Ce que le numérique fait au travail… et réciproquement

Par le 08/03/13 | 5 commentaires | 4,010 lectures | Impression

C’est essentiellement sous l’angle de l’emploi et de la crise économique que la question du travail se pose aujourd’hui dans les médias. Or depuis les années 90, les économies des pays de l’OCDE se caractérisent par une croissance faible (ponctuée de crises économiques régulières) et un taux de chômage élevé. Le temps de travail a diminué de manière constante, l’emploi à temps partiel a augmenté ainsi que le chômage longue durée. La part du travail dans le Produit intérieur brut a elle aussi diminué. De là à croire que le travail rapporte moins, il n’y a qu’un pas…

Une crise du marché de l’emploi qui cache des évolutions plus profondes des pratiques de travail

Vis-à-vis de ces “tendances de fond” observées sur deux décennies dans presque tous les pays de l’OCDE, l’impact des technologies numériques est habituellement pointé à deux titres :

Aujourd’hui même, l’économie numérique, secteur de grande productivité et porteur de croissance, se révèle peu créatrice d’emplois, à l’image de la Silicon Valley en perte nette d’emplois depuis 15 ans. Les auteurs de l’Age de la Multitude y voient là les signes d’un affaiblissement du “travail” au profit de “l’activité” : “Depuis dix ans, on croit que le numérique va créer des emplois. Or il crée peu d’emplois directs, et contribue plutôt à supprimer des bureaucraties ou des rentes. L’optimisation sans précédent qu’il permet (dans le domaine de la consommation, des services) devrait contribuer à faire baisser le travail, au sens ancien du terme. Mais pas l’activité : car en amont du travail proprement dit (produire un service, un bien, un contenu), on voit se développer toute une activité de veille, d’autoformation, d’e-réputation, de connexion, d’échanges, d’expérimentations…”.

Derrière les problématiques d’emploi pourraient bien se cacher des évolutions profondes de ce qui pourrait/devrait être reconnu comme du “travail productif”.

Le numérique, à l’origine d’un malentendu croissant entre les individus et les organisations ?

Des débuts de l’informatisation des entreprises (années 80/90) à la démocratisation des outils (à partir des années 2000), le numérique a outillé des évolutions successives dans les manières d’organiser le travail et de le contrôler, dans les manières de produire et de commercialiser, générant beaucoup de changements, et donc de tensions.

Le développement des systèmes d’informations (les progiciels de gestion intégrés, les environnements de développement intégrés…) a souvent été synonyme de gains de productivité, mais aussi de nouvelles formes de bureaucratie, de taylorisme, et de surveillance.

Le découpage (unbundling) possible de toute la chaîne de valeur a permis de nouvelles souplesses dans la production (le mode projet, la “production juste-à-temps”) mais a aussi facilité les externalisations, les délocalisations…

L’individualisation des équipements, leur portabilité et l’informatique dans les nuages sont en train de modifier les conditions de travail comme le soulignait la récente note d’analyse du Centre d’analyse stratégique sur l’impact des TIC sur les conditions de travail, et d’en faire éclater l’unité de temps et de lieu. On travaille plus facilement à distance, en mobilité, à des heures décalées. Un des effets les plus communément ressentis est celui d’un brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie privée : on travaille de chez soi, on gère des communications personnelles – téléphone, sms, tweet – pendant les heures de travail. On amène au travail son équipement personnel (le phénomène Bring your own device, Byod), plus performant, moins bridé. On utilise l’équipement professionnel à des fins personnelles (films, jeux pour enfants…).

Cela engendre en particulier deux tensions :

1. Celle liée à l’injonction paradoxale d’une “autonomie sous contrôle” faite au travailleur connecté : d’un côté on attend de lui autonomie, prise d’initiative, responsabilité, et de l’autre on contrôle en temps réel ses résultats, ses déplacements, ses communications…

2. Celle liée à la coexistence dans le temps et dans l’espace des activités contraintes, choisies, personnelles, de loisirs, etc. Si le “travail-gagne pain” ne réussit pas sa mue en “sources d’épanouissement ou réalisation de soi“, il court le risque d’un investissement moindre de la part des individus. Le rapport au travail se construit aujourd’hui, et peut-être plus fortement encore chez les jeunes générations, autour d’attentes expressives et relationnelles très fortes.

Cette dernière tension pourrait en outre être renforcée par une montée des revendications autour du “travail gratuit” (qu’on appelle le digital labor). L’économie sous-jacente aux réseaux est en train de mettre à jour de nouvelles formes de production de valeur, basées sur la captation des traces d’usages. Par là, c’est la notion même de “travail” qui est bousculée puisque toutes activités développées sur les réseaux (la production ou le partage de contenu, les réseaux sociaux, la navigation, les recherches…) constituent une forme de travail gratuit alimentant “l’Internet-Factory”. Cette tension montante entre travail et activité est forte de conséquences, car “l’activité” n’est pas encore source de revenus, alors même qu’elle est sous-tendue par des dépenses publiques importantes d’éducation, de protection sociale, d’accès aux réseaux… Si de nouvelles fiscalités se cherchent autour de la captation des données, cela ne constitue d’un début de réponse.

En attendant, le malentendu entre les organisations et les individus va croissant. Les entreprises avouent leurs difficultés à obtenir de leurs collaborateurs l’engagement et l’audace qu’elles en espèrent. Les individus disent ne pas trouver dans les organisations, le contexte pour “se réaliser”. Ils se sentent souvent peu écoutés, mal reconnus dans leurs efforts. Ils s’investissent moins dans des entreprises qui, sentent-ils, investissent moins en eux.

La flexibilité n’a pas été cet opérateur magique attendu, entre les attentes des entreprises en matière d’adaptation aux fluctuations des marchés, et les aspirations des individus, en matière d’autonomisation et de construction d’itinéraire professionnel diversifié et sécurisé.

Pour éviter le divorce, il devient urgent de re-questionner ce qu’est le travail à l’ère du numérique, au regard de ses différentes caractéristiques : production de richesse, obtention de revenu, liberté de création, épanouissement personnel, obtention de droits et de protection…

Explorer de nouveaux modèles

Si le numérique est l’une des causes de la crise du travail (mais pas la seule !), il fait aussi partie des solutions. C’est grâce au numérique que des millions de travailleurs organisent plus souplement leur travail, inventent de nouvelles formes de collaboration, élargissent leurs réseaux et leurs horizons professionnels. C’est grâce aux réseaux qu’ont pu émerger des projets collectifs auparavant inimaginables : Wikipedia, le logiciel libre, les communautés de pratiques, le crowdsourcing… Et ce qui donnait lieu – hier – à la production collaborative de biens informationnels s’étend aujourd’hui à la production de biens tangibles : les voitures “crowdsourcées” de Local Motors, de Fiat… Des espaces de travail émergent (FabLab, Biolab), où les outils de production, basés sur des technologies de pointe sont mutualisés. La jeune entreprise innovante se développe aussi “hors les murs”, à travers les espaces de co-working ou même, complètement en réseau.

Certes, ces initiatives sont encore très émergentes, pas toujours stabilisées. Mais elles dessinent des formes nouvelles d’organisation du travail dont on peut extrapoler des “modèles”, extraire des questionnements, voire tirer de premiers enseignements.

En particulier trois phénomènes nous apparaissent comme source d’innovation et/ou de nouvelles conflictualités :

La Fing ouvre, avec une diversité de partenaires, une réflexion collective sur les évolutions du travail et de l’entreprise à l’ère du numérique. S’étendant sur toute l’année 2013, cette réflexion s’attachera à explorer les ruptures possibles. Les partenaires se laissent le droit “d’imaginer”, de concevoir des modèles nouveaux, libres, hors normes, afin de stimuler l’intelligence collective, et donner envie aux acteurs de faire bouger les lignes.

Suivez la réflexion au fil de l’eau et participez à l’alimenter sur le réseau social de la Fing.

Amandine Brugière, Aurialie Jublin

La Fing organise, en partenariat avec la Direction générale du travail et la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) d’Ile-de-France, un colloque sur les transformations du travail à l’ère du numérique, le 12 mars, de 9H30 à 18H00, à l’ASIEM, 6 rue Albart de Lapparent, 75007 Paris.

S’inscrire et télécharger le programme de la journée sur le site de la Direccte IDF.

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2 commentaires

  1. par Musique

    Super article merci pour toutes ces informations

  2. par Travaux PUBLICS

    Reste qu’on a réduit le travail à ses composantes facilement et rapidement mesurables. Comment mesure-t-on les phénomènes d’apprentissage au sein de “l’entre-prise” ? Du coup, comment mesure t-on la compétence ? La réponse à cette question explique sans doute le développement de l’intrapreneur qui occupe les trois phénomènes. L’entreprise se définit-elle seulement par sa dimension juridique, spatiale ou actionariale ?
    Pour info (au cas où) :
    http://www.collegedesbernardins.fr/index.php/pole-de-recherche/economie-homme-societe/economie-homme-societe-projet-2012.html