Next Door : le Facebook du voisinage

Nous avons Facebook pour communiquer avec nos amis et la famille. Linked-in pour le travail. Twitter pour échanger avec ceux qui partagent nos centres d’intérêt… Mais il n’y a pas de réseau social pour échanger avec notre voisinage, les gens avec lesquels nous vivons ! Et force est de constater que les rares tentatives dans le domaine des réseaux sociaux locaux ont souvent fait long feu ou sont restées anecdotiques. Cela n’empêche pas que régulièrement des initiatives voient le jour.

Cette carence communicationnelle a donné l’idée à Sarah Leary (@sarahleary) de lancer NextDoor, le Facebook des voisins (blog, @nextdoor), explique Nancy Scola pour Next City (@nextcityorg).
Le projet se serait inspiré des idées du politologue d’Harvard, Robert Putnam, animateur d’un programme pour l’engagement civique, qui dans Bowling Alone, montrait que les liens sociaux de quartiers avaient un réel impact sur la baisse de la criminalité ou que les voisins sont souvent les premiers à vous porter secours, quand bien même vous ne les connaissez pas. Putnam soutient que depuis les années 60, les Américains ont subi un effondrement sans précédent de la vie civique, sociale, associative et politique dont le symbole était pour lui le déclin des ligues de bowling, alors que le nombre total de joueurs, lui, augmentait considérablement. Une théorie de la montée de l’isolement et de la solitude, dont nous avons déjà pointé les limites.

Aujourd’hui, un tiers des Américains ne sauraient pas désigner un de leurs voisins par leurs noms. Le pari de NextDoor est de faire de l’internet un pont entre nous et notre voisinage. Mais comment dans un monde de réseaux affinitaires un réseau de proximité peut-il passer à l’échelle ?

Hyperlocal : ajuster le rapport privé/public

Depuis son lancement en 2011, on trouve sur Next Door quelque 31 000 communautés de voisinage à travers les Etats-Unis. La raison de ce relatif succès tient certainement au fait d’avoir réussi à trouver un bon équilibre – fragile – entre ce qui est public et ce qui ne l’est pas. Comment ? En mettant la vie privée des utilisateurs au coeur de son modèle. Pour favoriser l’échange et l’engagement local, il était nécessaire que les discussions en ligne ne soient pas accessibles à tous, tout en favorisant des discussions de proximité ouvertes. Sur Next Door, chaque utilisateur est identifié par son adresse et son nom. Chaque utilisateur n’a accès qu’à son quartier et aux quartiers proches, mais chacun est identifié différemment selon qu’il échange dans le quartier où il réside ou qu’il s’en éloigne. Dans son quartier, l’utilisateur est identifié par son adresse et son vrai nom, quand il bavarde ou fait passer des informations dans des quartiers mitoyens, seuls leur nom, le nom de la rue ou du quartier demeure. Une manière subtile de marquer la distance…


Vidéo promotionnelle de Next Door.

Quand un nouvel utilisateur s’inscrit dans un quartier, il le délimite géographiquement, grâce à un outil cartographique simple d’utilisation intégré à la plateforme. Jusqu’à présent, d’une manière surprenante, il y eut peu de tension sur le découpage de ces quartiers, révèle Sarah Leary. Ensuite, c’est à ce nouvel utilisateur d’inviter et recruter d’autres habitants du quartier à rejoindre le réseau pour le lancer officiellement (il faut recruter 10 voisins en 21 jours pour que le « quartier » soit lancé). Pour cela, il dispose d’affichettes qu’il peut télécharger sur le site, peut inviter des gens par e-mails et peut offrir des cartes de réduction à ceux qui recrutent des membres.

Next-Door-Social-Network

Le réseau travaille sur ce qu’ils appellent, le sentiment de « propriété locale », ce que le quartier partage. Pour rappeler que la politesse est attendue, on trouve des boutons de bienvenue pour accueillir un membre, des boutons de remerciements pour saluer les contributions (en remplacement du « Like »)… Le site propose des sujets de conversations structurés (petites annonces, criminalité et sécurité, recommandations…). Volontairement, il n’y a pas de rubrique « politique », pour « encourager les échanges sur des sujets concrets »… En fait, on voit bien que le réseau cherche surtout à trouver une certaine forme de neutralité et de politiquement correct pour élargir au maximum son cercle de contributeur… Pour éviter les dérives, le site est doté de fonctions permettant de signaler des contenus inappropriés – mais depuis le lancement, elles n’auraient pas encore été utilisées affirment les fondateurs. L’enjeu est surtout de laisser la communauté gérer la modération. En fait, le réseau social mise sur des fonctionnalités sociales pour éviter les querelles et favoriser un « bon esprit ». Un « bon esprit » qui cache surtout une vision implicite d’un modèle social de voisinage particulier…

Un réseau social local peut-il être autre chose qu’un réseau de surveillance ?

Que se passe-t-il dans ces réseaux de proximité ? Visiblement, on y traite beaucoup d’incivilités et de problème de sécurité. Un message pour signaler que la cour de tel voisin est vraiment sale a visiblement de l’effet… les Américains n’aimant pas beaucoup être la risée de leur voisinage. Next Door n’est pas un lieu où l’on s’amuse beaucoup, concède Leary. Et le risque est bien de devenir le nouvel outil de surveillance du quartier (et cela semble en fait surtout le cas, comme le souligne cet article de CNN ou cet article de Mashable qui rangent Next Door comme un média social utilisé par la police). Bien sûr, les équipes de Next Door s’en défendent. Une personne sur 5 publie un article qui traite de sécurité, mais cela signifie que 80 % du site parle d’autre chose, souligne la fondatrice. Les recommandations, l’annonce d’évènements ou les problèmes locaux forment l’essentiel des échanges… Mais pas de ceux qu’évoque la presse quand elle évoque Next Door.

En fait, dans une certaine mesure, Next Door se projette plus comme un service public que comme un réseau social… Aujourd’hui, la startup travaille avec plusieurs centaines de villes américaines, via un programme dédié à leur intention. Mais là encore, les fondateurs avancent prudemment… La ville de New York a demandé à pouvoir accéder aux statistiques d’activité sur chaque quartier. D’autres villes souhaiteraient que la police puisse accéder à ce qui est discuté, notamment dans la rubrique sécurité… Une initiative qui n’est pas toujours bien perçue et qui tend à renforcer le rôle de réseau de surveillance dont Next Door tente de se défaire.

Next Door cherche plutôt à limiter ce à quoi peuvent accéder les services urbains, privilégiant le fait qu’ils puissent via la plateforme afficher des informations locales jusque dans les quartiers plutôt que de faire de la surveillance ou répondre aux alertes de voisinages… Ailleurs, certaines villes imaginent recruter par le biais de la plateforme des sortes d’agents de liaison entre les quartiers et leurs services… A St-Louis, on trouve déjà quelque 10 000 personnes sur 68 quartiers et la ville peut afficher sur chacun les informations de son choix… Mais là encore, les relations entre habitants et administration relèvent d’un équilibre délicat. La startup semble avancer avec prudence, consciente que chaque nouvelle fonctionnalité peut devenir très perturbatrice, voire rapidement rebutante.

Next Door n’a pas encore gagné d’argent. Cela n’empêche pas les investisseurs de s’y intéresser. « Nous n’avons pas inventé le voisinage », rappelle Leary. « Tout ce que nous faisons est de créer une plateforme moderne qui permet aux gens d’agir depuis leurs « bons » sentiments ».

Si Next Door propose une plateforme et des fonctionnalités réfléchies, il lui reste encore à prouver qu’il pourra devenir autre chose qu’un réseau de sousveillance hyperlocal. Pas sûr que ses partenariats publics l’aident beaucoup à évoluer dans le bon sens… Car finalement, la plateforme développe une normalisation des comportements de voisinage, attribuant une valeur à certains comportements au détriment d’autres, un modèle communautaire qui valorise une certaine forme de communauté sur d’autres, celles des banlieues de la classe moyenne américaine, celle du conformisme, du contrôle social à l’échelle locale. Pas sûr qu’il réussisse vraiment à s’inventer au-delà ou à s’exporter au-delà, même si c’est certainement aujourd’hui les grandes villes américaines qui semblent le plus à la recherche d’outils pour rassembler les habitants. Pour l’instant, il semble avoir réussi à éviter de devenir le réseau social des ragots et commérages locaux, contrairement à d’autres, mais en prônant certains comportements sur d’autres, il pourrait rapidement y sombrer et disparaître. Effectivement, l’avenir de Next Door se joue sur un équilibre qu’il va être difficile de tenir.

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1 commentaire

  1. La ville d’Evry avait utilisé il y a quelques années, le réseau social de voisinage qui existe encore ma-residence.fr (il s’est depuis élargi à d’autres villes). L’idée était double : faciliter les relations de voisinage, mais surtout faciliter les relations entre habitants et bailleurs d’habitat collectif particulièrement important dans cette ville.

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