Economie du futur : êtes-vous techno-optimiste ou techno-sceptique ?

« Qu’est-ce qui a le plus changé le cours de l’histoire ? » interroge Andrew McAfee (@amcafee) sur la scène de USI. La religion ? Les guerres ? Les épidémies ? Les sciences ? L’art ?… Difficile de le savoir si on n’interroge pas les données, estime le cofondateur de l’initiative du MIT sur l’économie numérique, l’auteur, avec Erik Brynjolfsson, du Deuxième âge de la machine. Or, quand on regarde les données, ce qui a radicalement transformé le développement social, ce qui a changé le cours de l’histoire humaine, c’est le moteur, la machine à vapeur.

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Image : la courbe du développement social et de la population qui montre l’impact de l’introduction de la machine à vapeur, utilisée par Andrew McAfee pour asseoir sa démonstration.

« Nous sommes les bénéficiaires du 1er âge de la machine, celle qui nous a permis de tirer parti d’une nouvelle puissance physique décuplant notre puissance musculaire ». La révolution industrielle a eu des conséquences visibles en matière de développement, d’éducation, de démographie, de durée et de qualité de vie… Elle a aussi participé comme jamais à la destruction de la planète et de ses ressources, nous conduisant à les épuiser de manière irréversible. Les premiers avertissements sur ces conséquences négatives ont commencé dès les années 60 et 70 avec des livres comme La bombe P. (P pour population) de Paul R. Ehrlich, le rapport Meadows sur Les limites à la croissance ou encore Famine 1975 ! de William et Paul Paddock… Reste que ces prévisions alarmistes ne se sont pas réalisées, estime McAfee. Partout la population a augmenté, les revenus se sont améliorés, la famine a plutôt reculé, l’Asie et l’Afrique ont sont moins pauvres qu’elles ne l’étaient avant. Que s’est-il passé pour qu’on ait réussi à déjouer ces avertissements alarmistes ?

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Image : Andrew McAfee sur la scène d’USI 2016.

Pour Andrew McAfee, si tout cela ne s’est pas réalisé, c’est parce que nous avons innové. Notre intelligence nous a permis de nous sortir de situations compliquées, explique-t-il en prenant pour exemple l’invention de l’essence pour répondre à la pénurie d’huile de baleine… Outre l’innovation continue, ce qui nous a le plus aidés ces dernières années, ce qui nous a apporté le plus de puissance, reste incontestablement l’informatisation. L’informatique est désormais partout. C’est elle qui nous aide à optimiser toutes les ressources, comme on le voit dans la révolution de l’agriculture de précision ou dans celle de l’architecture, explique-t-il en évoquant le projet d’un gratte-ciel en construction à Shanghaï entièrement esquissé par les calculs d’ordinateurs. L’informatisation génère de plus en plus d’efficacité. Le troisième facteur qui explique que les prévisions pessimistes ne se sont pas réalisées, c’est la dématérialisation.

Pour McAfee, nous sommes entrés dans une période historique étrange, celle de la dématérialisation. Depuis les années 2000, aux Etats-Unis, estime McAfee, l’utilisation des minéraux et produits de base (aluminium, potasse, cuivre, fer, plomb, phosphate) a diminué, explique-t-il en s’appuyant sur les travaux de Jesse Ausubel pour le Breakthrough Institute, un think tank « écomoderniste ».

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Image : un graphique issu des travaux de Jesse Ausubel, proche de ceux montrés par McAfee, qui montre la baisse depuis les années 90/2000 de l’utilisation des produits de base aux Etats-Unis, comme le plastique, le papier, le bois, le phosphate, la potasse, le plomb, l’aluminium, l’acier, le cuivre…

Pour McAfee, la consommation brute de ce qui constitue la base de l’économie est en baisse aux Etats-Unis. Et ce, malgré que les Etats-Unis adorent consommer des objets, alors que les Etats-Unis sont plus riches que jamais, alors que le pays a plus d’argent et de population. « Notre utilisation des ressources commence à baisser », s’enthousiasme l’économiste – sans poser la question pour savoir si cette diminution est liée à la globalisation, si cette diminution est liée au fait que la production s’est déportée dans d’autres pays que les Etats-Unis. Cette dématérialisation n’est pas nouvelle. Le chercheur Chris Goodall estime que le « Peak Stuff » (.pdf), le pic de consommation des objets serait derrière nous. Si la thèse est débattue (et ce d’autant qu’elle ne résout pas vraiment la question de l’épuisement des ressources), McAfee la tient pour acquise. « Nous ne sommes qu’au début du processus de dématérialisation. Nous allons être surpris par la technologie », assure-t-il. Et l’évangéliste de prendre l’exemple du jeu de Go. En 2014, le philosophe Alan Levinovitz estimait que le jour où un ordinateur battrait un humain au Go était encore loin (et notre collègue Rémi Sussan pointait encore l’année dernière les limites de l’IA a relever le défi). Le jeu de Go semblait devoir résister à toute forme de programmation. Et puis, en janvier 2016, la première victoire est arrivée. Et puis en mars 2016, l’ordinateur a joué et gagné 4 fois sur 5 contre Lee Sedol, considéré comme l’un des meilleurs joueurs de Go. Pour McAfee, le progrès a été étonnamment rapide. Même les gens qui construisent des systèmes d’apprentissages comme ceux qui équipent les voitures autonomes ou les drones ont été surpris. Et Andrew McAfee de délivrer un message de confiance. Nous allons être capables de progresser sur les défis les plus compliqués qui nous attendent. Nous avons les meilleurs outils qu’on ait jamais eus pour limiter le réchauffement de la planète. Nous allons adresser celui de la répartition des richesses. La croissance des salaires a longtemps été liée à celle de la productivité, jusqu’à ce qu’apparaisse un décrochage entre les années 70 et 2000. Les salaires sont un autre aspect de la dématérialisation, estime McAfee. L’ère de la dématérialisation ne fait que commencer et ne fera que s’accélérer. Comme il le soulignait en conclusion de son livre, l’enjeu à venir est notamment un enjeu d’éducation pour que l’on parvienne à faire la course avec les machines plutôt que contre elles. McAfee veut rester optimiste. Pas sûr que les images de retour des baleines (anecdotiques) ou que celles du reboisement de la Swift River Valley dans le Massachusetts (marginales) qu’il choisit pour illustrer la conclusion de sa présentation suffisent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Dans l’échange qui suit sa présentation, Andrew McAfee, tente de modérer son ode au technosolutionnisme. Mais il ne tient pas longtemps. A peine confie-t-il que la technologie ne suffira pas, qu’il évoque que le miracle énergétique qu’attend Bill Gates pourrait bien advenir. La diminution du coût du solaire permet de l’envisager à grande échelle – même si on a le droit d’être moins confiant. « Nous avons besoin d’un miracle énergétique et nous en aurons un », assure McAfee. Toutes les nouvelles technologies ont toujours développé des angoisses et des inquiétudes, comme les collectionne Pessimists Archive. La télévision ne devait-elle pas détruire la civilisation ?, ironise McAfee. On y a survécu !

Notre addiction à la croissance économique est impossible à rassasier

Notre addiction à la croissance économique est impossible à rassasier. Et pourtant, l’incroyable transformation technologique en cours ne semble pas parvenir à sustenter cette promesse. « Comment se fait-il que la croissance soit à la peine à l’heure de la révolution technologique ? », interroge l’économiste Daniel Cohen, auteur notamment de Le monde est clos et le désir infini…

Au début des années 30, Keynes dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants« , estimait que la crise en cours était passagère. Pour Keynes, le problème économique était amené à disparaître avec l’enrichissement de la société, comme le problème alimentaire avait disparu au début du XXe siècle grâce à l’augmentation de la productivité agricole et la transition démographique. Keynes estimait que vers 2030 l’humanité serait si riche qu’elle ne travaillerait plus que quelques heures par jour et ne s’intéresserait plus qu’à l’art, la métaphysique ou la morale… Si Keynes ne s’est pas trompé sur le rythme de la croissance sur un siècle (environ 2 % par an), ni sur l’évolution du revenu (multiplié par 7 en un siècle), il s’est complètement trompé sur l’usage que nous ferions de cette richesse. Comme Marx, Keynes a mal mesuré la capacité d’extension de nos estomacs en matière de richesse matérielle.

C’est ce qu’explique le paradoxe d’Easterlin : quel que soit le niveau de richesse d’une société cette richesse n’est pas corrélée au niveau de bien-être des gens. En France, alors que le PIB par habitant a été multiplié par deux depuis les années 70, les indicateurs de bien-être ont stagné. Aux Etats-Unis, ils ont chuté. Pour l’économiste, « les besoins humains ne sont jamais absolus. Passé le seuil de subsistance, ils sont relatifs. On est heureux ou riche par rapport aux autres ! » La consommation est éminemment sociale. Pour l’économiste James Duesenberry, le consommateur doit toujours rester au même niveau que ses voisins pour ne pas se sentir déclassé. Pris dans une course mimétique, le système d’accumulation des biens se révèle infini, profondément inefficient. Pour retrouver les stimuli de la nouveauté, nous sommes toujours à la recherche de quelque chose d’autre. Pour Daniel Cohen, ce dont nos sociétés sont avides, ce n’est pas la richesse, mais la croissance. « C’est la croissance, l’enrichissement, le supplément de richesse qui est le fondement de nos sociétés modernes » Dans la rivalité qui nous confrontent aux autres, seule la croissance permet d’obtenir ce que les autres n’ont pas.

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Image : Daniel Cohen sur la scène de USI 2016.

Que se passerait-il si la croissance économique s’arrêtait pour de bon ? Nos sociétés pourraient-elles survivre à la dépression collective qui en découlerait ? Faut-il faire le deuil de la croissance ? Peut-on la ranimer ? Peut-on passer à autre chose, voire, comme nous y invitait Keynes nous passer de la question économique ? Quelles sont les perspectives de croissance de nos sociétés avancées ? Sommes-nous arrivés à un plateau ? On ne sait pas, concède l’économiste. Et ceux qui disent savoir sont des imposteurs. Aujourd’hui, deux camps s’affrontent, pareils à une guerre de religion. Ceux qui croient encore en la croissance, les croyants. Et les hérétiques, qui disent qu’elle est perdue. Ces deux camps se détestent.

Chez les croyants, comme Andrew McAfee, tout l’enjeu consiste à montrer le potentiel d’une croissance économique à venir. Les croyants prennent modèle sur la loi de Moore qui explique que la puissance des processeurs double tous les 18 mois pour nous expliquer que les résultats de la croissance vont devenir spectaculaires. Pour Ray Kurzweil, autre croyant, la Singularité est proche. Comme le raconte McAfee dans son livre, avec le mythe du brahmane Sissa où l’inventeur du jeu d’échecs demande au roi à qui il l’a offert comme récompense un grain de riz doublé par case de l’échiquier : deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, etc. Or quand on remplit seulement la moitié du plateau, on ne se rend pas encore tout à fait compte de la puissance de ce qui a été demandé. C’est seulement en arrivant dans cette seconde moitié qu’on approche l’étendue de la demande… Pour Kurzweil ou McAfee, les transformations majeures sont à venir. D’ici 2050 on devrait pouvoir faire tenir l’intelligence d’un cerveau humain sur une clef USB. D’ici 2070, c’est la totalité de l’intelligence humaine qui pourrait être téléchargée… Pour Daniel Cohen, en matière de croissance, la fable est euphorisante.

Les hérétiques, eux, sont notamment menés par l’économiste Robert Gordon qui parle de stagnation séculaire. Comme le soulignait le paradoxe de Solow, grand théoricien de la croissance économique, les ordinateurs sont partout, sauf dans les statistiques de la croissance économique. En effet, quand on regarde les statistiques économiques sur les 30 dernières années, le taux de croissance de la France n’a cessé de diminuer, passant de 3 % à 0,5 % (soit un peu moins désormais que le niveau auquel on se situait au XVIIe siècle). Aux Etats-Unis, la croissance est un peu plus forte de l’ordre de 1 %, mais si l’on entend ce que dit Thomas Piketty dans Le capital au XXIe siècle, pour 90 % de la population américaine, il n’y a eu aucune progression ces 30 dernières années. « Toute la croissance a été captée par les 10 % les plus riches, et les 1 % les plus riches ont capté plus de la moitié de la croissance. Pour l’Américain moyen : la croissance économique ne s’est traduite par… rien ! » Pour Daniel Cohen, la croissance est devenue invisible. L’accroissement des richesses s’est concentré sur les plus riches. « La force de traction de la technologie sur la croissance pour l’essentiel de la société est inexistante. »

Alors qui croire ? A quel camp se rallier ?

Pour Daniel Cohen, les technologies du XXe siècle ne sont pas de même nature que celles du XXIe siècle. Jusqu’à présent, les technologies ont permis au travail d’humain d’être complémentaire aux technologies. Au XXe siècle, la croissance a été portée par une hausse de la productivité moyenne du travail à tous les échelons de la société. Aujourd’hui, s’il y a encore des effets de complémentarité, la technologie propose surtout une substitution du travail par les technologies. Pour l’immense masse des emplois, celle qui se trouve au milieu de l’échelle de distribution des revenus, celle de la classe moyenne, les technologies sont amenées à remplacer les humains. La polarisation du marché de l’emploi tient aux deux extrêmes, pour les emplois des classes sociales les plus élevées et pour le bas de la hiérarchie sociale : là où les technologies ne font pas encore le job. Partout ailleurs… ça s’annonce bien plus difficile. Pour Daniel Cohen, « s’il y a une transformation numérique extraordinaire du monde, elle se fait sans la société. Seuls les 1 % en sont les bénéficiaires. » Or, nous sommes dans un monde qui reste habité. Pour répondre aux technologies, on nous demande d’être créatifs, artistes, poètes… mais pourrons-nous l’être tout le temps ? « Comment tenir la société debout dans un monde sans croissance ? »

Répondant aux questions du public, Daniel Cohen appuie encore là où c’est douloureux. La société de l’information promet une société profondément inégalitaire. Et nous sommes confrontés à une difficulté inédite. Nous ne pouvons plus dire aux gens non qualifiés qu’ils doivent se former pour se hisser dans la société, puisque l’essentiel du travail auquel la formation permet d’accéder est appelé à disparaître. Comment réenchanter les classes moyennes ? C’est le modèle même de la méritocratie qui semble mis en danger. Pouvons-nous accepter un futur qui prévoit la disparition de la classe moyenne, celle-là même qui a fondé la démocratie ?

Comment faire monter d’autres indicateurs que ceux de la croissance, et notamment des indicateurs de bien-être ? Nous sommes sensibles à des choses peu mesurables, économiquement. Un jour de soleil a autant de valeur qu’un demi-point de PIB. Notre bien-être dépend plus de l’état de nos relations amicales que de bien d’autres choses. Le bien-être dépend aussi du sentiment d’être maître de sa vie, du sens qu’elle porte. Et ce sens renvoie aussi directement à la question du travail. Le travail ne sert pas seulement à gagner de l’argent. Il est aussi au coeur de notre besoin d’accomplissement. Si la promesse d’augmenter les salaires n’est plus là, il sera peut-être nécessaire de s’intéresser plus avant à la question de la satisfaction au travail.

Mais dans un monde où les machines se substituent à nous, nous restera-t-il de quoi nous satisfaire ? Dans un monde aux ressources finies, quelles sont nos perspectives ? Daniel Cohen a beau s’être rallié à l’idée du revenu de base, l’idée d’un plancher universel est-elle suffisante pour réenchanter nos perspectives ?

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. « Le travail ne sert pas seulement à gagner de l’argent. Il est aussi au cœur de notre besoin d’accomplissement. »

    Faut-il que notre aliénation à l’activité « travail » soit à ce point prononcée pour qu’elle soit la voie sacré de notre accomplissement ! Bien d’autres activités sociales ou solitaires pourraient aisément la remplacer, qui ne seraient pas associées à la contrainte de « gagner sa vie »…

  2. J’ai justement tenté il y a deux ans d’expliquer qu’il y avait une autre vision possible entre « technoptimistes » et « techno-sceptiques » : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-111598-incertitudes-sur-leconomie-du-partage-selon-j-rifkin-1049591.php et surtout http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-110958-pourquoi-il-faut-decorreler-productivite-et-croissance-1047712.php .
    Mais Daniel Cohen paraît aussi proche d’une telle vision, qui repose avant tout sur une analyse économique.

  3. Bonjour,

    1. Peut-être ai-je mal compris mais le « paradoxe d’Easterlin » n’est est pas vraiment un.
    Il y a bien eu enrichissement, croissance, etc … C’est juste que cela n’est pas partagé …
    Auparavant, ce sont les grands mouvements sociaux qui ont contribué au partage (des grands capitalistes du 19ème aux classes moyennes d’aujourd’hui).
    Malheureusement, aujourd’hui, il n’y a rien de similaire.
    Au contraire, des structures de plus en plus centralisées (journaux, TV, Disney) « éduquent » plutôt les gens vers de plus en plus d’individualisme (sous différentes formes : ambition professionnelle, recherche de richesse, mais aussi « développement personnel » (individuel), et même « décroissance »).

    2. Attention au « monde aux ressources finies » !
    C’est faux en termes d’énergie et donc ausi en termes de matières (puisqu’avec de l’énergie on peut aller chercher ce qu’on veut dans l’espace).
    Ca a l’air d’être du bon sens mais c’est un biais très orienté (malthusien) ….
    Et c’est malheureusement un lieu commun et une idée reçue très répandus dans le discours ambiant (journalistique / mainstream). 🙁

    3. Merci pour l’article : le livre de Cohen va rejoindre ma wishlist de Noël ! 🙂

    Bigben

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