Les échanges éphémères pour avoir l’impression de reprendre le contrôle de ce dont on est dépossédé ?

Par le 19/04/13 | 7 commentaires | 2,417 lectures | Impression

Selon le sondage annuel de l’Institut Piper Jaffray auprès de 5000 adolescents américains, que rapporte Zdnet.fr, les réseaux sociaux s’avèrent pratiquement tous en perte d’attention auprès des plus jeunes (seuls Twitter et Instagram semblent encore avoir leurs faveurs, mais la cote d’amour s’est grandement ralentie). La raison de la désertion des réseaux sociaux ? “Las du partage exacerbé, las des traces laissées ici ou là, las de la surveillance potentielle de leurs parents, ils semblent préférer désormais les applications de messagerie instantanée comme Kik (30 millions d’utilisateurs), WhatsApp (17 milliards de messages échangés par jour), SnapChat (100 millions de messages et 50 millions de photos échangés par jour), ou encore Line, qui vient de passer les 100 millions d’utilisateurs en janvier dernier…”, estime Benoît Darcy.

SnapChat home page
Image : la page d’accueil de SnapChat…

Rachel Metz pour la Technology Review pointait récemment ce même phénomène : le développement des applications éphémères. Les applications comme Snapchat, qui vous permettent d’envoyer un message avec une durée de vie limitée, se multiplient. Pourquoi ? Si beaucoup de ces applications se développent parce qu’elles s’avèrent à l’usage être moins chères à utiliser dans le cadre de son forfait mobile illimité que via le décompte de ses SMS par son opérateur, leur succès vient surtout du fait qu’elles semblent donner aux gens un contrôle très simple sur leurs données. “L’une des raisons pour lesquelles ces applications ont du succès, est qu’elles nous ramènent à un temps où le contexte était tout ce qui importait”, estime Lee Rainie, directeur du Pew Internet Research Center & American Life Project, en faisant implicitement référence aux travaux d’Helen Nissenbaum.

Est-ce une réponse au malaise engendré par le partage de nos vies sur les réseaux sociaux ? Un moyen de retrouver un peu d’intimité dans le grand déballage des données personnelles et des traitements dont elles sont l’objet, par-devers nous ? Les messages éphémères sont-ils l’avenir d’une information que les sites sociaux ont rendue trop centralisée ? Assurément, ils semblent une réponse à l’éternité qui s’empare de notre mémoire numérique qu’évoquait Viktor Mayer-Schönberger dans une interview pour le Guardian que nous relatait Xavier de la Porte.

Reste que si ses messages sont éphémères, parfois chiffrés pour nous apporter une plus grande sécurité, cela ne signifie pas toujours qu’ils soient vraiment éliminés après leur utilisation par les systèmes qui les proposent (Poke, le service de partage éphémère lancé par… Facebook, en souvenir peut-être de l’ancien signe de reconnaissance qui avait fait les belles heures du site social, “ne garantit pas la suppression définitive des contenus après leur durée de vie” (sic) rappelle Zdnet). Pas plus qu’ils n’assurent ne pas être interconnectés avec des systèmes qui vous mesurent en permanence : Wickr permet ainsi de joindre des documents stockés en ligne sur Google Drive ou Dropbox… Si Gryphn crypte et décrypte les SMS tout en facilitant le réglage de la durée de vie du message et en rendant plus difficile la capture d’écran et le renvoi à d’autres utilisateurs, il n’est dit nulle part que le système ne conserve pas les données quelque part… (même si sans la clef de décryptage, il restera difficile d’y accéder, et la législation américaine ne peut forcer l’utilisateur final à donner la clé de cryptage de ses données rappelle le chercheur en sécurité, Christopher Soghoian).


Vidéo : Démonstration des fonctionnalités de Gryphn, la plateforme de messagerie mobile sécurisée.

Si ces formes de communication éphémères et cryptées gagnent en popularité (on se souvient de Privly dont les extensions pour navigateur sont encore en version alpha), il est à parier qu’elles vont s’étendre dans bien d’autres applications. Reste que pour la plupart de ces applications, le fait de ne plus avoir accès à ses documents, images ou messages au-delà d’une certaine durée ou de ne pas pouvoir faire de capture d’écrans facilement, fait illusion sur l’impression de maîtrise sur la conservation des données qui se fait par-devers nous – le très récent scandale lié à la découverte d’une faille de sécurité dans SnapChat qu’évoque Maxime Vaudano pour Rézonnances, permettant de récupérer l’ensemble des photos d’un utilisateurs, l’illustre parfaitement. Toutes sont loin de proposer des niveaux de confidentialité ou des mesures de conservations des données équivalents.

Qu’importe. Ce revers des sites sociaux semble en tout cas suffisamment intéressant pour être noté. Il sonne comme un timide avertissement en provenance des utilisateurs. Une manière détournée de reprendre possession de ce dont nous sommes dépossédés au-delà de notre consentement. Illusoire en l’état, bien sûr. Disons que c’est une première forme de réponse qui montre, comme nous le disions l’année dernière en pointant le lancement de Privly, qu’il y a assurément de la place pour des services respectueux de la vie privée.

Hubert Guillaud

Rétroliens

  1. L'avènement des applications sociales mobiles « MediasSociaux.fr MediasSociaux.fr

6 commentaires

  1. merci Hubert de ces traductions intéressantes. Bon le mythe du grand déballage de l’intimité sur les réseaux devrait commencer à être nuancé car nul ne s’exprime dans le vide, chacun sait que le langage (verbal, iconique…) est comme un vêtement et que le toilettage de ses comptes d’expressions personnelles est massivement pratiqué (http://t.co/mrmydKR71L). A noter aussi que le caractère éphèmère de ces images est également à relativiser. Les usages des ados détournent déjà ces fonctionnalités de base grâce à des captures d’écran ou des photos de photos mobiles pour garder pour eux-mêmes un trace de ces échanges visuels éphèméres pourvant échapper au regard des parents notamment. L’auto-archivage étant un aspect fort des pratiques numériques qu’on néglige souvent pris par la métaphore du flux d’information. L’intéressant ici est ce sont bien les réseaux sociaux mobiles qui semblent accueillir désormais des interactions sociales en images rejoignant des observations faites sur la “conversation digitale créative” (cf “les nouveaux usages sociaux des images http://fr.slideshare.net/laurenceallard/mashup-remix-dtournement-nouveaux-usages-des-images-sur-les-rseaux-sociaux). Bonne journée à vous! #favori #privatejoke

  2. Bonjour Laurence (-: et merci pour le partage
    Merci Hubert de cet article

    Nous oscillons entre deux besoins, et les dispositifs numériques témoignent de ces besoin. Nous avons besoin de nous souvenir, pour maintenir une identité, et pour pouvoir avec une mémoire individuelle et des mémoires collectives. Nous avons aussi besoin d’oublier pour ne pas être piégé à jamais dans une identité ou une mémoire.

    Chez les adolescents, cette dynamique est particulièrement active, car ils sont dans un moment de cristallisation de leur identité. Un adolescent c’est quelque qui change sans cesse.

    Cependant, je ne pense pas que les applications qui permettent de poster des messages éphémères s’imposeront. En effet, il me semble que la mémoire et l’oubli sur Internet sont d’abord des transactions entre les individus.

  3. @Yann : Intéressant la notion de transactions entre les individus, mais est-ce encore le cas quand notre mémoire est utilisée par devers nous ? Sommes-nous encore en capacité de transactions avec les autres quand ils disposent d’outillages que nous ne maîtrisons pas ? Exemple récent : http://www.zdnet.fr/actualites/le-nouvel-algorithme-linkedin-vous-dit-qui-embaucher-39789482.htm

    @Laurence : “le toilettage de ses comptes d’expressions personnelles est massivement pratiqué” ; “le caractère éphèmère de ces images est également à relativiser” et “L’auto-archivage étant un aspect fort des pratiques numériques qu’on néglige souvent pris par la métaphore du flux d’information” : entièrement d’accord.

  4. par olivier deschaseaux

    Merci Hubert pour l’article.
    @Laurence : en parlant de réseau social mobile, vous pouvez faire un tour sur ZoomZoomZen, sorte de la Doodle de la géoloc qui propose d’aider un groupe à se retrouver facilement en lui donnant, de manière réciproque et sans login, la capacité de se voir bouger sur une carte. Une sorte de réseau affinitaire de l’instant avec une confrontation virtuel/réel à la fois fun et pratique.
    Toilettage en cours et nouvelle version sous 8 jours !
    @ZoomZoomZenApp

  5. par gruik

    Et XMPP? Et IRC?

  6. Nathan Jurgenson pour The New Inquiry revient sur cette tension entre l’expérience pour soi et l’expérience à des fins de documentation et estime que l’essor de SnapChat signe leur point de rupture.