Ce que le numérique fait au travail… et réciproquement

C’est essentiellement sous l’angle de l’emploi et de la crise économique que la question du travail se pose aujourd’hui dans les médias. Or depuis les années 90, les économies des pays de l’OCDE se caractérisent par une croissance faible (ponctuée de crises économiques régulières) et un taux de chômage élevé. Le temps de travail a diminué de manière constante, l’emploi à temps partiel a augmenté ainsi que le chômage longue durée. La part du travail dans le Produit intérieur brut a elle aussi diminué. De là à croire que le travail rapporte moins, il n’y a qu’un pas…

Une crise du marché de l’emploi qui cache des évolutions plus profondes des pratiques de travail

Vis-à-vis de ces « tendances de fond » observées sur deux décennies dans presque tous les pays de l’OCDE, l’impact des technologies numériques est habituellement pointé à deux titres :

  • Elles constituent le principal support de la globalisation, de la mise en réseau de l’économie et de sa financiarisation, produisant en particulier une très forte interdépendance et une mise en concurrence mondiale des économies comme l’expliquait déjà Manuel Castells dans La société en réseau ;
  • Elle accélère la croissance de la productivité du travail ; productivité qui transforme les tâches, les fonctions nécessaires à l’activité, et en particulier en diminue le nombre. Dès 1995, Jérémy Rifkin dans La fin du travail prévoyait que les TIC, ayant gagné tous les pans de l’économie (suite à l’informatisation massive des entreprises et des marchés financiers durant les années 80) conduiraient à une productivité très forte des entreprises, et une « croissance sans emploi ».

Aujourd’hui même, l’économie numérique, secteur de grande productivité et porteur de croissance, se révèle peu créatrice d’emplois, à l’image de la Silicon Valley en perte nette d’emplois depuis 15 ans. Les auteurs de l’Age de la Multitude y voient là les signes d’un affaiblissement du « travail » au profit de « l’activité » : « Depuis dix ans, on croit que le numérique va créer des emplois. Or il crée peu d’emplois directs, et contribue plutôt à supprimer des bureaucraties ou des rentes. L’optimisation sans précédent qu’il permet (dans le domaine de la consommation, des services) devrait contribuer à faire baisser le travail, au sens ancien du terme. Mais pas l’activité : car en amont du travail proprement dit (produire un service, un bien, un contenu), on voit se développer toute une activité de veille, d’autoformation, d’e-réputation, de connexion, d’échanges, d’expérimentations… ».

Derrière les problématiques d’emploi pourraient bien se cacher des évolutions profondes de ce qui pourrait/devrait être reconnu comme du « travail productif ».

Le numérique, à l’origine d’un malentendu croissant entre les individus et les organisations ?

Des débuts de l’informatisation des entreprises (années 80/90) à la démocratisation des outils (à partir des années 2000), le numérique a outillé des évolutions successives dans les manières d’organiser le travail et de le contrôler, dans les manières de produire et de commercialiser, générant beaucoup de changements, et donc de tensions.

Le développement des systèmes d’informations (les progiciels de gestion intégrés, les environnements de développement intégrés…) a souvent été synonyme de gains de productivité, mais aussi de nouvelles formes de bureaucratie, de taylorisme, et de surveillance.

Le découpage (unbundling) possible de toute la chaîne de valeur a permis de nouvelles souplesses dans la production (le mode projet, la « production juste-à-temps ») mais a aussi facilité les externalisations, les délocalisations…

L’individualisation des équipements, leur portabilité et l’informatique dans les nuages sont en train de modifier les conditions de travail comme le soulignait la récente note d’analyse du Centre d’analyse stratégique sur l’impact des TIC sur les conditions de travail, et d’en faire éclater l’unité de temps et de lieu. On travaille plus facilement à distance, en mobilité, à des heures décalées. Un des effets les plus communément ressentis est celui d’un brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie privée : on travaille de chez soi, on gère des communications personnelles – téléphone, sms, tweet – pendant les heures de travail. On amène au travail son équipement personnel (le phénomène Bring your own device, Byod), plus performant, moins bridé. On utilise l’équipement professionnel à des fins personnelles (films, jeux pour enfants…).

Cela engendre en particulier deux tensions :

1. Celle liée à l’injonction paradoxale d’une « autonomie sous contrôle » faite au travailleur connecté : d’un côté on attend de lui autonomie, prise d’initiative, responsabilité, et de l’autre on contrôle en temps réel ses résultats, ses déplacements, ses communications…

2. Celle liée à la coexistence dans le temps et dans l’espace des activités contraintes, choisies, personnelles, de loisirs, etc. Si le « travail-gagne pain » ne réussit pas sa mue en « sources d’épanouissement ou réalisation de soi« , il court le risque d’un investissement moindre de la part des individus. Le rapport au travail se construit aujourd’hui, et peut-être plus fortement encore chez les jeunes générations, autour d’attentes expressives et relationnelles très fortes.

Cette dernière tension pourrait en outre être renforcée par une montée des revendications autour du « travail gratuit » (qu’on appelle le digital labor). L’économie sous-jacente aux réseaux est en train de mettre à jour de nouvelles formes de production de valeur, basées sur la captation des traces d’usages. Par là, c’est la notion même de « travail » qui est bousculée puisque toutes activités développées sur les réseaux (la production ou le partage de contenu, les réseaux sociaux, la navigation, les recherches…) constituent une forme de travail gratuit alimentant « l’Internet-Factory ». Cette tension montante entre travail et activité est forte de conséquences, car « l’activité » n’est pas encore source de revenus, alors même qu’elle est sous-tendue par des dépenses publiques importantes d’éducation, de protection sociale, d’accès aux réseaux… Si de nouvelles fiscalités se cherchent autour de la captation des données, cela ne constitue d’un début de réponse.

En attendant, le malentendu entre les organisations et les individus va croissant. Les entreprises avouent leurs difficultés à obtenir de leurs collaborateurs l’engagement et l’audace qu’elles en espèrent. Les individus disent ne pas trouver dans les organisations, le contexte pour « se réaliser ». Ils se sentent souvent peu écoutés, mal reconnus dans leurs efforts. Ils s’investissent moins dans des entreprises qui, sentent-ils, investissent moins en eux.

La flexibilité n’a pas été cet opérateur magique attendu, entre les attentes des entreprises en matière d’adaptation aux fluctuations des marchés, et les aspirations des individus, en matière d’autonomisation et de construction d’itinéraire professionnel diversifié et sécurisé.

Pour éviter le divorce, il devient urgent de re-questionner ce qu’est le travail à l’ère du numérique, au regard de ses différentes caractéristiques : production de richesse, obtention de revenu, liberté de création, épanouissement personnel, obtention de droits et de protection…

Explorer de nouveaux modèles

Si le numérique est l’une des causes de la crise du travail (mais pas la seule !), il fait aussi partie des solutions. C’est grâce au numérique que des millions de travailleurs organisent plus souplement leur travail, inventent de nouvelles formes de collaboration, élargissent leurs réseaux et leurs horizons professionnels. C’est grâce aux réseaux qu’ont pu émerger des projets collectifs auparavant inimaginables : Wikipedia, le logiciel libre, les communautés de pratiques, le crowdsourcing… Et ce qui donnait lieu – hier – à la production collaborative de biens informationnels s’étend aujourd’hui à la production de biens tangibles : les voitures « crowdsourcées » de Local Motors, de Fiat… Des espaces de travail émergent (FabLab, Biolab), où les outils de production, basés sur des technologies de pointe sont mutualisés. La jeune entreprise innovante se développe aussi « hors les murs », à travers les espaces de co-working ou même, complètement en réseau.

Certes, ces initiatives sont encore très émergentes, pas toujours stabilisées. Mais elles dessinent des formes nouvelles d’organisation du travail dont on peut extrapoler des « modèles », extraire des questionnements, voire tirer de premiers enseignements.

En particulier trois phénomènes nous apparaissent comme source d’innovation et/ou de nouvelles conflictualités :

  • L’affirmation, au travail, « d’individus autonomes, connectés, outillés, en réseau » : tel des compagnons modernes, ces « nomades coopératifs » qu’évoque P. Vandramin dans son livre Le travail au singulier, affinent leurs outils, leurs méthodes, leur savoir-faire, leur communauté, leur engagement au fil des expériences professionnelles. La démocratisation des outils numériques et le développement de pratiques de Byod pourraient laisser croire à un phénomène d’individualisation et d’indépendance vis-à-vis des organisations. Or il pourrait s’agir – aussi et surtout – d’un rapport au travail mu par la recherche d’épanouissement personnel et d’un apprentissage permanent par les pairs comme le montrent les pratiques de multi-tasking, ou des slashers, ceux qui cumulent plusieurs emplois.

    Notons que ces postures, d’une grande proximité avec la philosophie des Hackers (« Changer sa vie plutôt que de changer la vie » ; « Get paid, get fit, make something cool« ) sont le fait de populations instruites, cultivées. Ce qui rejoint les thèses du capitalisme cognitif sur le « travail vivant », et le travail comme « production de soi » qu’évoquait André Gorz dans L’immatériel.

    Les organisations, les entreprises sont parfois déstabilisées par ces nouvelles tendances, tentant d’y résister, plutôt que d’en tirer parti. Pour les individus en revanche, l’enjeu est de réussir à construire la cohérence de leur itinéraire professionnel et le sécuriser.

  • L’émergence de pratiques collaboratives spontanées à la base de nouveaux collectifs de travail : les individus se forgent au fil des expériences des réseaux personnels, à partir des communautés d’intérêts auxquelles ils appartiennent, de relations personnelles et professionnelles. Mélangeant liens forts et liens faibles « activables à tout moment », ces réseaux s’émancipent des frontières des organisations. Les interactions dans l’entreprise ne se limitent plus aux collègues de bureau.

    Sur les réseaux, de nouvelles collaborations productives émergent autour d’abord de biens informationnels ou dans le cadre d’événements collaboratifs (hackathon, barcamp, start-up week-end…), mais aussi pour la production de biens tangibles, comme le montre le projet Wikspeed (l’ingénieur américain Joe Justice ayant réussi à monter des équipes « instantanées » partout dans le monde pour une production collaborative de véhicule moins cher, plus durable, en open source).

    Ces dynamiques se caractérisent par une forte dimension identitaire, par l’affirmation de l’appartenance à une communauté, par le primat de la finalité du projet, et des valeurs qu’il sous-tend. De nouveaux modes de management y sont expérimentés. Mais ces dynamiques ont aussi du mal à dépasser la durée de vie des projets. Cela interroge le format que devraient prendre les organisations : leur niveau de souplesse comme de durabilité et de stabilité.

  • Les nouvelles formes de mesure de l’activité et ses rétributions : la production de valeur ne se limite plus à la production des entreprises (mesure du PIB), et les activités productives ne se limitent pas au travail. Aux capacités des salariés, des fournisseurs, ou de l’outil de production, viennent s’ajouter celles des clients-utilisateurs pouvant devenir des contributeurs actifs, comme le montre, à l’extrême, l’exemple de cette entreprise canadienne Sensorica (citée par Lionel Maurel). Grâce à une traçabilité des contributions et une évaluation par les pairs, cette entreprise a fait de la collaboration le cœur de son activité.

    Le numérique change la donne en ce qu’il permet de mesurer, compter, tracer un très grand nombre d’activités, et donc aussi, de donner de la visibilité aux externalités positives, au mode de contributions multiples. Cela devrait sans doute modifier à l’avenir les formes de mesure et rétribution de l’activité productive. On le voit déjà à travers les revendications autour du travail gratuit, autour de nouvelles fiscalités sur la réutilisation des données personnelles, les monnaies complémentaires, comme moyen de rétribution des individus (valoriser les compétences ou inciter aux pratiques durables, à l’exemple du projet Tinkuy), ou de transactions entre les entreprises comme commencent à le proposer certaines monnaies complémentaires (vidéo). Cela questionne aussi l’entreprise comme cadre organisant et rémunérant l’activité inventive.

La Fing ouvre, avec une diversité de partenaires, une réflexion collective sur les évolutions du travail et de l’entreprise à l’ère du numérique. S’étendant sur toute l’année 2013, cette réflexion s’attachera à explorer les ruptures possibles. Les partenaires se laissent le droit « d’imaginer », de concevoir des modèles nouveaux, libres, hors normes, afin de stimuler l’intelligence collective, et donner envie aux acteurs de faire bouger les lignes.

Suivez la réflexion au fil de l’eau et participez à l’alimenter sur le réseau social de la Fing.

Amandine Brugière, Aurialie Jublin

La Fing organise, en partenariat avec la Direction générale du travail et la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) d’Ile-de-France, un colloque sur les transformations du travail à l’ère du numérique, le 12 mars, de 9H30 à 18H00, à l’ASIEM, 6 rue Albart de Lapparent, 75007 Paris.

S’inscrire et télécharger le programme de la journée sur le site de la Direccte IDF.

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2 commentaires

  1. Reste qu’on a réduit le travail à ses composantes facilement et rapidement mesurables. Comment mesure-t-on les phénomènes d’apprentissage au sein de « l’entre-prise » ? Du coup, comment mesure t-on la compétence ? La réponse à cette question explique sans doute le développement de l’intrapreneur qui occupe les trois phénomènes. L’entreprise se définit-elle seulement par sa dimension juridique, spatiale ou actionariale ?
    Pour info (au cas où) :
    http://www.collegedesbernardins.fr/index.php/pole-de-recherche/economie-homme-societe/economie-homme-societe-projet-2012.html

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