Apprendre à apprendre (3/4) : peut-on lutter contre la procrastination ?

La procrastination est un problème qui touche beaucoup de domaines, comme les finances, la santé, voire au niveau collectif, la gestion des crises écologiques, comme Hubert Guillaud l’a expliqué dans nos colonnes (voir aussi ici), mais c’est aussi un cauchemar pour l’étudiant ou le lycéen, surtout lorsqu’il est livré à lui-même, tenu de préparer ses examens et rendre ses travaux… Et cela concerne aussi au premier chef l’adulte désireux d’apprendre par lui-même, que ce soit à l’aide de ressources en ligne, comme les Moocs, ou à l’ancienne avec des livres…

Selon une étude publiée en 2014 par le site Studymode et présentée par le Huffington Post, 87 % des étudiants et lycéens américains tendraient à retarder le moment de se mettre à travailler. Les raisons d’une telle attitude ? Elle varierait selon les âges. Assez peu admettent qu’ils n’aiment tout simplement pas faire leurs devoirs. Ceux qui revendiquent cette excuse se recrutent surtout parmi les lycéens mâles et même eux ne dépassent pas les 15 %. D’autres se disent « dépassés » et ne pas savoir par où commencer. Ce sont en majorité les femmes étudiant en université qui évoquent ce problème (mais globalement ce chiffre reste assez élevé pour toutes les populations). Enfin, les garçons lycéens reconnaissent plus volontiers être surtout « distraits par d’autres activités », mais cette difficulté concerne tout le monde. Comme on pouvait s’y attendre, les activités en questions sont surtout les réseaux sociaux, mais aussi la télévision qui reste un bon moyen d’échapper à la tâche à faire.

Bien évidemment, le problème de la multiplication des distractions est réel. Daniel Levitin, dans son livre The Organized Mind, remarque par exemple que les grands centres urbains sont à la fois des lieux de créativité et d’innovation, mais également ceux qui encouragent le plus la procrastination – on a déjà vu dans ce dossier les conseils que donne Levitin concernant mails et réseaux sociaux. Levitin souligne aussi un fait touchant particulièrement les adolescents : à cet âge, le cortex préfrontal (qui gère planification et décision) n’est pas encore totalement à maturité, donc la tendance à préférer une gratification immédiate à un bénéfice à plus long terme est exacerbée dans cette classe d’âge.

studymode

La procrastination : un problème émotionnel

Mais cette préférence pour les récompenses rapides n’est pas la seule cause de la procrastination : d’autres aspects importants sont à souligner.

Il est devenu évident qu’il ne s’agit pas d’une question de gestion du temps, mais avant tout d’un problème émotionnel qui ne disparaît pas comme ça. Comme le souligne dans un article de The Atlantic le professeur Joseph Ferrari, de la DePaul University : « Demander à un procrastinateur chronique de juste « faire ce qu’il doit faire » reviendrait à dire à une personne cliniquement dépressive : « allez, aie un peu le moral !« .

La dimension d’anxiété propre à la procrastination apparaît clairement dans une expérience également relatée par l’article de The Atlantic. Les sujets devaient réussir un puzzle, mais pouvaient auparavant se détendre en jouant à Tetris pendant quelques minutes. Les procrastinateurs chroniques, nous explique-t-on, avaient tendance à retarder le moment d’affronter le puzzle si on leur précisait qu’il s’agissait d’une évaluation cognitive. En revanche, si on leur présentait cette tâche comme un jeu, ils l’effectuaient dans le même temps que les autres !

De fait, l’acte de retarder les actions à accomplir est très lié à un paramètre qui lui est a priori très éloigné : la confiance en soi. C’est l’avis de Piers Steel qui a élaboré dans son livre « une équation de la procrastination » (The Procrastination Equation, traduit en français sous le titre de Procrastination : pourquoi remet-on à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ?). Grosso modo cette dernière évolue en proportion inverse du produit de la confiance en soi et de la valeur de la tâche. Si vous êtes confiant, mais n’accordez aucune valeur au travail à réaliser, vous allez procrastiner davantage. Si vous accordez une valeur au travail, mais n’avez aucune confiance en vous, ça ne va pas être terrible non plus. Et si vous n’estimez ni votre travail ni vous même, cela se passe de commentaires. La procrastination est de surcroît augmentée par les facteurs d’impulsivité ou les distractions, mais aussi par le temps dont on dispose pour effectuer la tâche : plus le délai est long, plus grande est la tendance à retarder l’exécution de la tâche (voir l’étude de de Klaus Wertenbroch et Dan Ariely déjà présentée dans nos colonnes). Aux paramètres définis par Steel, Levitin ajoute encore une autre forme de « délai » : le temps qu’on met pour recevoir un feedback positif de la tâche effectuée. On se mettra au travail d’autant plus difficilement que la récompense est lointaine.

Un autre aspect intéressant de la procrastination est sa dimension « cognitive ». Il est plus difficile de s’attaquer à des tâches abstraites que précises. C’est ce qu’a constaté Sean McRea de l’université de Konstanz en Allemagne, en compagnie d’une équipe de chercheurs internationaux. Ils ont envoyé un questionnaire à deux groupes d’étudiants en leur demandant d’y répondre par e-mail dans les trois semaines. Cela concernait des tâches comme ouvrir un compte bancaire, tenir un journal, etc. Mais les deux groupes se virent présenter les demandes de façon différente. Certains devaient écrire sur des questions assez abstraites, du genre : « Quel genre de personne possède un compte bancaire ? », tandis que les autres se voyaient interrogés sur les étapes pratiques à suivre : prendre un rendez-vous, remplir des formulaires… Il se trouve que le premier groupe a attendu bien plus longtemps avant de renvoyer le questionnaire, certains étudiants renonçant même à y répondre (alors qu’ils étaient payés pour faire ce test !). La conclusion qu’on peut en tirer est qu’il est bien plus tentant de retarder un travail dont les limites sont floues et demandent un surcroît de réflexion. Mais il s’agit bien sûr d’une impression purement personnelle.

En fait, il me semble que ces deux exemples pointent sur une même cause fondamentale de la procrastination : on s’y livre quand on se sent noyé. Soit sur le plan émotionnel, soit d’un point de vue cognitif. Cela permet de pointer quelques débuts de solutions. Pour éviter de procrastiner : il faut que les tâches à remplir soient simples, concrètes, gratifiantes.

Comment vaincre (un peu) la procrastination ?

41coLGJUkZLDe fait, il existe pas mal de systèmes pour apprendre à améliorer sa productivité et gérer son temps, mais le plus simple, qui est également conseillé par Barbara Oakley dans son livre, reste la méthode Pomodoro.

« Pomodoro » signifie « tomate » en italien, mais désigne ici un gadget bien connu, un minuteur, souvent en forme de tomate utilisé surtout pour la cuisine, qui permet par exemple de calculer le temps nécessaire pour faire cuire des œufs à la coque. Cette technique a été imaginée par l’entrepreneur Francesco Cirillo pendant les années 80, alors qu’il était encore étudiant.

L’adepte de la méthode Pomodoro va se tenir à des périodes de travail de 25 minutes, mesurées par le minuteur, dont la sonnerie l’avertira de la fin de la session. Pendant ce laps de temps, il ne fera attention à rien d’autre qu’à la tâche en cours. 25 minutes ce n’est pas long ! Une fois les 25 minutes terminées on peut se récompenser, par exemple en allant sur les réseaux sociaux ou en surfant sur le web, activités que l’on s’est interdites pendant la période de travail. Selon le site Lifehacker, il peut y avoir environ 5 mn de repos entre chaque séance de « Pomodoro » et 15-30 mn de pause toutes les quatre sessions environ. Si l’on suit sérieusement la méthode, il faut tenir un journal où un « X » marque chacune des fois où l’on « tenu » le Pomodoro, autrement dit qu’on s’est concentré 25 mn sans interruption.

A première vue, cette méthode apparaît comme un simple outil de gestion du temps. Pourtant elle possède certains bienfaits psychologiques qui attaquent précisément cette sensation de « noyade » émotionnelle et cognitive qui fait le lit de la procrastination.

Le vrai secret de la méthode est à mon avis donné, une fois de plus, par Barbara Oakley : se concentrer sur le processus. « En mettant l’accent sur le processus plutôt que sur le résultat« , écrit-elle, « vous vous permettez de ne plus vous juger (Ai-je bientôt fini ?) et vous pouvez vous relaxer en vous laissant aller au « flow » de votre travail« . Autrement dit, la gratification psychologique vient du respect des temps de concentration, et éventuellement du nombre de Pomodoros effectués dans la journée. Pas de ce qu’on a produit ou appris. Vous avez fait vos 25 mn ? C’est gagné, placez un X.

La méthode Pomodoro permet aussi de prévenir la noyade cognitive. En 25 mn vous n’avez pas le temps de vous lancer dans une grande tâche complexe et mal définie. Même si, comme on l’a dit plus haut, seul le processus compte (et non le résultat), on a quand même tout intérêt de diviser son travail en petites tâches, chacune prenant le temps moyen d’un Pomodoro (même si, là encore, il n’est pas important que la tâche soit terminée à la fin de la session).

La méthode est-elle efficace ? Je n’ai pas trouvé d’études scientifiques précises sur le sujet… Mais elle marche pour moi qui l’utilise fréquemment. Pas systématiquement, et cela ne marche pas tous les jours et dans toutes les circonstances : par exemple dans le cadre de la rédaction d’un papier, elle me semble apporter plus de bénéfices lorsqu’on a réuni ses sources et commencé, sinon à rédiger, au moins à mettre en place la structure de l’article. Elle me parait beaucoup moins efficace lors de la phase préliminaire de recherche de sujets et de sources, probablement parce qu’il s’agit là d’un travail justement plus flou, plus abstrait. Mais il s’agit d’une impression purement personnelle.

Évidemment il existe une multitude d’applis et de sites offrant une version numérique du bon vieux minuteur. Certains, assez sophistiqués (et payants), intègrent une liste des tâches à accomplir, etc. L’article de Lifehacker déjà mentionné présente quelques-uns de ces programmes. De mon côté, j’ai trouvé que le petit programme Countdown Timer sur sourceforge, produit open source gratuit et qui n’impose pas d’applications tierces ou de malwares lors de l’installation est largement suffisant.

Rémi Sussan

Retrouvez le dossier « Apprendre à apprendre » :

À lire aussi sur internetactu.net

4 commentaires

  1. Pas « mâles » masculins, désolée mais ça finit par être agaçant ces reprises d’articles américains et traductions littérales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *