Réseaux sociaux (2/3) : des outils pour zoomer et dézoomer

Par le 04/01/12 | 4 commentaires | 3,044 lectures | Impression

Les 12 et 13 décembre 2011 se tenait à Lyon un colloque universitaire sur les réseaux sociaux organisé par l’Institut rhône-alpin des systèmes complexes. Retour sur quelques-unes des présentations.

Des outils pour mesurer le réel

Pour Alain Barrat, chercheur au Centre de physique théorique de Marseille, les réseaux sociaux en ligne constituent un laboratoire très intéressant qui nous procure de nouvelles données pour faire des études à grande échelle, mais permettent également l’étude de l’évolution temporelle des réseaux (ce qui est plus difficile dans le réel). Après avoir évoqué l’influence de la proximité et de l’homophilie dans les réseaux sociaux de lecteurs, Alain Barrat a évoqué un autre exemple d’étude des relations en face à face développée par le réseau de recherche SocioPatterns.

Sociopatterns a développé une infrastructure de badges RFID actifs (basés sur OpenBeacon) qui échange des paquets de données à faible puissance permettant notamment de détecter la proximité physique entre porteurs de badges. Ces badges évoquent bien sûr les badges sociométriques développés par l’équipe de Sandy Pentland que nous avons plusieurs fois évoqué, même s’ils sont moins évolués puisque ceux de SocioPatterns ne sont pas capables d’enregistrer les conversations. Les badges ont été déployés dans toute une série de situations donnant lieux à plusieurs études sur les interactions en face à face : lors de conférences, dans des bureaux, dans un hôpital, dans un musée ainsi que dans une école primaire lyonnaise… chaque expérimentation portant sur des échelles différentes en nombre de personnes comme en durée d’expérimentation. Les données ont montré ainsi les forts phénomènes de ségrégation par genres à l’école primaire, ainsi que des rassemblements très forts par classe et par âge (voir High-Resolution Measurements of Face-to-Face Contact Patterns in a Primary School, vidéo). Des interactions parfois très faibles lors de conférences hormis pour quelques groupes très soudés. Dans les hôpitaux, l’équipe de SocioPatterns a regardé les personnes qui rencontraient le plus de gens différents pour évaluer les gens les plus exposés à des risques épidémiologiques.

Pour l’instant, les badges n’enregistrent que la coprésence : ils n’enregistrent pas le contact physique ou le fait que les gens parlent… Mais ce sont là des pistes d’amélioration à venir pour mesurer le réel.

Dynamical Contact Patterns in a Primary School. from SocioPatterns on Vimeo.

Vidéo : les contacts entre enfants de différentes classes durant une journée.

Les outils peuvent-ils modifier la théorie sociale ?

Pour le sociologue en Media Studies Tommaso Venturini, du Medialab de Sciences Po Paris, l’émergence n’est pas pertinente pour les phénomènes sociaux.

Le Dictyostelium Discoideum ressemble à une sorte de mousse. Cet ensemble d’organismes monocellulaires, sous certaines conditions de température et d’humidité, s’agrège à d’autres organismes similaires. C’est ainsi que cette colonie de cellules a semblé montrer un comportement intelligent, car elle savait se déplacer pour trouver de la nourriture dans un labyrinthe par exemple (vidéo). Les scientifiques ont longtemps pensé qu’il y avait des cellules leaders pour orienter ces colonies et l’aider à trouver sa nourriture, mais en fait, une chercheuse a montré que ce n’était pas le cas. Cette colonie de cellules n’est pas dirigée par des cellules ayant plus de pouvoirs que d’autres, mais uniquement sur la base d’interaction entre cellules, qui s’auto-organisent et se coordonnent d’une manière complexe. On parle de morphogénèse pour désigner cette création de forme par l’autoorganisation des cellules, explique Tommaso Venturini. Suite à cet exemple, ont souvent voulu expliquer par l’autoorganisation ce qu’on expliquait avant par l’autorité. Dans les nids de fourmis, la reine ne dirige rien, cela n’empêche pas les fourmis de construire des structures complexes. Ce qui émerge est différent de ses composants et ne peut se réduire à la somme de ses différences.

Mais peut-on appliquer cette notion d’émergence à tout ? On l’utilise en physique, en biologie, pour expliquer la naissance de la vie sur terre ou de l’intelligence… “On a tendance à croire que la société émerge de l’interaction entre les individus. Mais y’a-t-il une génération sui generis des faits sociaux ?” Pour Gabriel Tarde, croire qu’il y a des phénomènes émergents traduit plutôt qu’il y a des choses qu’on n’a pas vues. Les villes ne se sont pas créées par émergence, rappelle le sociologue.

“Ce sont les méthodes disponibles aux sociologues qui expliquent cette vision strabique. Les méthodes quantitatives et qualitatives créent une vision déformée de la société, un peu à la manière de Gulliver, qui avait une vision globale de la société des lilliputiens, mais n’avait qu’une vision partielle de celle des géants de Brobdingnag.” C’est cette vision strabique qui nous fait croire qu’il y a des différences entre les macrostructures et les microinterractions que l’on observe. Les deux ont certes des propriétés différentes, mais ils n’existent pas forcément à des niveaux différents. “Le sociologue a besoin de suivre chaque fil du tissu social pour voir comment sont construits les phénomènes sociaux.” Il a besoin d’avoir des données détaillées sur des populations larges, ce que commencent à permettre les méthodes numériques appliquées à la sociologie. Et Tommaso Venturini d’évoquer le Linkscape de Linkfluence qui permet à la fois d’avoir accès à une vision très globale et très détaillée de la blogosphère française en permettant d’avoir une vision globale d’un sujet et d’accéder jusqu’aux billets mêmes qui le constituent. “Un outil qui permet de passer d’une sociologie de Gulliver à une sociologie d’Alice, où l’on peut faire varier son point de vue, comme Alice au pays des merveilles qui change de taille selon ce qu’elle veut faire.”

linksapeventurinni
Image : Exploration des billets des blogs français mentionnant le mot H1N1 et le mot vaccine ou vaccination via le Linkscape de Linkfluence.

Une ville n’est pas un phénomène émergent entre des individus qui interagiraient au niveau local, pas plus qu’elle n’est construite pas une autorité locale : c’est un travail de coordination entre plusieurs acteurs qui nécessite de regarder les phénomènes au niveau méso. Ou pour le dire autrement, qui nécessite des méthodes “quali-quantitative” (comme il l’explique dans un récent article (.pdf)). C’est tout l’enjeu de la création de nouveaux outils pour les sciences sociales qu’évoque Tommaso Venturini dans “Le tout est toujours plus petit que ses parties” (.pdf), un article de recherche à paraître dans le British Journal of Sociology en soulignant que ces nouvelles formes de navigation peuvent modifier la théorie sociale. Tommaso Venturini a tenté de nous en montrer quelques exemples via l’outil que le Media Lab de Sciences Po est en train de mettre au point permettant de mieux montrer le rôle des noeuds dans un réseau. L’idée bien sûr est de l’appliquer à la cartographie des controverses (dans le cadre du programme Macospol) afin de pouvoir à la fois avoir un point de vue global et de pouvoir aller jusqu’aux différents points de vue de chaque acteur, mettre en avant ce qu’ils voient et ce qu’ils ne voient pas, pour montrer la complexité des différentes positions. Et ce d’autant plus que les controverses ne se comprennent que dans la dynamique.

Hubert Guillaud

Notre compte rendu du colloque “Réseau sociaux : des structures à la politique :