#lift12 : La fin de la maison ?

Par le 01/03/12 | 2 commentaires | 1,861 lectures | Impression

On se souvient de la remarquable intervention de la chercheuse Stefana Broadbent à Lift France 2010et de son tout aussi remarquable livre, L’intimité au travail (voir notre interview). Après nous avoir parlé de nos espaces de travail, la chercheuse, responsable du laboratoire d’anthropologie numérique de l’University College de Londres revenait sur la scène de cette 7e édition de Lift pour évoquer ce que les technologies changent dans le coeur même de nos foyers : la maison.

lift12stefana3girlsL’anthropologue Stefana Broadbent commence sa présentation par une image. Celle de trois petites filles, pieds nus, assises côte à côte sur un canapé, chacune l’attention rivée à son ordinateur portable. “Quand on montre cette image, beaucoup de gens la trouvent triste et à la fois représentative de notre époque ? Pourquoi ? Parce qu’elles ne font pas attention l’une à l’autre et, au coeur du foyer, ont des activités qui semblent séparées. Si elles étaient à un bureau, leurs attitudes sembleraient “normales”, mais elles ne le sont pas.”

Pour Stefana Broadbent, l’attention est éminemment une question sociale. Les enfants entre 12 et 18 mois commencent à avoir la capacité à manipuler l’attention de leur mère. Ils apprennent donc petit à petit à manipuler l’attention des autres. On le sait que trop bien, l’attention est pourtant une ressource limitée. Nous sommes capables de nous concentrer sur peu d’éléments, ce qui implique que nous devions apprendre à la gérer, la maîtriser et la contrôler. Notre société a construit des institutions pour maîtriser notre attention, comme la salle de classe ou les espaces de travail. Dans les espaces de travail, tout est fait en sorte que l’attention soit focalisée sur la tâche à réaliser et que rien ne vienne nous distraire, tant et si bien qu’on place les supérieurs hiérarchiques, les surveillants, dans le dos même des gens.

L’environnement coercitif pour contrôler l’attention est aussi domestique

L’attention est depuis longtemps corrélée à la productivité et au monde du travail. Mais l’environnement coercitif pour contrôler l’attention existe aussi à la maison. La table de la salle à manger autour de laquelle nous prenons le repas familial est dédiée à l’attention du groupe. Dans nos maisons, nous créons de l’attention par la manière même dont nous disposons les meubles et par la fonction qui leur est assignée. Au salon, les places assises se font face pour que les gens se regardent les uns les autres.

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Image : Stefana Broadbent sur la scène de Lift12, photographiée par Ivo Näpflin pour LiftConference.

Longtemps, les maisons ont été avant tout des lieux de production. Lorsque le travail est sorti de la maison, avec la révolution industrielle, la maison a changé. Elle est devenue un lieu privé, un lieu de refuge, centré sur la famille, l’émotion et les loisirs. De nombreux éléments qui étaient agrégés à la maison sont sortis de celle-ci, comme la production, le stockage de l’énergie ou de l’eau, le processus pour se nourrir, la fabrication des vêtements, les déchets, la maladie ou la mort. A l’inverse, petit à petit, on a intégré des éléments qui n’y étaient pas comme le lavage, la socialisation, le loisir, l’éducation des enfants. Quand on observe les vieilles maisons de campagne, on se rend compte que 80 % de la surface était dédiée à cette production matérielle et que les pièces de vies étaient finalement très limitées. Le mouvement le plus intéressant à observer actuellement est de regarder comment les activités sociales tendent à s’intégrer de plus en plus à la maison au détriment de l’espace public. En Angleterre, quatre pubs ferment chaque jour…

L’intégration de la sociabilité dans l’habitat

Ce mouvement est né avec la maison bourgeoise qui a intégré notamment des lieux d’intimité (chambres à coucher) et des espaces de représentation social (le salon, la salle à manger). Ces espaces sociaux sont peu à peu devenus les modèles de développement de nos habitats, et ce, dans le monde entier. Nos maisons tendent à devenir uniformes d’un bout à l’autre de la planète. Le prototype de l’appartement est devenu international avec ses zones privées, restreintes (chambre à coucher, salle de bain, toilette…) et ses zones sociales (salon-cuisine-salle à manger). Avec les années 60-70 est né l’espace intégré : la cuisine est petite, l’espace de travail relativement inexistant. Le salon est devenu l’espace principal avec ses canapés qui se font face. L’habitat s’uniformise en un espace de création de relation et de solidarité au sein même du foyer. L’activité principale est de créer de la solidarité entre les membres de la famille. On construit des seuils d’entrée de plus en plus grands comme des espaces qui se referment sur les étrangers à la famille.

“Comment la technologie trouve-t-elle sa place dans cet espace ? Qu’introduit-elle dans les foyers ?” C’est la question à laquelle a cherché à répondre la chercheuse à travers quelques enquêtes anthropologiques de terrains.
Certains objets technologiques se sont très bien intégrés, comme la télévision. La télévision, perçue comme un outil social et collectif s’est intégré dans le salon, qui est le lieu le plus collectif et social de la maison. On est censés la regarder tous ensemble. Les gens vivent dans l’illusion qu’ils choisissent ce qu’ils regardent. En jouant aux jeux vidéos, ils ont l’illusion d’une activité conjointe. Pourtant, quand on les observe, les rassemblements devant le poste sont moins fréquents qu’on ne le croit. Contrairement à ce que l’on pense, même trônante dans le salon, “la télévision est majoritairement consommée de manière individuelle”. D’où certainement le fait que la télévision commence à conquérir d’autres espaces que le salon, comme la chambre à coucher.

Ce que la place des technologies dans notre habitat dit de nos comportements

La plupart des engins technologiques se trouvent généralement au salon, car ils sont sensés êtres d’un usage collectif : la console de jeux, le téléphone fixe, la télévision… Les ordinateurs, nos lourds PC, ont longtemps été relégués, eux, dans un espace privé, comme le bureau ou la chambre. Pourquoi ? Pour Stefana Broadbent, la raison est qu’ils sont une métaphore du travail. Longtemps, l’ordinateur a été un outil d’étude, importé du monde du travail. En le reléguant dans un espace privé, on préservait l’espace commun existant. A l’heure où il devient de plus en plus un outil de loisir, il n’est pas sûr qu’il conserve cette place. Et ce d’autant que les outils technologiques sont devenus plus petits, portables, plus jolis. Les tablettes, les laptops, les smartphones vont introduire d’autres changements radicaux dans le contexte de la maison et dans la manière dont nous gérons notre attention domestique.

L’année dernière, Stefana a réalisé une étude sur les sans-abris à Londres. Les espaces publics et les bibliothèques sont pleins de SDF qui viennent y utiliser les ordinateurs mis à la disposition du public. Quand on regarde ce qu’ils font avec ces machines, on constate qu’ils ont les mêmes activités que les jeunes du même âge qui ont des logements. Ils écoutent de la musique, visionnent des vidéos sur YouTube, etc. Ils ne s’en servent pas pour trouver un logement ou du travail. Pour les SDF, ces moments de connectivité sont vécus comme des moments où ils peuvent déterminer par eux-mêmes ce qu’ils regardent, où ils ont pleinement contrôle de leur attention.

Et Stefana de reboucler sa présentation sur l’image du début. Une image qui montre le changement d’attentes que produit notre attention. Il y a de moins en moins de situations où nous acceptons le contrôle social de notre attention. A mesure que le contrôle social de l’attention se développe au travail, comme l’a démontré Stefana dans son livre, il semble résister au domicile. Résister ou se développer ? La chercheuse ne tranche pas encore. Prudente, elle hésite encore pour savoir si la maison est en passe de devenir un espace d’individualisation exacerbée ou pas. Ce qui semble certain par contre, c’est que tout espace collectif devient un espace de friction de notre attention.

En fait, l’image des trois jeunes filles ne montre pas ce qu’elles font, souligne encore la chercheuse. Or, elles communiquent certainement entre elles, via MSN ou Facebook. Quelle est la réalité de l’isolement ? Est-il entre ces fillettes qui échangent entre elles par l’intermédiaire des machines ? Ou est-il plutôt dans les banlieues que nous avons reproduit à l’infini et qui excluent physiquement les gens des échanges sociaux ? Contrairement aux espaces physiques que nous avons construit, nos outils technologiques semblent en fait nous rouvrir vers le social, estime la chercheuse.

“Cette nouvelle forme est-elle une conséquence de la manière dont le professionnel s’invite dans l’espace privé ?” questionne Laurent Haug, cofondateur des conférences Lift. Bien sûr, répond Stefana Broadbent, quand un appel téléphonique de travail arrive à la maison, il brise le modèle idéalisé de l’espace domestique. Mais c’est plus la nature symbolique de cet appel qui dérange que sa fréquence, car il demeure en fait extrêmement rare.

Hubert Guillaud