaire, explique la jeune femme. Il faut sans cesse remettre son prototype sur la planche pour l’améliorer, et encore plus quand il faut également tout apprendre de l’électronique, comme c’était son cas.

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Image : les lunettes du Butterfleye Project d’Hind Hobeika.

Déjà, elle imagine de nouveaux développements : ajouter d’autres mesures (oxygène, nombre de tours de bras, distance, communication sans fil avec un ordinateur, musique, mesure des calories perdues…).

Jakob EG Larsen (@jakobeglarsen) a développé pour sa part un scanner de cerveau pour smartphone en connectant, via une application dédiée, un casque Emotiv à un téléphone mobile (présentation). L’intérêt, explique l’inventeur c’est que par rapport à l’électro-encéphalographie traditionnelle, d’un coup, la mesure de l’activité électrique du cerveau s’ouvre à la mobilité (vidéo), permettant de mesurer l’activité cérébrale en situation réelle, quand on fait ses courses ou en réunion… Et donc de nous ouvrir de nouveaux continents d’information sur le fonctionnement du cerveau.

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Image : Jakob Larsen (à droite) et ses collègues avec leurs casques Emotiv sur la tête en train de faire une “réunion effrayante” et mesurer leurs activités cérébrale en réunion.

Tous les makers ne développent pas des produits à visée commerciale, comme Hink Hobeika ou Jakob Larsen. Nombreux sont ceux qui développent des applications, utilisant les potentialités des smartphones pour créer de nouveaux outils de mesures et de compréhension de soi.

Caspar Addyman (@brainstraining) par exemple a développé une application pour prendre la mesure de nos abus (présentation). Boozerlyzer est une application qui permet de surveiller ce que l’on boit et voir comment cela vous affecte, ou comment cela diminue vos capacités en proposant de les mesurer via de petits jeux d’adresse. Son outil est un moyen de changer les comportements, notamment des buveurs modérés qui sont souvent au final les plus réguliers.

Rajiv Mehta, développeur de Tonic, une application de santé et de bien-être extrêmement personnalisable, permet à chacun de prendre note de manière très souple sur son activité. “Mais les pages blanches font peur aux utilisateurs”, reconnaît Rajiv. “Il faut savoir les guider convenablement. Donner de la flexibilité introduit des inconvénients.” L’autre problème qui fait sourire Rajiv Mehta, c’est que les “nouveaux”, ceux qui se lancent naïvement dans la mesure de soi, ont tendance à vouloir trop en faire : ils veulent tout mesurer au risque de se décourager rapidement. Les applications doivent savoir les encourager et les remotiver. Reste que donner du choix permet de libérer la créativité. Rajiv Mehta rappelle que sur Tonic, on trouve une très longue traîne de choses que les gens mesurent : la prise de vitamines et d’aspirine sont ainsi les deux activités les plus mesurées (6% du total des activités chacune), mais elles ne font que masquer une très longue traîne de pratiques par essence toutes personnelles (prise de poids, grossesse…).

Le Graal de l’agrégation

Preuve de la vitalité du développement d’outils et d’application, nombreux sont ceux qui se posent la question du développement de plateformes permettant de rassembler toutes ses données produites via une multitude d’outils et de services différents. L’enjeu est de permettre à chacun de retrouver l’unité des métriques de sa personne pour avoir un regard le plus complet possible sur soi-même et dépasser les silos techniques que développent les constructeurs entre eux.
Il n’y a pas que dans le domaine des applications que ceux qui conçoivent des outils se posent la question de l’outil ultime, du gadget qui permettra de tout mesurer – et de gouverner tous les autres. Les premiers appareils programmables, comme le Twine développé par Supermechanical ou le kit GreenGoose ont ainsi cette ambition…

Withings fabrique des objets connectés : un tensiomètre, un Babyphone et une balance qui communiquent avec son smartphone. Le produit le plus connu, la balance, est désormais vendu dans plus de 40 pays. Julien Gautier en a profité pour présenté les premiers résultats en infographie issus des métriques de plusieurs milliers d’utilisateurs, montrant par exemple que les hommes ont tendance à se peser plus souvent que les femmes et qu’ils ont tendance à être de plus actifs utilisateurs que celles-ci. Pour Julien Gautier, il est plus facile de changer son comportement quand on le partage avec d’autres, même s’il reconnait que peu d’utilisateurs ont tendance à le faire. Mais c’est par les early adopters (les utilisateurs précoces) qu’on déplace un marché de niche vers un marché plus grand public. Il n’y a qu’à se souvenir qu’il y a quelques années, personne ne comprenait la valeur du fitness…

“La problématique quand on développe un appareil est qu’il faut d’abord arriver à convaincre des revendeurs avant que de convaincre les clients finaux”. La vente en ligne, pour Withings, a permis d’obtenir des retours d’utilisateurs qui ont permis à leur tour de convaincre les revendeurs. Et les utilisateurs avancés, ceux qui demandent des outils pour que leurs machines publient sur Facebook ou Twitter, sont des utilisateurs qui permettent de mettre en avant la valeur de sa propre mesure et donc du produit.

Dans cette course aux outils et aux applications, la question de l’outil qui permettra de tout faire, de l’application qui permettra de regrouper toutes ses mesures est bien sûr centrale. Pour beaucoup, le Graal est là.

C’est le cas d’iYou développé par Niels Schrader et Bert Kommerij, un logiciel ouvert qui combine les informations provenant de toutes les applications que vous utilisez sur votre smartphone pour vous permettre de mieux comprendre la façon dont vous utilisez vos relations sociales sur ces différentes applications.

Jochen Meyer est chercheur à l’Institut des technologies de l’information à Oldenburg en Allemagne (présentation). Suite à un problème de santé, il s’est mis à la course à pied… Il a utilisé de nombreux appareils et tout autant d’applications, sans arriver à avoir une vue d’ensemble de toutes les mesures qu’il réalisait. D’où l’idée de développer une approche plus simple, comme c’est le cas du projet HAY (pour How are you ? c’est-à-dire “Comment allez-vous ?”). L’idée ici encore est de proposer une vue unique sur les mesures de soi à partir d’une agrégation de multiples outils.

Sense est une plateforme présentée par Jan Peter Larsen (présentation) qui vise également à collecter des données depuis n’importe quel type d’appareil afin de faciliter le stockage des données, leur visualisation, leur partage et leur combinaison. Le but est également de fournir des outils pour interpréter les chiffres, permettre de développer des prédictions et donc de mieux identifier les déclencheurs nécessaires aux différents stades des objectifs à atteindre…

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Image : l’application Pulsetracks sur Facebook.

Mads Rydahl (@rydahl), directeur du cabinet The Planet s’occupe de Pulsetracks une application Facebook permettant de partager son activité sportive, là encore quelque soit l’outil qu’on utilise. Pour Mads, il devient essentiel de sortir les données de leurs silos et permettre de développer des rencontres sociales au-delà des outils qu’on utilise. Nous ne pouvons pas être contraint selon les outils qu’on utilise (RunKeeper, Endomondo, Nike+…) : nous devons pouvoir accéder à tous les parcours, à tous les coureurs qui publient leurs parcours… D’où l’idée de développer un Graphe de santé ouvert, un référentiel qui utilise les interfaces de programmation de ces outils pour tenter de développer un standard commun pour que les données puissent être facilement partagées. Bien sûr, cette agrégation pose de sérieux problèmes de vie privée, puisqu’elle rend transparent les parcours de gens qui ont choisi le partage via un outil, pas forcément pour d’autres outils… Mais cela n’a pas l’air d’être pour autant un frein aux intéressants bidouillages de Mads Rydahl.

Comme le disait Tom Hume sur Twitter, développeur pour Future Platforms : “On ne contrôle plus son identité. Elle est fabriquée par tous les objets qui sont autour de nous”.

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Concevoir pour la mesure

Comme l’expliquait les designers Michelle Blast et Sarah Lewington, spécialistes de design empathique, il est difficile de savoir si les self-trackers sont attachés à l’objet qui les trace ou à ce qu’il trace. Mais l’objet à un rôle dans l’amélioration, comme le montre le travail de l’agence IDEO sur le bagage de récupération d’organe, tendant à le concevoir tel un oeuf, un cocon protecteur équipé d’un intérieur qui invite à une manipulation délicate (voir leur présentation).

Steve Dean (@sgdean), Laurie Frick (@lauriejoyfrick) et Mark Frick (@friker55) ne disent pas autre chose quand ils invitent les concepteurs d’applications pour le Quantified Self à “raconter des histoires avec les données” en multiplant les exemples pour se faire (voir leur présentation). Car extraire de la “sagesse” des données n’est pas si simple, rappelle le designer de Frog Design, Giorgio Baresi (@giorgiobaresi). Si le domaine de la santé produit plus de données que n’importe quel autre secteur, leur usage à moins d’effets, c’est-à-dire que leur usage n’est que personnel. Pour contrer cela, il faut créer du sens depuis les données et développer une expérience qui à la fois habilite, engage et informe. C’est-à-dire qui permette à la fois d’être ubiquitaire, partageable et qui mette en contexte, qui permette d’être transparent (c’est-à-dire qui démystifie, qui clarifie et guide), d’être “réel” (c’est-à-dire familier, personnel et qui résonne d’une manière culturellement pertinente) et enfin d’être “irrésistible” (c’est-à-dire d’être orientée pour l’action et basée sur l’émotion) – voir sa présentation.

Steven Dean (@sgdean) designer au G51 Studio, enseignant à l’Ecole de design Parson et responsable de l’incubateur Prehype, s’appuie quant à lui sur la grille de comportements (voir également sa version interactive) conçue par le professeur BJ Fogg, directeur du Laboratoire des technologies persuasives de Stanford qui a établi une taxonomie des manières de modifier le comportement pour adapter la psychologie nécessaire selon les types de changement désirés. Il s’appuie également sur le travail de Paul Pangaro de CyberneticLifestyles et de l’agence Dubberly visant à créer des cartes conceptuelles pour comprendre la boucle de rétroaction des stratégies personnelles des utilisateurs et améliorer la conception en améliorant la sensation, la comparaison et la possibilité d’action des dispositifs techniques. Ceci pour l’appliquer directement à des objets techniques ou à des maladies, à l’image du projet d’étude de la designer Valentina Camacho qui propose une brosse à dents qui produit de la musique quand vous vous nettoyez correctement les dents.

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Image : Steven Dean photographié par Punkmedia.nl.

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Image : la grille de comportements mise au point par le professeur BJ Fogg.

Le capteur asthmapolis sur un inhalateurSteven Dean évoque longuement la conception d’Asthmapolis auquel il a participé (voir notre article et sa présentation) qui a permis de créer une cartographie des zones asthmatiques à risque en ajoutant un petit GPS aux inhalateurs des asthmatiques, afin de géolocaliser les endroits où ils ont eu besoin de celui-ci et donc les zones à risques pour l’ensemble d’entre eux. Pour améliorer la conception, c’est-à-dire améliorer le ressenti et développer des capacités comparatives, explique Steven Dean, il est nécessaire de comprendre le comportement de l’utilisateur. “La force du capteur d’asthmapolis est qu’il est ambiant, invisible et totalement passif, mais il change tout”. Le but de la conception n’est pas seulement d’apporter un retour d’information, mais bien d’influencer l’attention de l’utilisateur, de l’aider à porter attention sur son problème. Comme le précise encore Georgio Baresi, les boucles de retour d’information sont souvent purement mécanique, or il faut également concevoir l’émotion que ces boucles de rétroaction vont apporter aux gens, car si elles ne sont que mécaniques, elles ne suffiront pas à convaincre. “On motive plus quelqu’un à arrêter de fumer si on lui dit qu’il va retrouver le goût, du souffle ou qu’il va sentir moins mauvais, que si on lui dit qu’il va mourir d’un cancer.”

Les modèles économiques en question

Si le Quantified Self est centré sur la santé, c’est parce que la santé induit un processus, explique Maarten den Braber (@mdbraber). Le problème est que nous devons nous adapter aux outils et à leur diversité, et inversement. Si on a des écoles, des clubs de sports pour apprendre certaines choses sur soi… On manque encore d’école de soi. “Quand je vais voir mon docteur et que je lui apporte deux mois de mesure de ma pression sanguine, cela ne l’intéresse pas. Y’a-t-il besoin de reconnaissance des institutions de santé ? Dans le QS on a tendance à construire pour soi, mais peut-être pas en regardant suffisamment au-delà ! Les docteurs ne sont pas payés pour travailler sur les chiffres que je produis. Les modèles d’affaire de la santé sont basés sur des collections de données institutionnalisées, pas sur celles des utilisateurs”, regrette le designer.

C’est d’ailleurs une question de fond qui traverse le mouvement, chacun y apportant des réponses différentes : les appareils du QS doivent-ils être vendus aux consommateurs finaux ou aux institutions de santé ? Peut-il continuer à dépendre de plus en plus de plateformes (comme celle d’iTunes) qui génèrent certes de la valeur, mais une valeur qui vous échappe en grande partie ?…

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Image : Maarten den Braber photographié par Punkmedia.nl.

Maarten den Braber animait un atelier très suivi sur la question des modèles d’affaires pour le Quantified Self, car il est encore difficile de saisir la proposition de valeur du QS, autre que personnelle. Quels sont les bénéfices pour l’utilisateur final ? Sont-ils d’abord identitaires, sociaux, personnels, ludiques ? Il n’est pas toujours clair de savoir dans quelle catégorie de produits entrent les appareils du QS. Les appareils qui remplacent des appareils existants en proposant de nouvelles fonctionnalités ont souvent plus de facilité à trouver leur marché que les appareils “nouveaux”, car ils sont mieux identifiables. La balance Withings est plus appropriable qu’un Fitbit, parce qu’elle est une balance avec de nouvelles fonctionnalités et inversement au détriment du Fitbit parce que les gens ne savent pas ce qu’est un podomètre et tout ce à quoi il peut servir.

Pour Denis Harscoat (@harscoat), les gens veulent de l’action plus qu’une plateforme. Denis s’est lancé dans la mesure de soi alors qu’il devait rédiger sa thèse (présentation). Pour se motiver, il envoyait chaque matin à des amis la durée du temps passé la veille à l’écrire. Cela lui a donné l’idée de Quantter : utiliser un hastag spécifique sur Twitter pour créer de la mesure autour de cet objet. De fil en aiguille, c’est ce qui l’a amené à créer DidThis, une application dédiée qui permet de créer de la mesure et des statistiques sur l’action de son choix et de générer des comparatifs avec ceux qui accomplissent la même action. Pour Denis Harscoat, le Quantified Self doit s’intéresser aux actions, aux styles de vie, plutôt qu’à la seule santé dans laquelle il a tendance à s’enfermer. Le but est d’atteindre un objectif et de mesurer l’action que l’on fait pour cela, en se connectant à des gens qui ont le même objectif. C’est tout l’intérêt de “l’Internet de l’action” qu’il défend.

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Image : Denis Harscoat de DidThis, coorganisateur des rencontres du Quantified Self de Paris et Londres photographié par Sebastiaan ter Burg.

Comment faire pour que le QS quitte le domaine du gadget quand il a l’ambition de proposer des solutions pour l’humanité tout entière ? Il y a dans le domaine des stratégies très différentes, notamment entre ceux qui construisent des appareils et ceux qui construisent des applications. La communauté du Quantified Self a tendance à penser qu’il est encore tôt pour développer des opportunités d’affaires, qu’il est encore important de comprendre et d’identifier les besoins. Pour ces entrepreneurs, le terme même de Quantified Self ne veut souvent rien dire en soi, en tout cas, il ne parle pas aux gens. S’il rassemble une communauté technique, il peine à impliquer le grand public. Il faut leur proposer des outils et des applications qui les concernent directement, plutôt que de leur proposer une “mesure de soi” qui leur paraît toujours étrange.

Autre problème : il demeure toujours une fracture entre ses données et le reste du monde. Comment utiliser ses données dans un autre environnement que le sien. Peut-être que les développeurs d’outils et de système ne s’adressent-ils pas suffisamment aux industriels, aux institutions existantes. Le QS peut-il – doit-il ? – ambitionner de devenir plus B2B que B2C ? En se contentant de s’adresser aux utilisateurs finaux, le mouvement peine à impacter le marché d’une manière suffisamment large. Des outils comme le Zeo pourraient-ils être vendus à des hôpitaux ou à des compagnies d’assurances ? Le QS, malgré sa focalisation sur la santé, peine à développer un écosystème suffisamment vaste, aussi vaste que le programme diététique de Weight Watcher par exemple. Peut-être que le marché n’est pas encore assez mûr et qu’il y a trop d’initiatives multiples pour prendre pieds, s’interrogent les participants.

Coincé dans l’extrême personnalisation et donc dans une grande diversité d’acteurs, le Quantified Self peine encore à faire modèle, à dépasser sa propre limite terminologique. On voit bien qu’il est à la frontière de tout ce qui s’invente aujourd’hui, qu’il entre pleinement dans l’innovation foisonnante qu’inspire le numérique. Qu’il aspire à autre chose qu’à la mesure de la seule santé et du bien-être, tout en se rattachant à ce secteur qui semble être le plus prometteur, sans que les innovations n’aient encore vraiment réussi à trouver pleinement leur public.

Le mouvement, même s’il a des origines plus anciennes, est encore jeune. Autant dire qu’il y a encore de l’espoir pour qu’il se structure et trouve ses formes de marchés.

Hubert Guillaud

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4 commentaires

  1. Personnellement çà m’attire beaucoup, la première utilisation serait pour connaître mieux mes cycles et mes phases de sommeil. J’ai une appli iPhone qui est sensée faire çà mais çà marche pas vraiment (il faut mettre l’iphone sous le matelat..)

    Sinon, je vois que Denis Harscoat a tombé le costume-cravate depuis qu’il est entrepreneur ;-)

  2. par vandenberghe

    Passionnant ! Superbe synthèse :-)

  3. par Damien

    Excellent article comme j’aime en lire sur Internet Actu.

    Vivement l’épisode 3 ! :)

  4. par Renaud+D.

    Ce Soi que l’on s’échine à quantifier ne devient-il pas le tombeau du “Je” ?