Distinguer la société des mythes par l’analyse des réseaux sociaux

Par le 18/06/13 | 6 commentaires | 2,732 lectures | Impression

Les réseaux sociaux sont à la mode, mais ils ont toujours existé, et les mathématiques s’y intéressent depuis quelques années déjà…

Mais peut-on utiliser la théorie des réseaux pour examiner des rapports sociaux très anciens, et, en allant plus loin encore, concernant des univers au moins partiellement imaginaires ? Et que peut-on en tirer ?

Une équipe de chercheurs brésiliens, menée par Pedro J. Miranda, a eu l’idée de “cartographier” les relations existant entre les différents personnages de l’Odyssée, nous explique la Technology Review.

Le départ de l'OdysséeUne relation, précise le magazine, existe quand deux protagonistes se rencontrent pendant l’histoire, quand ils se parlent directement, quand ils mentionnent un personnage à un troisième, ou quand il est très clair qu’ils se connaissent. Miranda a ainsi pu repérer 342 personnages, possédant environ 1 700 relations. A noter que les figures outrancièrement mythologiques ne figuraient pas dans l’analyse.

Principal constat, le “réseau social” présente bien certaines des capacités des réseaux sociaux “réels”. Autrement dit, poursuit la Technology Review, c’est tout d’abord un “petit monde”. Pour mémoire, on appelle les réseaux en “petits mondes” des systèmes où il n’existe qu’un nombre très réduit de “degrés de séparation” entre les différents membres du groupe. Le réseau de l’Odyssée est également “légèrement hiérarchique” (certains membres sont plus importants que d’autres) et il se montre résilient face aux attaques. Autrement dit, un mort ou deux (et il y en a beaucoup dans le poème) ne font pas s’effondrer tout le système de relations. Qu’en déduisent les chercheurs ? Que l’auteur anonyme de l’Odyssée, officiellement Homère (à moins, comme le pensaient des écrivains comme Samuel Butler ou Robert Graves, qu’il ne se soit agi d’une femme !), s’est probablement inspiré de phénomènes historiques réels. Il serait en effet difficile pour le créateur d’une fiction pure d’arriver à constituer un réseau de personnages aussi réaliste…

De l’Iliade aux héros Marvel

Cette expérience n’est pas la première effectuée sur des “réseaux mythiques”. En fait, elle s’inspire d’une autre recherche, menée par Padraig Mac Carron et Ralph Kenna sur d’autres textes mythologiques.

Ces auteurs ont exposé leurs travaux dans plusieurs papiers plutôt académiques ainsi que dans un article du New York Times, intitulé “Si Achille avait eu Facebook”.

Pour les auteurs, les réseaux sociaux authentiques possèdent plusieurs caractéristiques : tout d’abord, comme on l’a vu, ils fonctionnent en “petits mondes”. Ensuite, ils doivent se montrer “assortatifs” (pardon pour ce néologisme, mais il semble bien qu’il n’existe aucune traduction en français) : autrement dit, qui se ressemble s’assemble, les gens ont tendance à se grouper par affinités. Par exemple remarquent les chercheurs, “les gens les plus populaires ont tendance à s’associer avec d’autres personnalités populaires”. Enfin, les réseaux sociaux sont “libres d’échelle“, c’est-à-dire qu’ils répondent à la loi de puissance : un petit nombre d’éléments concentre le plus de relations, compte le plus d’”amis”.

Image extraite du film Beowulf Kenna et Caron ont donc choisi deux épopées fameuses fortement soupçonnées de posséder un fondement historique. L’Iliade et le conte anglo-saxon Beowulf. Dans le premier cas, on sait depuis Schliemann que bon nombre des événements relatés s’enracinent dans un terreau historique. Même chose pour Beowulf, quoique le personnage central de cette saga soit, lui, considéré comme intégralement fictif. La troisième histoire est d’origine irlandaise, elle se nomme Tain Bo Cuailnge et traite d’un conflit entre les provinces du Sud et de l’Ouest de l’ile, l’Ulster et Connaught.

Le caractère réel du Tain est contesté. L’histoire a été rédigée au Moyen Age en trois versions, mais daterait des premiers siècles de l’ère chrétienne. Certains pensent que ce récit corrobore certains témoignages romains sur la situation de l’Irlande à l’époque, mais d’autres considèrent le document comme intégralement fictif.

Les auteurs ont également comparé les récits mythiques à des univers ouvertement fantastiques – Harry Potter, ainsi que la Compagnie de l’anneau. Ils se sont aussi inspirés de travaux plus anciens sur le réseau social des super héros de Marvel.

Ils ont pu constater que tous les réseaux sociaux, réels ou imaginaires, possèdent la caractéristique “petit monde”; c’est vrai de l’Illiade et de Beowulf, mais également d’Harry Potter et du Tain. Ils possèdent aussi un équilibre structural, de type “les ennemis de mes ennemis sont mes amis”. Mais l’Iliade comporte également la caractéristique assortative, ainsi que Beowulf, à condition toutefois d’éliminer du réseau le personnage principal.

La cas du Tain est beaucoup plus ambigu. Il n’est pas “assortatif”, à l’instar d’ailleurs d’Harry Potter.
Son authenticité est donc beaucoup plus sujette à caution. Mais pourtant tout espoir n’est pas perdu. En effet, et ce, contrairement à la plupart des réseaux sociaux “fictifs”, le Tain est bel et bien “libre d’échelle”. Mais avec des bizarreries. En effet expliquent les auteurs, les six personnages du Tain sont beaucoup trop bien connectés. Cela donne à cette épopée, selon eux,des caractéristiques à la fois réelles et fictionnelles. Pour Kenna et Caron (.pdf), “Le réseau social de l’histoire complète ressemble à celui de l’univers Marvel, indiquant peut-être qu’on a affaire à l’équivalent d’un “comics” de l’âge de bronze”. En revanche, si on retire les liens faibles (déterminés par une unique rencontre) existants entre certains des 398 personnages de l’épopée irlandaise et les six personnages principaux, ont retrouve des attributs réalistes analogues à ceux existant dans Beowulf et dans l’Iliade. En conséquence, il est possible qu’il se cache derrière cette histoire un fond authentique.

Les théories du réseau nous permettront-elles de percer le mystère des grands mythes de l’humanité ? Peut-être, aideront-elles les auteurs des sagas de demain à créer des relations encore plus réalistes entre les personnages. Quel est le degré d’assortativité du Game of Thrones, au fait ?

Rémi Sussan

Rétroliens

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4 commentaires

  1. par beth

    assortativité : grégarité ?
    cdt,

  2. par Pierre

    Excellente candidature pour un prix IgNobel.

  3. par Nadot

    Bonjour,

    article intéressant dont je confirme la pertinence pour avoir travaillé sur les réseaux sociaux de chevalerie au XVè siècle…

  4. L’ami de mon ennemi est vraiment mon ennemi.
    En autriche differentes theses ont ete menees avec la theorie des reseaux complexe dont une sur le jeu pardus qui compte 300 000 membres (ce qui change des echantillons socio habituelles), elles ont ete completees par d’autres theses d’autres pays

    Il a ete mis en exergue les fameuses affinites selectives http://cordis.europa.eu/search/index.cfm?fuseaction=news.document&N_LANG=FR&N_RCN=32360&pid=1