Vers des plateformes réellement coopératives

Par le 25/11/15 | 31 commentaires | 6,695 lectures | Impression

Les professeurs Nathan Schneider (@nathanairplaine) et Trebor Scholz (@trebors, le père du concept de Digital Labor) publient sur The Next System Project (@thenextsystem) un intéressant manifeste.

L’économie solidaire nécessite un internet de la solidarité

La plupart des technologies inventées (radio, télévision, internet, blockchain…) prônent dans leurs premières versions un idéal de liberté et de démocratie, de décentralisation. Mais récupérées par “l’ordre social en place” (entreprises, gouvernements et surtout investisseurs…) elles tendent à devenir des monopoles centralisés bien loin de leurs idéaux originels. Malgré tous les discours sur le partage et la démocratisation, l’industrie de la technologie est devenue accro à un modèle d’investissement à la recherche de retour sur investissements massifs et à court terme. Les utilisateurs ordinaires pensent que les plateformes qu’ils utilisent tous les jours leur sont destinées, qu’elles sont libres, alors même que les renseignements personnels qu’ils y partagent sont vendus pour payer les investisseurs.

continentalcoop

A l’inverse, l’économie sociale et solidaire, elle, est créative et énergique. Or, trop souvent elle n’hésite pas à utiliser les outils de l’internet, comme s’ils étaient inévitables, sans voir la contradiction qu’il y a à utiliser Google Drive, Facebook ou Square… autant d’outils qui ne partagent pas les mêmes objectifs que ceux de l’économie sociale et solidaire. Pour les deux chercheurs, “l’économie solidaire mérite un internet de la solidarité”.

De l’esprit du partage… au partage réel

C’est l’enjeu de la conférence Platform cooperativism qu’ils viennent d’organiser (voir les vidéos des sessions) : répondre aux défis économiques de l’économie du partage, à savoir l’inégalité et l’insécurité que ces plateformes organisent en questionnant la façon dont elles sont administrées et possédées. “Nous ne sommes pas les seuls à vouloir un internet dont les gens partagent la propriété collective et pas seulement des mèmes de chats mignons, où les gens peuvent cocréer des liens de solidarité et pas seulement accepter les modalités des services en ligne”.

Si l’internet a répandu l’esprit du partage, il l’a pour l’instant trop peu étendu au partage de la propriété réelle des plateformes, estiment les chercheurs. L’enjeu n’est pas de croire que la technologie peut, à elle seule, démocratiser la société, mais de rassembler le mouvement coopératif et la culture technique pour qu’ils trouvent ensemble leurs points communs et leurs modalités d’action. Alors que les plateformes monopolistiques ont utilisé les zones grises de l’internet pour contourner le droit du travail, les plateformes de coopération réelles devraient, elles, permettre d’inventer l’avenir du travail selon leurs propres conditions. “Les entreprises coopératives exigent un autre type d’écosystème que celui qui alimente les monopoles d’aujourd’hui.”

Dans leur manifeste comme dans une tribune sur FastCoExist, les deux chercheurs évoquent plusieurs projets de plateformes réellement coopératives à l’image de Loconomics, une alternative à TaskRabbit, la plateforme d’emploi à la demande, sous forme de coopérative détenue par ceux qui y proposent leurs services ; Stocksy, une banque photographique gérée par des photographes ; Resonate, une coopérative de musique en streaming administrée par des musiciens ; Members Media, une coopérative de producteurs de films… Et des applications basées sur la blockchain comme Consensys, Backfeed ou Swarm. On pourrait encore évoquer l’Allemand Fairmondo, une place de marché et d’échange de produits qui appartient à ses utilisateurs, à l’image d’un eBay coopératif. Ou encore TimesFree un système de partage de temps permettant à des familles de s’échanger des temps de babysitting.

L’idéologie de domination des licornes étoiles de la mort

Sur Shareable, Neal Gorenflo revient sur la proposition de Scholz et Schneider. Pour lui, les entreprises comme Uber ou Airbnb, par leur idéologie de domination sont semblables à l’Etoile de la mort de la Guerre des étoiles : elles exploitent l’insécurité économique et le vide politique actuel de réponses autour des transformations qu’elles imposent. Leur modèle d’affaires repose sur le précariat (voir notre dossier : “Qu’est-ce que l’économie du partage partage ?”). Elles se drapent dans le manteau du progrès, du libre marché et du bien commun pour asseoir leur domination. Comme le dit l’investisseur libéral Peter Thiel pour encourager les entrepreneurs à établir des monopoles (des étoiles de la mort ou des licornes selon le vocabulaire qu’on utilise) : “la concurrence est pour les perdants”.

Star-Wars-Unicorns

Après avoir souligné l’intense lobbying que réalisent les étoiles de la mort pour asseoir leur pouvoir économique et politique, Gorenflo estime que les plateformes coopératives défendues par Scholz et Schneider lui apparaissent comme le seul espoir pour dépasser le développement de ces nouveaux monopoles. Certes, les défis à lever sont nombreux, comme nous le pointions dans les résultats du groupe de travail de la Fing, Sharevolution, et mettre en place ces nouvelles formes d’organisation prendra certainement beaucoup de temps, mais Scholz et Schneider espèrent pouvoir réussir à canaliser un mouvement, où les pilotes – plus que les investisseurs – exercent le pouvoir par la possession et le contrôle de leurs moyens de production.

Pour Gorenflo, leur développement nécessite néanmoins d’améliorer l’incubation des modèles coopératifs, d’améliorer les services comme le niveau de coopération (notamment au niveau de la gouvernance de ces structures), de créer un écosystème qui distribue la richesse plutôt que de la retenir et enfin de construire un mouvement de masse. Pas si simple, bien sûr. Mais, comme il en fait la remarque en conclusion : pour vaincre les étoiles de la mort, nous devons utiliser la force, pas une énergie mystique qui viendrait d’on ne sait où, mais celle qui est en nous.

Coopératives ou services publics 2.0 ?

Sur le blog du Centre du MIT pour les médias civiques, Nathan Matias (@natematias), est revenu en plusieurs billets sur la conférence elle-même.

En évoquant la conférence introductive de Trebor Scholz, celui-ci a rappelé que l’économie du partage n’est rien d’autre qu’un système de travail à la demande, où les plateformes sont avant tout des monopoles de la logistique qui restructurent le travail organisé comme les infrastructures mises en place pour le réguler en déplaçant les risques (chômage, santé, vieillesse…) sur les travailleurs eux-mêmes. Pour Scholz, cette économie à la demande n’est pas une part mineure de l’économie américaine. Un travailleur américain sur trois est un entrepreneur indépendant rappelant quand ils sont sans emploi, ils ne sont que des travailleurs sans droits. Pour Scholz, les entreprises qui profitent de cet état de fait ne célèbrent ni l’innovation ni l’efficacité : elles favorisent l’érosion des droits, esquivent les régulations, contournent les lois du travail. Pour le chercheur, les universitaires qui travaillent sur ces questions doivent dépasser les constats pour imaginer des alternatives. Ce qui nécessite de réinventer la propriété, la gouvernance démocratique et la solidarité pour que chacun puisse récolter les fruits de son travail.

plateformcooperativism

Le “coopérativisme des plateformes” consiste à utiliser le modèle de la plateforme sous une forme bien plus coopérative qu’elle ne l’est. L’enjeu va jusqu’à imaginer développer des services publics participatifs, comme ceux initiés par la ville de Séoul pour construire ses propres services de partage. Il évoque également les plateformes mises en place par des associations de taxis dans le New Jersey ou en Californie, comme d’autres formes de réponses d’initiatives privées. Il évoque également le besoin d’écosystèmes pour le développement de coopératives à l’image du WorkersLab qui organise le développement de coopératives aux Etats-Unis ou l’espagnol Mondragon qui fonctionne comme une banque d’investissement pour les projets coopératifs.

Comment favoriser l’essor des coopératives ?

Le développement de cet écosystème nécessite donc du financement et de l’investissement. Des développements logiciels open source et coopératifs, comme l’explique très bien Felix Weth de Fairmondo, racontant la difficulté à développer leur site web pour qu’il ait les mêmes fonctionnalités que les sites web des meilleurs commerçants en ligne. De systèmes pour bâtir la gouvernance et le consensus entre participants à l’image de Loomio et Intertwinkles. De protocoles favorisant la décentralisation, comme la chaîne de bloc. Enfin, il a besoin de licences adaptées à son développement, à l’image des licences à réciprocité, visant à établir un mécanisme de réversion comme l’explique très bien le juriste Lionel Maurel à la suite de Michel Bauwens. “Les plateformes coopératives ne sont pas une solution miracle pour la société”, conclut Trebor Schulz. “Mais elles sont un véhicule pour que les personnes qui ont des vues similaires puissent organiser et lutter pour les droits fondamentaux des travailleurs”.

Pour Janelle Orsi (@janelleorsi), directrice du Centre pour l’économie durable, les plateformes comme Uber ne possèdent pas réellement grand-chose d’autre que notre attention. Les “reprendre” pourrait être plus facile qu’on le pense. Les démocratiser permettrait de dégrouper la relation de pouvoir entre le travailleur et ses supérieurs. Mais le principal défi consiste à convaincre les gens que les coopératives sont possibles et bénéfiques pour tous et qu’elles ne se résument pas à la dilution de la décision comme on l’entend trop souvent, mais de donner une voix à tous pour rééquilibrer les pratiques (voir par exemple ce qu’expliquait Carrie Gleason du Centre pour la démocratie populaire sur les logiciels de planification d’horaires de travail des employés).

Vers des plateformes responsables pour organiser le bien commun

Pour Frank Pasquale (@frankpasquale), l’auteur de Black Box Society, rapporte Nathan Matias dans un autre billet (qui s’appuie sur les derniers travaux de Tom Slee (@whimsley) contre l’économie du partage), les plateformes ont tendance à se positionner seulement comme des plateformes, déclinant toute responsabilité et tout contrôle sur le fonctionnement de ce qu’elles administrent (notamment en matière de discrimination, comme nous le soulignions il y a peu). Les coopératives, elles, pourraient se développer en assumant ces responsabilités.

Pour Yochai Benkler, “les coopératives sont similaires à l’idéologie du logiciel libre” : elles consistent à construire et posséder leurs moyens de production, c’est-à-dire à changer le pouvoir en changeant les structures de propriété. Mais elles ne sont pas magiques et ne réussiront peut-être pas dans tous les domaines. Uber ne sait pas comment générer un revenu constant à ses auto-entrepreneurs. Les coopératives de consommateurs reposent sur des gens avec des niveaux d’engagements très différents. Plutôt que de développer des applications en concurrence les unes des autres, il semble plus important de réfléchir à un écosystème pour créer des coopératives sous forme de bien commun ouvert, estime le chercheur.

Demain, le syndicalisme coopératif

L’une des sessions de la conférence sur les plateformes coopératives était consacrée aux nouvelles formes de syndicalisme, rapporte Nathan Matias. Walmart, la chaîne de grands magasins américaine, compte 1,2 million de salariés aux Etats-Unis répartis en plus de 4000 magasins. En 2010, Daniel Schlademan, a lancé Our Walmart pour rassembler les employés du géant américain. En utilisant la force des réseaux sociaux (et en s’appuyant sur les 400 000 utilisateurs de Facebook déclarant Walmart comme employeur), Our Walmart a mobilisé des milliers d’employés dans de vastes mouvements de protestation demandant une revalorisation des salaires et est parvenu à ce que Wallmart augmente le salaire horaire minimum de ses employés de 7,5 dollars à 9 dollars. Plus récemment, les employées enceintes de Wallmart ont lancé un mouvement appelé “Respectez le bidon” pour changer les règlementations concernant les femmes enceintes chez Wallmart. Alors que les médecins peuvent demander à leurs patientes de faire attention à elles, la politique de l’entreprise était jusqu’à présent plutôt de pousser les femmes enceintes à prendre un congé sans solde, au risque de perdre leur emploi. La pression sociale exercée par la mobilisation a conduit l’entreprise à enfin reconnaître l’aménagement de conditions de travail spécifiques pour les femmes ayant des grossesses avec des risques de complications médicales. Pour Daniel Schlademan, via les réseaux sociaux, les travailleurs apprennent de nouvelles formes de coordination qui interrogent les syndicats traditionnels à la fois dans l’effet mobilisateur tout en destructurant la capacité de contrôle des structures très organisées qu’étaient les syndicats jusqu’alors.

Michelle Miller de Coworker.org présente cette infrastructure destinée à la coordination des travailleurs d’une même entité, leur permettant d’organiser des campagnes en ligne et d’organiser le réseau d’information de leurs collègues. Mis en place il y a 3 ans, il a permis à des employés d’American Airlines ou de la Wells Fargo de s’organiser. 15 000 employés de Starbucks ont réussi ainsi à se coordonner pour que leur entreprise revoie sa politique consistant à demander à ses employés de cacher leurs tatouages.

Nous avons besoin d’une “entraide mutuelle responsable”

Kristy Milland travaille pour le Mechanical Turk d’Amazon. Elle a fondé la communauté de ses utilisateurs, la Turker Nation, notamment via la plateforme WeAreDynamo, qui permet à tout utilisateur de la plateforme d’Amazon de dire et parler de ses griefs vis-à-vis des microtâches qui lui sont assignées (voir “le prolétariat du web accède à la conscience de classe”). Comme l’expliquait Nathan Matias dans The Atlantic en juin dernier, l’auto-organisation des “turcs” d’Amazon, notamment via le Turkopticon, créé par des chercheurs, était la seule solution pour noter les employeurs et les tâches proposées et répondre aux conditions de travail précaires établies par Amazon. Un moyen pour que la technologie rende des comptes. L’entraide mutuelle responsable est une réponse aux problèmes sociaux auxquels les gens sont confrontés en ligne, estime Nathan Matias, à l’image de Block Together ou du Block Bot pour aider les victimes de harcèlement sur Twitter à bloquer leurs harceleurs ou encore de Snuggle, un robot qui aide les Wikipédiens à distinguer les nouveaux éditeurs coopératifs des vandales pour rendre l’encyclopédie plus ouverte aux nouveaux arrivants. “Si le code est la loi en ligne et les concepteurs de plateformes ses législateurs, qui identifie les problèmes et définit les objectifs de ces lois ?”

Pour répondre à la montée des inégalités, il va y avoir besoin d’une diversité de stratégies, comme le montrent bien ces initiatives, conclut Yochai Benkler. Reste que l’enjeu n’est pas de contourner les Etats, mais à nous engager avec lui pour changer les institutions. Pas si simple. Comme le souligne encore Nathan Matias : l’entraide mutuelle responsable imaginée par ceux qui ont conçu le Turkopticon, il y a déjà 7 ans, n’a eu aucun impact sur la plateforme développée par Amazon. La surveillance citoyenne est efficace lorsqu’elle parvient à convaincre les puissants de la prendre au sérieux. Et pour cela, développer des plateformes, même “réellement coopératives”, ne suffit pas.

Hubert Guillaud

Pour information, Trebor Scholz de passage par Paris, animera l’une des session du séminaire du sociologue Antonio Casilli, le 7 décembre à Telécom ParisTech, dans le 13e à Paris. Inscriptions.

Rétroliens

  1. Vers des plateformes réellement coopératives « InternetActu.net | Raimanet
  2. Vers des plateformes réellement coop&eac...
  3. Vers des plateformes réellement coop&eac...
  4. Vers des plateformes réellement coop&eac...
  5. Vers des plateformes RÉELLEMENT coop&eac...
  6. Revue des sciences décembre 2015 | Jean Zin
  7. Novembre 2015
  8. Revue de presse : L’idéologie de domination des étoiles de la mort | Lyonel Kaufmann blogue…
  9. Demain, le syndicalisme coopératif
  10. Vers des plateformes réellement coop&eac...
  11. Place du numérique, Prospective | Pearltrees
  12. Vers des plateformes réellement coopératives | Master Recherche Infocom
  13. Faut-il interdire Uber ? - Avant PosteAvant Poste
  14. Netarchy and collaborative economy | Pearltrees
  15. Transformation (marché) | Pearltrees
  16. MétaNote N°23 – L’avenir du soutien public à l’innovation
  17. Vers des plateformes réellement coop&eac...
  18. Artishoc » La responsabilité culturelle de nos choix technologiques, vers les plateformes coopératives.

13 commentaires

  1. par tcrouzet

    Les histoires de paternité m’énerve toujours un peu… Sur le digital Labord, Karl Dubost a tout dit dès 2006 : http://www.la-grange.net/2006/03/29.html#web20

    Je m’en souviens parce que j’ai réagi avec plusieurs articles à l’époque.

  2. Oui, j’en avais également parlé à l’époque – http://www.internetactu.net/2006/05/11/la-nouvelle-sagesse-du-web-ou-lesclavage-20/ . La paternité des concepts est souvent bien relative, tant la contamination intellectuelle est le principe même de leur mise à jour : http://www.internetactu.net/2010/10/13/les-mecanismes-de-la-creativite On peut donc dire que la critique du web 2.0 est une longue histoire ;)

  3. par tcrouzet

    Je sais bien que tu en avais parlé… J’ai ajouté une note sur le sujet dans mon journal de novembre… Les gens qui s’opposent au digital labor pratique un “reputation labor” :)

    On doit pas tomber dans leur piège. Tout a été dit sur le digital labor avant Scholz et même Casilli… le seul truc intéressant est de savoir comment on en sort.

    Je vais inviter Antonio à boire un verre ;-)

  4. par Paul

    économie collaborative et démocratie collaborative.
    https://www.parlement-et-citoyens.fr/project/economie-collaborative-quels-enjeux-pour-notre-modele-de-societe/presentation/presentation-et-suivi-5

    55 participants.
    ça intérésse du monde :)

    Bon, il reste encore 5 jours pour donner son avis

  5. Shareable.net revient également sur l’événement. Pour Scholz, les plateformes collaboratives embrassent la technologie pour remplacer le modèle de propriété. A l’heure où les travailleurs numériques sont invisibles, nichés entre les algorithmes, les deux auteurs en ont appelé à des “algorithmes pour les 99%”. Pour Nathan Schneider, le terme de démocratisation que l’on entend tout le temps quand on parle de révolution numérique est un détournement pour désigner l’élargissement de l’accès à quelque chose plutôt que leur appropriation.

  6. @tcrouzet “Tout a été dit sur le digital labor …”
    Ce n’est pas parce qu’on dit les choses qu’elles sont entendues ;-)
    La pédagogie c’est l’art de répéter. Beaucoup de choses ont déjà été dites par les philosophes grecs … et sont régulièrement recyclées à la sauce du moment pour être audibles et recevables à leur époque.

    @Hubert Guillaud “le terme de démocratisation … est un détournement pour désigner l’élargissement de l’accès … plutôt que leur appropriation.”
    Bien d’accord. C’est toute la différence qu’il y a entre deux slogans différents “Internet pour tous” ou “Internet pour chacun”. Pour ne pas avoir su insister davantage sur la différence, les espaces publics numérique se sont largement fait instrumentaliser par les vendeurs de technologie …

  7. Je suis allé écouter ce soir Trebor Scholz invité à Telecom ParisTech au séminaire d’Antonio Casilli. Si son intervention était intéressante, l’article que j’en livrais me semble plus complet que ce que j’ai retenu de son intervention. Je me permettrai donc juste de faire un rapide compte rendu de ses propos. #EcnEHESS.

    A l’entendre, Trebor Schulz n’est pas l’idéologue que l’on peut imaginer quand on lit ses textes. C’est quelqu’un de plutôt mesuré, qui questionne plus qu’il n’affirme. Pour lui, ce que le mouvement des plateformes coopératives cristallise, c’est un espoir, une possibilité de changer le modèle économique de l’internet en permettant de bâtir des alternatives, des solutions qu’il espère réalistes. Il rappelle que l’économie du partage dispose d’un considérable capital de sympathie, notamment auprès des plus jeunes, comme c’est le cas de ses étudiants. Il nous a fallu du temps pour comprendre que l’économie du partage tenait plus de l’économie à la demande, d’un capitalisme de plateforme, concède-t-il. Mais indubitablement, il est désormais assez clair que les sociétés qui structurent ce secteur financiarisent ce qui relevait auparavant du social. “Ce sont des entreprises de la logistique qui nous revendent nos voitures, nos appartements, nos émotions, notre temps…” Elles incarnent le courtermisme de la Silicon Valley, mais leur action est à comprendre et à mesurer à long terme. Car l’enjeu est bien de comprendre ce que Uber ou Airbnb font à long terme… Comment elles transforment la nature même du travail.

    Pour lui, à la suite du théoricien des nouveaux médias, McKenzie Wark, il est nécessaire de se demander de quoi relève cette économie à la demande, si elle tient encore du capitalisme ou de quelque chose de pire, explique-t-il en égrainant dans sa présentation des images de lieux détruits par des bulldozers. L’économie à la demande est une tonte de la foule (crowdfleecing) plutôt qu’un approvisionnement par la foule (crodwsourcing). Celui qui travaille pour Uber relève-t-il vraiment de l’entrepreneuriat quand il ne maîtrise de moins en moins ce qui relève de ses conditions de travail ? “Pourquoi parle-t-on d’innovation pour désigner quelque chose qui détruit l’emploi et le travail ?” Pour ce qui nous entraîne loin des formes de solidarités que nous avons bâtis.

    Pour Scholz, Uber ne se bat pas tant contre la rente de l’industrie des taxis que contre le système de transport public. Pour lui, elle est sans contestation possible une forme de dérégulation. Le fort turn-over des “employés” de ces systèmes montre combien c’est une forme économique insoutenable.

    Pour Scholz, les gens cherchent des réponses pour résoudre la crise du capitalisme. C’est peut-être ce qui explique le succès de sa proposition. Comment échapper à Facebook ? A Google ? Comment construire des alternatives ? Pour lui, “les plateformes coopératives consistent à cloner des technologies comme Uber ou Airbnb en les faisant fonctionner sous des formes plus coopératives et démocratiques. Elles proposent un changement structurel et une solidarité politique pour changer le jeu politique”, explique-t-il avant d’égrainer de nombreux exemples de plateformes dès à présent fonctionnelles, même si parfois marginales.

    Pour lui, “les plateformes coopératives ne posent pas une question technologique, mais portent un enjeu de changement idéologique”. La coopération est un état d’esprit qui consiste à prendre des décisions ensemble, à prendre des décisions d’une manière plus démocratique explique-t-il. L’enjeu est de créer de la protection, de la relation, de la transparence, de l’appropriation plutôt que leur contraire, comme le proposent pour l’instant les plateformes de cette économie à la demande. L’enjeu est de construire une vision plus collective et décente de ce que l’internet peut apporter, explique-t-il en interrogeant la manière dont on peut améliorer l’évaluation des conducteurs d’Uber (que nous avions évoqué ici). L’enjeu est de bâtir une contrepartie éthique à cette économie de l’exploitation…

    Pourtant, Scholz tient à être clair. Pour lui, l’enjeu n’est pas de créer un système pour tuer Uber. Il n’en a ni les moyens ni l’ambition. L’enjeu n’est pas de tuer l’économie du partage, mais de créer des alternatives… L’avenir du travail ne doit ni ne peut être déterminé par la Silicon Valley. Il doit l’être par la démocratie, concluait-il.

    Une intéressante remarque d’une personne du public a souligné que les plateformes coopératives pouvaient aussi faire penser à la structure économique des pires firmes de consulting, qui offrent des parts de leurs sociétés à leurs associés pour mieux les impliquer et les exploiter. Est-ce à dire que la coopération pourrait être vue comme une forme d’achèvement du modèle capitaliste plutôt que son détournement ? Scholz souligne qu’il n’a pas de réponse à cette remarque. Que son propos vise surtout à répondre à des gens désespérés, qui constatent que le capitalisme ne leur est pas favorable et que l’enjeu de la coopération consiste avant tout à nous inciter à faire les choses ensemble plutôt que de manière individuelle.

    Ce ne sont pas des gens pauvres qui échangent leurs appartements sur Airbnb, rappelle-t-il en faisant référence au livre et aux études de Tom Slee contre l’économie du partage. Dans l’économie à la demande, “personne ne développe d’applications pour les gens pauvres”. Pour lui, celle-ci doit s’analyser dans un rapport de classe.

    Interrogé pour savoir quelle relation existe entre les formes nouvelles de la coopération et les formes plus anciennes qu’on en connaît et pourquoi le mouvement coopératif marcherait plus aujourd’hui qu’hier, Trebor Scholz livre là encore une réponse modeste et pragmatique. Aujourd’hui, le capitalisme se bat contre les gens. Le mouvement coopératif propose une réponse. Il développe de l’enthousiasme et de l’énergie chez ceux qui le rencontrent. Il est plus résilient aux crises que le modèle extractif. Mais il est certainement plus difficile à imposer ou à développer que les solutions plus simples comme celles que propose le modèle capitaliste et il n’est pas certain qu’il parvienne à s’imposer ou qu’il aboutisse à quelque chose.

    Pour une autre auditrice, l’enjeu n’est-il pas d’apprendre à penser en-dehors du capitalisme ? Mais comment le faire quand les plateformes coopératives se réfèrent sans cesse à des entreprises capitalistes ? L’enjeu est-il de cloner la Silicon Valley ou d’inventer autre-chose ? N’a-t-on pas tant besoin d’un autre Uber que de réponses nouvelles ? Il est difficile de trouver des réponses différentes, de concevoir différemment, avec d’autres standards… Mais c’est pourtant bien l’enjeu. Faire éclore d’autres approches, reposant sur d’autres valeurs. C’est en tout cas la voie, modeste, difficile, escarpée, que nous propose de parcourir Trebor Scholz. Son storytelling est pour l’instant bien moins puissant, bien plus pragmatique, que celui construit par les entreprises de l’économie du partage. Ses réponses encore bien incertaines. Mais en reposant la question de la mise en capacité des gens, elle entrouvre en tout cas une porte bien plus stimulante que les réponses instrumentale des acteurs de la Valley.

  8. par Paul
  9. A compléter par l’excellente interview de Trebor Scholz que vient de livrer Rue89 pour nous aider à mieux comprendre le libertarianisme des licornes : http://rue89.nouvelobs.com/2015/12/08/si-les-chauffeurs-uber-clonaient-systeme-reprendre-liberte-262391

  10. Dans une tribune pour les Echos, Marc-David Choukroun, cofondateur et PDG de La Ruche qui dit Oui !, explique que la forme coopérative, pour l’instant, n’est pas adaptée aux startups de l’économie collaborative. Et d’en appeler à construire un coopérativisme compatible avec l’économie numérique, comme nous le soulignions également dans les conclusions du groupe de travail Sharevolution de la Fing en insistant sur l’enjeu du financement et de la gouvernance et sur le raffermissement des liens entre économie sociale et solidaire et consommation collaborative.

  11. Excellent revue et analyse,

    Mais il me semble que vous avez oublier un important travail preparatoire, c.a.d. le rapport sur le cooperativisme ouvert,

    cfr ce lien pour intro,

    http://bollier.org/blog/promise-%E2%80%9Copen-co-operativism%E2%80%9D

    Michel

  12. Trebor Sholz publie un livre sur le sujet des plateformes collaboratives qui est disponible gratuitement au téléchargement.

  13. Sur Medium, Julien Cantoni revient sur les attributs nécessaires au développement du coopérativisme des plateformes… à savoir, notamment, le partage équitable de la valeur et la question du financement. Mais ces plateformes doivent aussi favoriser de nouvelles approches des données, au tour du self data et du common data, c’est-à-dire la restitution des données aux utilisateurs et l’utilisation partenariale des données avec des logiques de réciprocité.