Internet nord-coréen : une silencieuse ouverture ?

Par le 14/01/13 | 1 commentaire | 1,359 lectures | Impression

La lecture de la semaine est une plongée dans l’Internet coréen, “le pays le plus secret du monde”, comme l’écrit l’auteur de l’article, Dave Lee (@davelee), qui est reporter technologie pour BBC News.

“Qu’est-ce que surfer sur l’internet du pays le plus secret du monde ?”, demande Dave Lee. C’est bizarre, pourrait-on se contenter de répondre, au moins au regard des standards du reste du monde.

Sur tout site officiel nord-coréen, il y a une étrangeté : un morceau de programme doit être inclus dans chaque page de code. Sa fonction est simple, mais importante. Chaque fois que le leader Kim Jong-un est mentionné, son nom s’affiche automatiquement en plus grand que les mots qui l’entourent. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour le faire ressortir. Ce n’est qu’une facette de l’internet nord-coréen, un lieu particulièrement fascinant.

Il n’existe qu’un seul cybercafé à Pyongyang, la capitale. Toute personne qui se connecte à l’internet depuis là-bas ne sera pas sous Windows, mais Red Star, un système d’exploitation fabriqué main par les Nord-Coréens eux-mêmes, sous l’injonction de Kim Jong-Il. Un fichier préinstallé explique combien il est important que le système d’exploitation reflète les valeurs du pays. Ainsi, le calendrier de Red Star ne mentionne-t-il pas l’année 2012, mais l’an 101, soit le nombre d’années qui nous séparent de la naissance de Kim Il-Sung, l’ancien leader dont les théories politiques fondent la République. Les citoyens normaux n’ont pas accès à internet. Ce privilège est réservé à un tout petit nombre de gens dans le pays, les élites, ainsi que quelques chercheurs et scientifiques. Ce qu’ils voient est un internet si restreint et superficiel qu’il ressemble plus à l’intranet d’une entreprise extravagante qu’au réseau mondial que nous connaissons.

“Ils ont construit ce système pour pouvoir le contrôler et l’éteindre si nécessaire”, explique M. Bruce, spécialiste de la Corée du Nord. Il s’appelle Kwangmyong et est administré par le seul fournisseur d’accès à internet du pays, lui-même sous tutelle de l’Etat. Et il consiste principalement en des messageries, des tchats et des médias de gouvernement. Sans surprise, aucun signe de Twitter. Le gouvernement, comme celui d’autres régimes autoritaires, a bien vu l’usage qui a été fait des réseaux sociaux pendant le Printemps arabe.

Le système d’exploitation Red Star utilise une version adaptée de Firefox, du nom de Naenara, nom qu’il partage avec le portail en ligne du pays, qui a aussi une version anglaise (et française). On y trouve des services d’informations – comme Voice of Korea – et l’organe officiel de l’Etat, le Rodong sinmun. Mais quiconque veut produire du contenu pour cet “internet” se doit d’être prudent. Reporters sans Frontières a dit que certains “journalistes” Nord-Coréens s’étaient retrouvés en camp de redressement pour une simple faute de frappe dans un article.


Image : Naenara, la voix de la Corée.

Néanmoins, au-delà de l’Intranet Kwangmyong, certains Nord-Coréens ont un accès complet, et non filtré, à Internet. Mais on estime que cela ne concerne que quelques dizaines de familles, – toutes directement reliées à Kim Jong-un lui-même.

La réticence de la Corée du Nord à relier ses citoyens au web est contredite par l’acceptation que le pays, comme pour le commerce, doit s’ouvrir au moins un petit peu s’il veut survivre. Alors que la Chine possède sa fameuse “grande muraille numérique” qui bloque certains contenus, l’infrastructure technologique nord-coréenne est décrite comme une moustiquaire, ne laissant entrer et sortir que le strict nécessaire. Et c’est sur le mobile que la moustiquaire est la plus poreuse.

Il y a évidemment un réseau officiel de téléphonie mobile, qui n’offre la possibilité ni de se connecter à internet ni d’appeler à l’étranger, mais les Nord-Coréens arrivent de plus en plus à se doter de téléphones chinois grâce à la contrebande. Les combinés fonctionnent en général jusqu’à 10 km de la frontière chinoise, mais non sans une prise de risque considérable. “Une prise de risque inimaginable il y a 20 ans, dit Nat Kretchun, co-auteur d’une étude sur le changement de l’environnement médiatique en Corée du Nord.”

Le rapport intitulé Une silencieuse ouverture (.pdf) a interrogé 420 adultes ayant fui le pays qui lui ont expliqué toutes les stratégies mises en œuvre pour utiliser ces téléphones portables illégaux. L’un expliquant par exemple comment, pour être certain que sa fréquence ne soit pas détectée, remplissait un lavabo d’eau et mettait le couvercle d’un autocuiseur sur la tête pendant qu’il téléphonait. Il avoue ne pas savoir si ça marchait vraiment, mais disait ne pas s’être fait attraper. Même si cette méthode est scientifiquement contestable, sa peur était conjurée, la possession illégale d’un portable étant un crime majeur en Corée du Nord. Le gouvernement a acheté des détecteurs pour trouver les utilisateurs de ces téléphones, ce qui oblige les utilisateurs à le faire dans une zone très densément peuplée, et pendant un très court laps de temps.

Pendant son règne, Kim Jong-il faisait défiler des centaines de tanks dans les rues pour apparaître comme un génie militaire. Beaucoup d’observateurs disent que son fils Kim Jong-un doit par contraste apparaître comme un fin connaisseur des technologies, et faire avancer ses citoyens dans le monde numérique. Mais les effets peuvent être dévastateurs sur le régime du pays. “Je ne vois pas de porte s’ouvrir sur un Printemps arabe de sitôt, dit M. Bruce, mais je pense que les gens espèrent désormais avoir accès à cette technologie – et cela créé des attentes personnelles sur lesquelles il sera difficile de revenir.”

Xavier de la Porte

Xavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.

L’émission du 12 janvier 2013 était consacrée Marseille, ville numérique, à l’occasion de Marseille 2013 qui lançait la ville dans son année de capitale de la culture européenne, en compagnie de Jean-Marie Angi, directeur des systèmes d’information de la ville de Marseille, de Martine Sousse, directrice de La Bo[a]te, espace de partage d’expérience, de co-working et de réflexion sur les questions numériques intégré au réseau des Cantines, et de Jean Cristofol, philosophe, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence.

1 commentaire

  1. par lilian

    et dire que de l’autre coté de la frontière, la Corée du sud est l’un des endroits les plus innovants en terme d’Internet, usages mobiles, samsung et ses tablettes et smarphones … quel contraste incroyable !