Au coeur de la cliodynamique (2/2) : le rôle de la coopération

Les thèses de Peter Turchin, loin de se contenter d’analyser les cycles historiques, reposent sur l’importance de la coopération entre individus. Pour désigner celle-ci, Turchin emploie un mot du philosophe arabe médiéval Ibn Kaldhun, l’asabiya qu’on peut traduire par la coopération ou la « cohésion sociale ». Les empires en expansion possèdent une forte asabiya, qui devient faible chez ceux qui connaissent une phase de déclin.

Mais une fois de plus, méfions-nous de l’angélisme lié au mot de coopération. Dans un précédent article, on a vu que le collectif des sauterelles se constituait par le cannibalisme existant entre ses membres. Chez les humains, selon Turchin, la coopération se construit contre « un autre », dont les valeurs culturelles, le comportement, la religion, voire les signes symboliques d’appartenance, sont suffisamment étrangers à la communauté en question pour fédérer contre lui des groupes ou des individus jusqu’alors empêtrés dans des querelles internes. « La compétition entre les sociétés augmente l’asabiya, explique Turchin dans son livre War and Peace and War. « La compétition au sein d’une société la diminue ». La cause d’une telle diminution serait selon Turchin l’accroissement des inégalités dans des proportions inacceptables, une inégalité qui concernerait non seulement le rapport entre les membres des « hautes classes » et le reste du peuple, mais qui existerait au sein de « l’aristocratie » elle-même, certains nobles s’enrichissant tandis que d’autres s’appauvrissent – d’où l’apparition des clans, des factions.

Mais pourquoi constate-t-on accroissement des inégalités ? Comme dans tous les systèmes cybernétiques, les causes du déclin sont déjà implicites dans la période précédente. Une population, dotée d’une forte dose d’asabiya, va devenir plus puissante, pousser plus loin ses frontières. La population va grossir, et les ressources vont commencer à manquer. A ce moment les inégalités vont s’accroitre, l’asabiya diminue et tout recommence.

Les fondements comportementaux de l’asabiya

Cette notion de « conscience collective » va contre l’idée classique des humains considérée comme des agents rationnels poursuivant leur intérêt propre. Si c’était le cas, personne n’aurait intérêt à participer à une guerre, à une mission suicide. Au contraire, au cours de l’histoire, les peuples ont agi de concert avec enthousiasme, même si cela mettait largement en danger leurs intérêts individuels – et leur vie.

Turchin, tente d’expliquer l’asabiya en fonction des recherches en économie comportementale. Il mentionne ainsi une expérience qui peut être résumée de la façon suivante. On crée un pot commun dans lequel chaque membre du groupe se voit donner 10 $, puis peut verser de 0 à 10 $ dans le pot. Ensuite, les expérimentateurs doublent la somme obtenue, puis la partagent entre les membres du groupe. En moyenne, chaque membre du groupe reçoit 0,5 $ par dollar contribué. L’intérêt personnel pousserait chaque membre à ne rien donner, explique Turchin, et à profiter uniquement des dons des autres. Du coup, si tout le monde raisonne de cette manière, le pot est vide.

Les chercheurs ont découvert qu’au début de l’expérience, les sujets tendaient tout de même à contribuer. Mais, au fur et à mesure, la somme contenue dans le pot baissait jusqu’à devenir très faible, voire nulle. Les chercheurs s’aperçurent que ceux qui avaient contribué au départ arrêtaient de le faire par ressentiment envers ceux qui ne donnaient rien. Ils ont alors changé les règles. Maintenant, les membres du groupe pouvaient payer un dollar pour punir les « tricheurs ». Ceux-ci perdaient alors trois dollars. On découvrit alors que la contribution généralisée s’améliorait nettement.

Se basant sur cette recherche, Turchin divise ainsi la population humaine en trois catégories : les « saints » qui collaboreront toujours, quel que soit le bénéfice qu’ils peuvent en attendre ; les « tricheurs » qui recherchent surtout leur intérêt personnel et qui ne collaboreront pas si cela va contre leur profit ; et les « moralistes » qui sont prêts à payer si les autres collaborent, mais également pour punir ceux qui se conduisent de manière individualiste. A première vue, le moraliste est perdant, puisqu’il est prêt à payer encore plus pour exercer un châtiment, sans pour autant y gagner quoique ce soit au plan personnel. Mais au long terme, dans une collectivité, la stratégie moraliste est gagnante. En effet, une fois que les « tricheurs » ont été éliminés ou obligés de se conformer à la norme, les moralistes ont moins besoin de dépenser des sommes pour « punir » les tricheurs. Au final, ce sont les saints et les moralistes qui imposent la règle du jeu. Pour Turchin, les populations possédant une grande asabiya comptent une forte proportion de moralistes. Il va sans dire que les « moralistes » ne sont pas forcément des gens moraux ou « gentils » au sens classique du terme. Au cours de l’histoire, la « coopération » impliquait souvent des châtiments extraordinaires pour ceux qui ne se conformaient pas aux règles. Au plus fort de l’Empire russe, nous raconte Turchin, une sentinelle qui abandonnait son poste sans que cela ait de conséquence était fouettée. Si cela entraînait une incursion de l’ennemi, elle était exécutée. Pourtant, il serait faux de croire que ces empires marchaient uniquement par la coercition. Les gens étaient d’accord, approuvaient ces règles. L’asabiya peut être tout à fait haineuse, non seulement contre l’autre, mais également envers les déviants de la société.


Image : Statue d’Ibn Khaldun à Tunis via Wikipedia.

Qu’est-ce exactement qu’une prédiction ?

La cliodynamique permet elle de « prédire » l’avenir ? Sur ce point Turchin insiste (.pdf) pour donner trois différentes définitions au mot « prédiction ».

La première concerne l’élaboration de scénarios dans lesquels on fait varier les paramètres. La seconde est la prévision : en possédant certaines données, on peut en déduire des événements futurs. La troisième définition, dans laquelle se reconnaît Turchin, est la prédiction scientifique. Elle ne consiste pas à se projeter dans l’avenir, mais à tester la valeur d’une théorie. Par exemple, si la théorie des « cycles séculaires » est juste, on peut « prédire » les comportements des empires ayant existé au cours du passé. La « prédiction » consiste donc à valider une théorie, ou à voir si elle peut être réfutée par des contre-exemples.

La différence entre la « prévision » et la « prédiction scientifique » est que dans le premier cas, explique Turchin, on tient pour acquise la véracité de la théorie. On se contente de l’appliquer pour en déduire les résultats. Le mécanisme de la prédiction scientifique est exactement inverse. On utilise les observations pour vérifier la validité de la théorie. Pour Turchin, « les pratiquants des sciences sociales se concentrent trop sur la prévision et pas assez sur la prédiction scientifique ».

Les limites de la cliodynamique

On l’a donc vu, ces courbes mathématiques ne sont pas des lois « venues d’en haut », mais, au contraire, la conséquence de phénomènes du monde réel.

Quel peut donc être le statut « prédictif » de cette nouvelle théorie ? Contrairement aux formes simplistes d’historicisme dénoncées par le philosophe Karl Popper, Turchin insiste sur le caractère non linéaire et donc partiellement imprévisible de toute tentative de prédiction à long terme. Comme il l’explique dans son livre War and Peace and War :

« Les cycles constatés par les sociétés au cours de l’histoire ne sont pas les mêmes que les phénomènes hautement périodiques, répétables, qui existent en physique, comme le mouvement des planètes ou les oscillations d’un pendule. Les systèmes sociaux sont bien plus complexes. C’est une chose bien connue de la science de la dynamique non linéaire, que deux comportements plus ou moins parfaitement cycliques, s’ils sont superposés, peuvent produire des dynamiques non cycliques, en d’autres mots, du chaos. Les interactions entre l’asabiya, les cycles père et fils et séculaires peuvent entraîner de telles dynamiques chaotiques. Dans un système chaotique une petite action d’un seul de ses éléments, comme un être humain exerçant son libre arbitre, peut avoir des conséquences gigantesques. »

Turchin ne remet pas en cause l’existence du libre arbitre, mais note que celui-ci s’inscrit dans un contexte. Dans un système chaotique, explique-t-il, le comportement « imprévu » d’un agent du groupe introduit ce qu’on appelle une « perturbation ». Dans la plupart des cas, celle-ci est compensée par les forces en présence, et a peu de conséquences. Mais parfois, elle peut créer des changements dans l’ensemble du système.

Mais attention, avertit Turchin : le problème est souvent que les transformations opérées se révèlent elles-mêmes chaotiques, et l’individu qui en est la cause ignore souvent quels effets exactement seront produits. « Les nobles français, le clergé et les représentants du tiers état qui en 1789 ont cessé d’obéir au roi et ont pris le gouvernement en main n’avaient certainement pas l’intention de déclencher une révolution sanglante au cours de laquelle la plupart d’entre eux perdraient la tête. C’est pourtant ce qui s’est passé », rappelle-t-il.

Notre destin nous échappe-t-il donc vraiment ? Pas forcément. La cliodynamique, si elle se révèle efficace, peut nous être utile. Car l’existence de ces cycles nous alerte sur leurs causes sous-jacentes. Une fois qu’on a analysé celles-ci, il devient possible d’en comprendre leurs conséquences – même si celles-ci se produisent « hors cycle » à cause d’une modification imprévue des conditions. Cela permet donc d’agir directement sur l’origine du problème. En ce sens, la cliodynamique peut être considérée comme un outil d’action. Reste à voir si elle possède une réelle valeur et ne finira pas par rejoindre toutes les philosophies de l’histoire précédentes… dans les poubelles de l’Histoire.

Rémi Sussan

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