Pourquoi arrête-t-on de faire des films ou des photos ? Technologies, générations, usages et abandons

Nos usages techniques semblent un éternel recommencement.

Je n’ai vu qu’une fois les quelques films 9mm noirs et blancs muets tournés par mon grand-père. Ils montraient une époque inconnue, des gens disparus dans un environnement qui m’était encore familier. Les quelques bobines racontaient un pan de notre histoire familiale sur une vingtaine d’années environ. Des 20 ans de la génération de mes grands-parents au mariage de leurs premiers enfants environ.

L’éternel cycle des usages et des technologies

La génération suivante, comme celle de mes parents, s’est équipée à son tour en devenant adulte. Elle s’équipe d’une autre technologie : le super 8 couleur muet (ceux qui s’équiperont quelques années plus tard auront accès au son). Les films courent des années 70 au milieu des années 80, de ma naissance à mon adolescence. Ils s’arrêtent quand je deviens assez grand pour prendre la caméra à la place de mes parents (et la casser). Ils s’arrêtent quand le format lui-même devient indisponible – les films super 8 disparaissant des magasins, comme avaient disparu les films 9mm. Ils s’arrêtent également lors de cette double conjonction générationnelle : des parents dont les occupations les rendent moins disponibles pour filmer, et des enfants qui deviennent moins disponibles à se laisser filmer.

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Image : photographie d’une projection super 8. Collection particulière.

A la fin des années 80, d’autres générations vont s’équiper des premières caméras VHS. Là encore, on retrouve la même courbe. Une nouvelle technologie semble soutenir l’équipement. On s’en sert pour garder trace de la vie de famille, des enfants qui grandissent… Et puis à leur adolescence le même phénomène se reproduit. Les enfants s’éloignent et cherchent à maîtriser leur image. Les parents semblent moins enclins à enregistrer des événements devenus, par leurs répétitions notamment, moins exceptionnels… Et ce d’autant que la technologie a changé et est devenue obsolète. Le passage d’une génération humaine s’accompagne de celui d’une génération technique. Les nouveaux formats demandent de réinvestir énormément de temps pour se mettre à jour et plus encore pour faire passer les contenus de l’ancien format au nouveau. La plupart des gens abandonnent. Tant qu’il fonctionnera, le matériel restera dans un coin, comme dans un coin de la mémoire, qu’on réinvestira parfois, pour ramener les souvenirs à la mémoire.

Le même cycle se reproduira pour moi quand je m’équiperai avec une caméra DV à la naissance de mes enfants, abandonnée plus rapidement encore avec le déclin plus rapide du format et la défaillance technique de la caméra.

La promesse de simplicité et d’accessibilité… qui ne se réalise jamais

Au final, sur 4 ou 5 générations technologiques, presque un siècle, on constate le même cycle d’usage, qui semble même se raccourcir avec le temps du fait de l’obsolescence technique (mais pas seulement). Une technologie qui soutient l’équipement. Un cycle d’usage chassé par une nouvelle promesse technologique.

On a l’impression d’un éternel recommencement, alors que la promesse technologique demeure constante. Chaque nouvelle technologie d’enregistrement nous promet de mieux conserver nos souvenirs. D’être plus souple, plus malléable… Et pourtant, à chaque fois, les mêmes problèmes reviennent dans lesquels l’obsolescence de la technologie n’est qu’une part de l’explication. On voit bien que dans le domaine des technologies de loisirs, les parcours de vie ont leur part. L’investissement, l’intérêt que l’on porte à l’enregistrement, à la mémorisation de notre vie s’inscrit également dans une phase, un moment de l’existence.

Le constat pourrait être le même si on regardait la question de la photo, de la musique… de toutes les technologies de loisirs qui semblent être coincées dans des cycles générationnels technologiques et d’usages sans cesse recommencés. Si on regarde l’apport des technologies sur presque un siècle d’usages d’images filmées amateurs, on se rend compte que leur promesse de simplicité, d’accessibilité ne s’est jamais réalisée et pourtant, elle n’a jamais cessé de nous être faite et nous n’avons cessé d’y répondre avec la même naïveté.

« Bien sûr que le critère d’explication technique ne suffit pas », m’explique André Gunthert que je décide d’aller voir pour qu’il apporte de la matière à mes interrogations. André Gunthert (@gunthert) est maître de conférences en histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et titulaire de la chaire d’histoire visuelle. Il étudie les usages sociaux des images, anime depuis une dizaine d’années, blogs et revues. Il vient d’ailleurs de publier un passionnant livre proche de ce sujet – L’image partagée – qui revient sur les débats liés au développement des usages de l’image numérique de ces dernières années.

Pour lui, l’abandon que je pointe n’est qu’un symptôme des problèmes liés aux « technologies du loisir » comme il les appelle.

Les enjeux du soutien public aux pratiques culturelles

Les pratiques culturelles ont souvent été identifiées comme des choses sans utilité immédiate, un « loisir », une activité qui n’a pas de fonction autre qu’une activité de temps libre, rappelle-t-il. « Ces abandons répétés semblent effectivement en contradiction avec la promesse des technologies : promesse qui veut qu’on puisse produire seul, comme si leur usage était autosuffisant, comme si les questions de motivation et de justification n’avaient pas même à être posées. Or, les motivations à utiliser une caméra ou n’importe quel objet technique sont avant tout sociales. En leur absence, l’usage de l’outil tombe. » Comme il le souligne dans son livre : « l’acte même du partage est devenu la signature de l’opération culturelle ».

Pour mieux comprendre ce qu’il se passe, on a besoin de mieux comprendre l’intégration sociale de ces outils de loisirs dans notre vie. Et pour ça, l’historien André Gunthert m’invite à prendre encore plus de recul et me ramène au développement de la pratique de la musique au XIXe siècle. Que s’est-il passé à cette époque ? C’est l’époque du développement et de l’organisation des écoles de musique, des conservatoires, des fanfares… La pratique de la musique, outil de socialisation, est institutionnalisée. L’Etat, les collectivités de l’époque, les notables, financent la mise en place d’un vaste réseau décentralisé de locaux, de professeurs, d’activités… pour socialiser une pratique de loisir, dont l’existence semble quasiment être reconnue d’utilité publique par la société tout entière. « Pourtant, on est dans le loisir ! » On est dans une activité dont l’apport économique ou politique est nul de prime abord. « Cela n’a pas empêché la société de travailler à l’intégration sociale d’une forme que son empreinte publique décrivait comme importante. Apprendre la musique, c’était participer à une culture. » A cette époque, la société « institue » une activité de loisir, décide de son importance culturelle.

Cette importance, ce soutien organisé est exceptionnel. Aucune autre activité de loisir ne la rencontrera. Le soutien public à la culture continuera, mais il prendra d’autres formes : notamment par le soutien aux industries culturelles plus qu’aux pratiques.

Le grand storytelling marketing du film et de la photo de famille

Que se passe-t-il à la fin du XIXe et au XXe siècle, avec la pratique photographique ? Et bien quand on regarde le développement de cette pratique entre 1890 et 1970, on constate que son intégration est totalement différente, m’explique avec calme l’historien des images. Ce nouveau loisir peut se comparer à la musique : lui non plus n’a pas d’utilité directe. Pourtant, on ne créera aucun réseau d’écoles publiques comme l’a connu la musique. Naîtront tout de même, un peu partout, des clubs amateurs, d’initiative privée, bénévoles et très localisés. Si les travaux de recherche sur l’apport de ces clubs manquent, on sait tout de même leur importance : ils vont être le réseau de relais des développements techniques de la pratique amateur, ils vont être les moteurs du développement des activités professionnelles…

« Pour pallier l’absence d’infrastructure publique pour soutenir la pratique photographique, les fabricants vont être contraints d’innover. Pour vendre leurs appareils, ils vont construire un discours marketing consistant à donner une utilité, une motivation, à une pratique de loisir. A l’époque, la naissance d’un enfant n’est pas une raison suffisante pour s’acheter un appareil photo », rappelle l’historien. « Kodak a donc commencé à raconter le grand récit de la photo amateur : elle permet d’écrire l’histoire de la famille. Et cela va être le discours marketing de Kodak pendant 80 ans » comme le montre le remarquable article de l’anthropologue Richard Chalfen sur la photo de famille. Kodak a d’ailleurs été l’un des inventeurs du Big Data, digresse André Gunthert avec jubilation en racontant comment, en procédant aux tirages, les ingénieurs de Kodak ont analysé à des fins industrielles les images que les gens prenaient et notamment les images ratées… Dans le but d’améliorer les outils comme les conseils qu’ils prodiguaient pour vendre plus d’appareils. Cela leur a permis de comprendre les situations d’échecs (lumière, arrière-plan…) pour en tirer matière à une pédagogie de la pratique photographique. C’est ainsi développé une pédagogie industrielle et privée, très différente de celle mise en place au siècle précédent pour la pratique de la musique.


Vidéo : dans l’épisode 13 de la saison 1 de Mad Men, Don Draper construit le storytelling du « Caroussel », le projecteur de diapositives de Kodak, fulgurante mise en abîme du storytelling de la marque dont le projet était de raconter l’histoire des gens et de son lien avec l’enregistrement mémoriel familial.

Les pratiques de loisirs s’apprennent désormais sur Youtube

La photographie permet donc d’écrire l’histoire de la famille. « Tout le monde va boire à la source de ce puissant storytelling, et croire ainsi qu’il suffit d’acheter un appareil photo pour faire des photos. Mais ça ne suffit pas ! Il faut un ensemble culturel et d’intégration sociale plus large. »

Si on s’intéresse au discours marketing de l’informatique, la génération technologique suivante, il a lui beaucoup reposé sur la facilité. Le plug & play : on branche et ça marche. « Quand Kodak tentait de pallier à l’absence de réseau institutionnalisé en donnant des outils intellectuels à ses clients, l’informatique, elle, a cru bon pouvoir s’en passer. »

Ce discours, longtemps, n’a bien sûr pas fonctionné. « Si la nécessité professionnelle n’avait pas fait basculer l’informatique de loisir dans un autre champ, peut-être serions-nous encore en panne », s’amuse André Gunthert. En fait, un autre phénomène a joué. « Les forums puis les réseaux sociaux ont récupéré la pédagogie spontanée, collaborative et inconsciente permettant de réinscrire la technologie dans le social, c’est-à-dire dans l’activité collective et les formes culturelles partagées ».

« Les pratiques de loisirs ont été considérablement transformées par les réseaux sociaux. Aujourd’hui, c’est sur Facebook ou Youtube qu’on apprend ces pratiques. On y apprend certes des choses très simples, comme faire des selfies, jouer des accords de guitare, bricoler, se maquiller… »

« Les réseaux sociaux ont apporté une grande dispersion et atomisation des formes culturelles. On n’y voit plus les tendances culturelles d’ensemble, hormis lorsqu’elles redeviennent collectives, de manière très ponctuelle. La fabrique culturelle n’est plus là même qu’au temps du PCF. On n’est plus dans une famille culturelle et une idéologie de la naissance à la mort. Avec Facebook, les mobilisations sont ponctuelles. Les foules instantanées demeurent circonstanciées, contingentes, émotionnelles, à l’image de « Je suis Charlie ». Les appartenances, les dépendances aux cultures longues ne sont plus. On passe d’une mobilisation à l’autre sans qu’elles n’aient plus d’incidences sur sa vie. On a perdu en compréhension du social, en institutions. Les réseaux sociaux sont un palliatif non institutionnel aux structures du social. »

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Image : « Je suis Charlie », place de la République, 11 janvier 2015, par Olivier Ortelpa.

L’investissement dans nos activités de loisirs doit désormais montrer son utilité sociale

Si l’obsolescence technique de nos matériels devient si forte, ce n’est pas tant le fait de l’accélération des générations techniques qui nous pousse à passer d’un format l’autre, « c’est d’abord parce que nos activités de loisirs ne sont pas toujours suffisantes pour être durables », explique André Gunthert en renversant la causalité. « Elles deviennent de plus en plus liées à un événement ponctuel, à un acte de consommation ». On achetait une caméra pour un mariage ou une naissance, comme aujourd’hui on achète un téléphone portable à l’entrée en 6e. « Désormais, c’est l’absence ou non d’intégration sociale qui légitimise ou pas l’activité de loisir. » Et le constat peut s’appliquer à la plupart des loisirs culturels, de la musique à la lecture.

L’important n’est plus de lire un livre, mais de le partager et de trouver la communauté avec laquelle on va le partager. Et c’est encore plus marqué sur le film ou la musique. Les critères techniques et les pratiques n’expliquent pas seuls les pratiques de la vidéo ou de la guitare. Il faut y ajouter la pression sociale et la légitimité culturelle. « La facilité technique n’est qu’un critère, mais il est surtout un argument marketing », assure André Gunthert.

« Or, faire de la vidéo notamment demande un temps d’investissement considérable. Le travail pédagogique de Kodak pour déployer une pratique qui n’avait pas assez d’utilité par elle-même a été un élément essentiel dans le développement de la photo amateure du XXe siècle. Désormais, le flux de nos images est pris en charge par les réseaux sociaux. L’activité de loisir est devenue une activité de flux qui doit montrer son « utilité » sociale. Le temps que l’on passe à perfectionner sa pratique n’a de sens que si on peut la montrer. L’heure est à la performance sociale ! Et l’on sait que beaucoup d’amateurs arrêtent leur pratique quand elle ne rencontre pas le succès ou quand ils ne la montrent pas. »

« L’obsolescence technique que l’on constate n’est qu’une répétition du phénomène à intervalle régulier », estime André Gunthert, qui va de pair avec les pratiques. Or celles-ci prennent du temps. « Filmer, sélectionner les rushs, monter les films tout comme prendre des photos, les améliorer, les sélectionner, les développer, les imprimer, les conserver sont autant d’activités en soi qui demandent un fort investissement et le développement de compétences pratiques, comme d’apprendre à maîtriser des logiciels. » Or, les compétences, elles ne sont pas gérées par les systèmes techniques, qui à chaque nouvelle génération tentent au contraire de les réduire – sans toujours y parvenir très bien d’ailleurs.

Le blocage d’un changement de format : passer du 9mm au super 8, du super 8 à la VHS, de la VHS au DV, du DV à l’enregistrement numérique vidéo direct, demande à la fois un nouvel équipement, de nouvelles compétences et un investissement en temps lourd, et qui est d’autant plus lourd quand il implique la sauvegarde ou la conversion des anciens formats dans les nouveaux.

« Il y a un hiatus entre le discours marketing où tout est facile où l’on peut tout faire et la réalité : se fabriquer une compétence ça prend du temps et ça se renouvelle lentement. Le discours instrumental accentue à tort la facilité de l’outil et minimise son utilité. Or le développement d’une compétence réclame l’inverse. » La naissance, le mariage… ces moments où l’on s’équipe amènent avec eux une injonction d’utilité. Or l’investissement culturel de ces activités, de ce temps de loisir, prend du temps. Un temps qui ne se réduit pas à l’injonction d’utilité ou à la fausse facilité que nous sert le discours marketing lié à ces technologies de loisirs.

« Les activités de loisirs ont des fonctions sociales fortes. Elles ont une réelle utilité dans la vie des gens. Prendre des films ou des photos de sa famille n’est pas accessoire. »

Si les objets techniques nous ont aidés à accomplir une documentation toujours plus intégrale de nos existences, de notre histoire familiale, force est de constater qu’ils ont pour l’instant échoué à nous aider à faire la sélection mémorielle nécessaire. A l’heure où nous n’avons certainement jamais autant conservé de photos et de vidéos, nous demeurons démunis d’outils pour nous aider à en faire le tri. Aujourd’hui comme hier, c’est encore « l’occasion d’utilité » qui nous pousse à le faire. Nous trions nos photos, nous montons nos films pour en faire un album ou un film à l’occasion d’un événement extérieur : anniversaire ou mariage. Notre motivation demeure toujours utilitaire et sociale.

Psychologie de l’abandon

Ce que confirme le psychologue et psychanalyste Yann Leroux (@yannleroux). « Quand on fait des photos ou des films, on se donne rendez-vous avec le futur. On prend des photos pour soi maintenant, mais aussi pour qui l’on sera demain et pour ce que seront les autres demain ». En un sens, prendre une photo est une projection de soi.

« L’instant que l’on capture n’est jamais banal, même quand on prend en photo des banalités. Le moment que l’on capture est finalement un moment trop difficile à penser sur le moment présent. C’est pourquoi on l’enferme dans une boîte. C’est un moratoire. » C’est-à-dire un moment que l’on suspend pour pouvoir en profiter plus tard, pour pouvoir en vivre les émotions plus tard. « Ca fonctionne comme un bon vin. On vendange les premiers pas de nos enfants, la sortie avec le club de foot, la réunion de famille… Et puis on l’ouvre des semaines ou des années plus tard, pour en avoir encore le bouquet. A ce moment-là, on est plus disponible. On n’est plus en prise avec l’événement, on peut se l’approprier plus calmement, revivre ses émotions. »

Alors que le moment de la capture est un moment où l’on se protège derrière un appareil technique, permettant au photographe de réorganiser l’événement, de ne pas y participer pleinement, de préserver ses émotions et pensées par rapport à un moment chargé en émotion, le moment où on le revit permet lui, enfin, de profiter et de partager ses émotions avec un décalage temporel qui permettra – parfois – de les apaiser, ou de les rendre plus gérables.

Mais alors pourquoi arrête-t-on d’enregistrer nos vies ? Pourquoi abandonne-t-on ? « Arrivé à un certain âge, le besoin de traiter les événements sous la forme de moments capturés se fait moins sentir. C’est un peu comme si on avait un stock d’images internes suffisant pour nourrir notre psychisme. Si on veut le dire autrement, avec l’âge, la plasticité de chacun est moins grande : les personnes font moins le travail de s’approprier les choses venant du monde extérieur. »

Pour le psychologue, tout n’est pas que question de motivation et de compétences. « La première moitié de notre vie est liée à des événements qui nous bouleversent. Nous avons besoin de faire un travail de symbolisation intense de ces événements », notamment parce que beaucoup sont nouveaux pour nous et transformateurs, comme le fait de se mettre en couple ou d’avoir des enfants. « Les objets techniques, comme la photo et la vidéo, sont des points d’appui pour intérioriser et transmettre cette vie psychique ». Avec l’âge, cette intériorisation se fait ensuite avec d’autres moyens ou avec une autre intensité. Sans compter que l’adoption de nouveaux objets techniques devient plus difficile avec l’âge. Les dispositifs techniques changent et demandent un investissement psychique considérable pour se mettre à jour. Ce phénomène est lié à la plasticité du psychisme, estime Yann Leroux. Avec l’âge, elle n’est plus suffisante pour prendre en compte la nouveauté. Mais ce n’est pas nécessairement négatif. En s’accrochant aux objets de leurs générations, les plus âgés peuvent ainsi accomplir un important travail de transmission.

De la pratique… à la consommation des activités loisirs

Avant de conclure, il semble primordial de prendre en compte un dernier phénomène, important, estime André Gunthert. Dans ce temps long qu’on a rapidement balayé, il faut remarquer qu’on est passé d’une pratique à une consommation des activités de loisirs. « On va au cinéma plus qu’on en fait ». L’univers des loisirs est bien plus un phénomène de consommation que de pratiques et le devient peut-être bien plus si on compare à la pratique de la musique du XIXe ou de la photo au XXe » – même si désormais tout le monde produit des photos.

Pour prolonger son propos, même si chacun d’entre nous produit certainement bien plus de photos ou de vidéo que la génération précédente, leur consommation elle aussi s’est démultipliée et reste toujours supérieure à leur production. Production et consommation s’étant tout de même considérablement simplifiées par l’apport technologique. Les filtres d’Instagram permettent de rendre n’importe quelle photo ratée acceptable. Et les techniques de montage instantanées d’outils à la Vine promettent de continuer à simplifier l’édition vidéo. Reste que pratiques et consommations culturelles ne sont pas forcément corrélées, comme le soulignait déjà Olivier Donnat du Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture.

Cela dit, rappelle André Gunthert, « la technologie nous a toujours vendu la promesse inverse ». Elle a longtemps survendu la pratique sur la consommation. Elle nous promet toujours que nous allons devenir autonomes. Or, elle oublie toujours « de vendre le social qui va avec ». « La culture ne s’entretient pas toute seule ».

*

Les propos d’André Gunthert et Yann Leroux éclairent considérablement ma question originelle. Notre motivation est ponctuelle, notre besoin de symbolisation s’émousse et l’obsolescence technologique ne fait que les affaiblir plus encore.

Définitivement, la culture ne s’entretient pas toute seule. En déportant notre regard sur le rôle des acteurs privés et publics dans cet écosystème, nous faisons à nouveau d’une question technologique, une question politique, en montrant comment l’investissement des uns ne compense en rien le désinvestissement des autres.

Nos structures de soutien aux activités de loisirs sont-elles au niveau de leur diversité et de leur transformation ? Le réseau de soutien aux pratiques de loisir musical sont encore particulièrement présentes plus d’un siècle après leur développement… pourquoi n’avons pas réussi à développer des formes de soutien aussi pérennes pour d’autres activités de loisirs ?

Hubert Guillaud

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4 commentaires

  1. Bonjour,

    Intéressant, comme toujours. Un complément: il y a très longtemps, j’avais fait un peu de photo professionnelle avec un engin préhistorique (une chambre 4×5 inches avec des plans-films!…), remisé depuis belle lurette au grenier avec l’énorme agrandisseur qui allait avec.

    Or j’ai découvert par hasard qu’il existait encore un marché de niche pour ce genre de photo, avec des passionnés. En creusant un peu, j’ai remarqué que ce n’étaient pas des nostalgiques, mais que leurs motivations principales étaient la qualité exceptionnelle de l’image grand format – notamment pour le portrait – et surtout la pérennité, car l’argentique noir et blanc est à peu près indestructible. Plus fort encore: j’ai découvert que certains objectifs pour grand format, considérés comme des perfections, sont encore fabriqués aujourd’hui par des opticiens allemands alors qu’ils avaient été calculés (à la règle à calcul, on imagine…) dans les années 50!!!

    Comme quoi le temps long existe encore un peu. C’est au fond une nouvelle sympathique à l’heure de l’obsolescence programmée généralisée…

  2. Vidéo : dans l’épisode 13 de la saison 1 de Mad Men, Don Draper construit le storytelling du “Caroussel”, le projecteur de diapositives de Kodak, fulgurante mise en abîme du storytelling de la marque dont le projet était de raconter l’histoire des gens et de son lien avec l’enregistrement mémoriel familial.

    Je prend souventaa cette exemple le carroussel de Hans Gugelot, de l’ecole d’ulm comme le point de deces du design au profit de la pub et le marketing

  3. J’ai toujours plein de bobines Kodak 8 mm (certaines dans leurs enveloppes avec le sigle rouge, venant de Sevran), jamais transférées sur DVD, de films que j’ai réalisés depuis l’adolescence.

    J’espère qu’elles tiennent le coup (car mon projecteur ne marche plus), et je conserve aussi des cassettes VHS puis des mini-cassettes) : naissance puis… « agrandissement » des enfants !

    C’est toute une mémoire (je ne parle pas des photos argentiques) qui dort ici et là che moi : la Belle au Bois dormant s’appelle sans doute technique !

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