De l’importance de l’ethnographie appliquée aux technologies

Par le 04/03/14 | Aucun commentaire | 341 lectures | Impression

L’ethnographie est une méthode des sciences sociales consistant en l’étude descriptive et analytique, sur le terrain, des moeurs, coutumes et pratiques de populations déterminées. Longtemps cantonnés aux populations primitives, les sociologues, anthropologues et ethnologues ont depuis les années 70 élargies l’usage de ces méthodes à bien d’autres terrains, et notamment à l’étude de nos pratiques quotidiennes, afin de mieux comprendre “les expériences humaines en contexte”. Parmi les repères de la conception ethnographique appliquée à la technologie, citons au moins le travail pionnier de Lucy Suchman au Xerox Parc dès les années 90, ou celui de Genevieve Bell qui poursuit ce travail chez Intel et qui a signé, avec Tony Salvador et Ken Anderson, en 1999, l’un des articles fondateur de l’ethnographie appliquée aux questions technologiques.

Depuis 2011, le site Questions d’Ethnographie (ethnomatters) interroge ces nouvelles pratiques de l’ethnographie et permet à de jeunes chercheurs de discuter la tension entre l’ethnographie universitaire et l’ethnographie appliquée, tel que de plus en plus d’ethnologues la pratiquent. Pour eux, si l’ethnographie est importante, c’est parce qu’elle aide à maintenir “le développement technologique réel”, concret.

ethnographymatters

Récemment, le site a publié une série d’exemples tirés de présentations qui se sont déroulées lors de la conférence Epic 2013 qui avait lieu en septembre dernier à Londres, une conférence sur la pratique ethnographique dans le monde des affaires, qui éclaire d’une manière concrète l’intérêt de l’ethnographie appliquée. Le grand apport de l’ethnographie est de renverser notre regard sur les pratiques en pointant du doigt ce que les technologues ne voient pas, d’expliquer en quoi le regard strictement technologique bien souvent, échoue. Prenons quelques exemples pour mieux comprendre les enjeux.

Pourquoi consommons-nous de l’énergie ?

Dan Lockton (@danlockton) du Centre Helen Hamlyon pour le design du Royal College of Art de Londres a conduit une passionnante étude ethnographique autour des usages de l’énergie. Le chercheur travaille également pour le programme européen Sustainable Lab ainsi que sur le programme Culture du carbone du Département de l’énergie et du changement climatique du gouvernement britannique, qui a exploré l’impact de l’économie comportementale sur la consommation énergétique (voir le rapport).

L’exhortation à réduire notre consommation énergétique passera-t-elle par les compteurs intelligents et les outils de mesure de notre consommation ? Est-ce que montrer le prix de l’énergie qu’on consomme suffira à inciter les gens à réduire leurs dépenses ? Pas si sûr, estime Dan Lockton, qui s’est intéressé à pourquoi les gens utilisent de l’énergie et ce qu’ils en font réellement. A quoi sert l’énergie qu’on utilise dans nos maisons ? Elle sert à rendre nos maisons confortables et agréables à vivre que ce soit en préparant le repas pour ses proches, en laissant la radio allumée quand les habitants ne sont pas là pour dissuader les voleurs ou tenir compagnie aux animaux domestiques laissés seuls, en allumant le chauffage de la grand-mère parce qu’on s’inquiète pour elle (même si elle n’a pas froid) ou pour faire sécher du linge plus vite, ou à allumer une lumière, non pas pour y voir plus clair, mais pour adoucir l’ambiance d’une maison (voir cette étude sur les “Moyens agréables pour rester au chaud” (.pdf)). La consommation d’énergie n’est donc pas purement utilitaire. Elle répond en fait à bien d’autres besoins. Autant d’aspects largement ignorés par la plupart des recherches sur l’énergie.

Certes, tout le monde souhaite mieux appréhender l’énergie qu’il consomme, alors qu’elle demeure le plus souvent invisible, mais mieux la comprendre, la visualiser ne signifie pas seulement la matérialiser sous forme de graphes ou de nombres. Peut-on pas regarder la question du chauffage autrement que sous l’angle du seul niveau de dépense énergétique ? Dan Lockton estime qu’il faut avant tout l’aborder du point de vue du sentiment de confort des gens ou du sentiment de contrôle sur leur environnement… qui semblent des leviers plus pertinents pour s’adresser aux usagers.

KnudgicDans le cadre de cette étude, les designers ont organisé un stimulant atelier de coconception pour présenter de nouveaux prototypes mieux à même de répondre aux besoins exprimés. A l’image de Knudgic, un petit aimant qui peut se fixer sur le frigo pour indiquer, via un simple smiley, le niveau de la consommation énergétique domestique. Home Training (vidéo) est un programme de cours, sur un mois, pour apprendre à faire attention à gérer sa consommation énergétique (dispensant des conseils simples et cherchant à nous habituer à gérer une mauvaise habitude après l’autre, par exemple, faire attention à ne pas faire bouillir plusieurs fois l’eau de son thé). Heat Me (vidéo) est un démonstrateur qui cherche à montrer comment des capteurs pourrait adapter la consommation d’énergie domestique à la présence.

Et vous votre chaudière est-elle accessible ?Dans ses résultats, Dan Lockton met bien sûr l’accent sur la conception des systèmes utilisés. Des recherches, menées notamment par Nic Combe, ont montré que la difficulté à programmer sa chaudière (efforts physiques pour l’atteindre et efforts cognitifs pour la régler, liés au manque de simplicité des interfaces ou à la disposition de l’installation) conduit bien souvent les ménages à dépenser 15% d’énergie en plus. L’autre apport est de souligner combien les rétroactions d’information auprès des usagers sont encore trop souvent inexistantes. Les factures d’électricité sont également trop compliquées et demeurent déconnectées de toute réalité, arrivant bien trop tard après leur consommation. Pourrait-on ajouter des informations qualitatives à ces informations quantitatives ? Pourrait-on améliorer les unités dans lesquelles elles sont exprimées, la consommation par kilowatts/heure ou par mètres cubes de gaz demeurant incompréhensible à la plupart des usagers.

Imaginer des systèmes qui attendent de nous d’être humains, pas qui nous punissent quand nous le sommes

Dan Lockton espère que ses travaux montreront la différence entre “concevoir pour les usagers et concevoir avec eux”. L’ethnographie est un moyen de développer de nouveaux produits et services qui prennent en compte la réalité des contextes dans lesquels les gens vivent et prennent des décisions, et ce pas seulement dans le secteur de l’énergie. L’économie comportementale est une opportunité pour changer les comportements, mais si elle n’est pas informée par une vision ethnographique de qualité, par les détails de la vie réelle, elle risque surtout de rater son objectif, conclut le chercheur. La montée des données et des capteurs (notamment dans le domaine de l’énergie) est une occasion idéale pour faire évoluer leur conception. Reste qu’il montre surtout combien il est essentiel de connecter le design à des objets technologiques qui en sont aujourd’hui radicalement éloignés, comme les chaudières ou l’appareillage électrique domestique.

Un discours qui renvoie à celui que tenait il y a peu le concepteur d’interfaces Scott Jenson (@scottjenson) pour O’Reilly Radar en évoquant le paradoxe de la domotique. “Nous devons créer des systèmes qui attendent de nous d’être humains, plutôt que nous punir quand nous le sommes”.

“Nos maisons sensibles à notre présence nous promettent une vie plus facile, mais ces scénarios simplistes ne risquent-ils pas surtout de s’avérer déshumanisants ?” Et Scott Jenson de rappeler les principaux enseignements de l’intelligence artificielle, le paradoxe de Moravec : il est facile de faire que les ordinateurs jouent aux échecs, mais il est plus difficile de leur donner les compétences d’un enfant d’un an en ce qui concerne la perception et la mobilité. La domotique est du même ordre. Certes, on peut installer des capteurs de mouvements pour éclairer nos pièces ! Alors que se passe-t-il quand nous marchons dans notre chambre et que notre épouse dort ? Le plafonnier doit-il s’allumer ou s’éteindre ? On peut certes déplacer les capteurs et les mettre sur le lit… Mais que se passe-t-il alors si mon chien dort sur le lit et empêche les lumières de fonctionner ? “Automatiser nos maisons ne signifie pas que nous allons les automatiser correctement”. Le vrai problème de la domotique n’est pas la connectivité (l’internet des objets) mais le système de contrôle ! Or beaucoup de scénarios sur l’avenir de la domotique sont intolérants aux défauts, alors même que l’être humain est illogique, bordélique… avant que d’être une parfaite machine à raisonner. “Comment apprendre à nos capteurs l’humilité de s’arrêter, de reconnaître qu’ils ne peuvent pas s’activer car la situation n’est pas adaptée ? Faut-il vraiment chercher à se passer de boutons, d’énoncés ou de gestes pour allumer nos lumières ?”

L’ingénieur et chercheur en urbanisme, Vincent Renauld, qui a soutenu une thèse sur la Fabrication et l’usage des écoquartiers français expliquait exactement la même chose en évoquant la vie des habitants dans l’écoquartier de Bonne à Grenoble dans un récent article de Rue89 (voir également son article plus développé sur EspacesTemps.net). Il s’est intéressé à la vie des habitants dans cet écoquartier souvent cité en exemple, plusieurs fois primé, mais également techniquement critiqué pour ses défauts de conception. L’intérêt de son regard ethnographique souligne l’inadéquation des choix techniques aux modes de vie des habitants… La façade végétalisée attire des insectes. Le lino écologique ne peut pas être nettoyé à la javel, au grand désarroi de nombreux usagers. Quant aux interrupteurs de veille, permettant d’éteindre tous les appareils en veille d’une pièce, ils sont trop similaires aux interrupteurs de lumière pour les utilisateurs. Plutôt que répéter comme bien des concepteurs et ingénieurs que les usagers sont le problème, Vincent Renauld souligne combien la conception écologique a besoin de mieux s’intéresser aux usagers pour réussir.

Mieux prendre en compte les pratiques pour dépasser les limites des technologies

L’ethnologue Mario Campana (@mariocampana) de la Cass Business School, de l’université de la ville de Londres s’est intéressé quant à lui aux monnaies complémentaires, et notamment à celle de Brixton en Grande-Bretagne, rapporte un autre article d’Ethnography Matters. Si la plupart des travaux d’économie sur les monnaies complémentaires mettent en avant l’impact positif de ces systèmes sur la communauté locale (favorisant la résilience, la cohésion sociale…), le chercheur pointe lui les différences de perception de cette monnaie.

Alors que les émetteurs – les initiateurs de cette monnaie – la conçoivent avec une forte composante idéologique, les utilisateurs, eux, se révèlent plus pragmatiques. Ceux-ci, qui sont surtout de jeunes professionnels de la classe moyenne bien éduqués et disposant de bons revenus, l’utilisent pour son côté pratique et économique (la monnaie de Brixton est disponible au format électronique et payer avec permet d’avoir une réduction de 10%), donc d’une manière assez hédoniste. Quant aux entreprises qui acceptent cette monnaie, leurs motivations semblent montrer un certain engagement idéologique avec les initiateurs de la monnaie locale. Reste qu’à l’usage, contrairement à son objectif principal censé favoriser la consommation locale, le chercheur s’est rendu compte que la livre de Brixton marchait mieux dans les pubs et restaurants que pour acheter de la viande ou des légumes locaux. Enfin, son étude montre que la majeure partie de la communauté locale rejette pour l’instant cette monnaie considérée comme un gadget appartenant à la nouvelle communauté gentrifiée de Brixton. Pour Campana, la monnaie locale reproduit en fait un discours de pouvoir. Elle reproduit les tensions et les problèmes existants de la communauté plus qu’elle ne les dépasse.

Un discours en tout cas qui change des louanges transformatrices qu’on prête trop souvent aux monnaies locales.

L'écran idbus imaginé par MethosLionel Ochs (@lionelochs) de l’agence Méthos, basée à Paris, est revenu en détail sur le travail que sa société a réalisé en partenariat avec la société de conception d’interaction IDSL pour la SNCF et son service IDBus afin d’améliorer l’expérience des usagers des transports par car sur grande distance.

Une recherche ethnographique de plusieurs mois qui a souligné combien l’asymétrie de communication entre le chauffeur et les passagers était source de conflits durant le voyage. Pour remédier à cela, les designers ont proposé de mieux informer les voyageurs en utilisant les écrans disponibles pour indiquer l’heure d’arrivée prévue ou la situation géographique de celui-ci, mais également en utilisant les tickets de transports, afin de mieux informer les clients des services à bord et du voyage (arrêts, repas, boissons…).

Ces exemples n’ont pour vocation que de montrer combien l’ethnographie et le design permettent de mieux prendre en compte les usages. Mais ils illustrent surtout les limites de la conception technologique, tout entière tournée vers les objets et les systèmes, quand elle s’affranchit des utilisateurs.

Dans le portrait que dressait d’elle récemment le New York Times, Genevieve Bell (@feraldata), directrice du laboratoire de recherche sur l’expérience utilisateur chez Intel, à la tête d’une équipe d’une centaine de chercheurs et designers qui parcourent le monde pour observer comment les gens utilisent la technologie, ne disait pas autre chose. “Vous devez comprendre les gens pour construire la prochaine génération de technologies”, affirme la chercheuse.

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Image : le panneau d’affichage personnel.

L’un des derniers produits imaginés par les designers d’Intel en collaboration avec le cabinet de Design Teague, est le panneau d’affichage personnel qui permet de développer les interactions avec les gens qui sont dans notre environnement immédiat en ajoutant un écran au dos de nos ordinateurs portables, afin de pouvoir s’adresser aux autres et qu’ils puissent s’adresser à nous. Quand les utilisateurs se mettent à poster des questions sur ces écrans tourner vers les autres, assez rapidement, les gens se mettent à discuter entre eux. “Certains ne cessent de répéter combien la technologie détruit l’activité sociale. Mais il est rassurant de voir que, quand vous donnez aux gens des technologies qui renforcent leur présence, ils l’utilisent”, rappelle la chercheuse. Assurément, il n’y a pas meilleure recette qu’observer nos usages des technologies pour remédier à leurs défauts.

Hubert Guillaud

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